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  • Louis Joullié - Patoche - dactyles et spondées (10)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Voici, chers Lectrices et Lecteurs, la dernière anecdote écrite par Louis Joullié se souvenant de son professeur de lettres que d'irrespectueux adolescents avaient surnommé "Patoche".

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    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Patoche - dactyles et spondées"

     

    Notre professeur de lettres devait approcher de la quarantaine mais il nous apparaissait alors d'un âge fort avancé, à nous qui n'avions pas encore effectué la moitié de ce parcours. Sa chevelure grisonnante, sa voix au timbre assuré, au débit rapide, sa pipe qu'il tenait serrée entre les dents, ne l'ôtant qu'à regret de la bouche pour éclaircir et marteler ses propos, un savoir enfin dont notre jeunesse ne mesurait pas l'étendue donnaient à sa personne une autorité qui le vieillissait à nos yeux. Ma mémoire est restée si fortement marquée par cette impression d'adolescent qu'il m'est impossible, aujourd'hui encore, de lui donner son âge véritable. Nous l'appelions "Patoche". À ce surnom assez cruel car il soulignait l'infirmité dont il souffrait, l'un de nous préférait le terme de "scaurus" qui est la traduction latine de pied bot. C'était peut-être plus élégant ; ce n'était pas plus charitable. Ce handicap, qui le contraignait à une démarche particulière, devait ajouter des années à celles que nous lui donnions déjà avec tant de largesses.

    Sa méthode d'enseignement s'appuyait sur une règle fort simple ; convaincu que la répétition était l'arme absolue de la pédagogie, il nous gavait de commentaires de texte et d'exercices de latin. Aussi, souvent, allégions-nous le travail de chacun en procédant à une distribution des charges : l'un s'affligeait avec Bossuet des malheurs d'Henriette d'Angleterre, tandis qu'un autre, emboîtant le pas aux cohortes des légionnaires romains, essayait de clarifier la subtile tactique de César. Nous nous efforcions ensuite de masquer une similitude qui nous eût trahis. Tentant d'écouler la même mouture sous des étiquettes différentes, nous nous livrions à un travail délicat qui n'allait pas sans surprise au moment des comptes rendus. Il arrivait alors que, dans les notations, des écarts sensibles séparassent la copie de l'original au détriment de ce dernier et au désappointement de son auteur qui y voyait une marque de favoritisme. Néanmoins l'esprit mutualiste qui nous animait n'en a jamais souffert. Cette coopération même -nécessité faisant loi- étendit son domaine, embrassant les disciplines scientifiques. Nous aurons l'occasion d'en reparler.

    Vers le milieu de l'année, l'obligation où notre professeur nous mettait de nous passionner pour les états d'âme de Tityre, ou les tortueuses et interminables aventures d'Énée, ne lui suffit plus. Il voulut nous faire partager le plaisir qu'il semblait éprouver lui-même à percevoir la musique du vers virgilien. Il se mit alors à déclamer des extraits de l'Énéide avec des modulations dans la voix et une intonation qui amena très vite sur nos lèvres des sourires amusés.

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    Vénus abandonne Énée sur les rivages de Lybie par Giovanni Battista Tiepolo (1757)

    (source illustration : Wikimedia Commons)

     

    L'aspect théâtral de la leçon la fit apparaître comme un plaisant intermède. Elle fut bientôt ponctuée de gloussements étouffés qui dégénérèrent en un fou-rire général. La réaction de l'auditoire l'étonna d'abord puis l'irrita. Il mit aussitôt fin à sa prestation et redonna à son visage un aspect sévère qui calma notre hilarité et nous fit adopter une attitude faussement attentive. Descendant alors de son estrade, il entreprit de nous initier aux mystères de la versification latine. Il écrivit au tableau noir deux vers de l'Énéide qu'il découpa de plusieurs coups de craie incisifs ; il appela métrique cette chirurgie expéditive et mesures les tronçons obtenus. Au-dessus de ces derniers il dessina de petits traits suivis de curieuses incurvations auxquels il donna les noms de dactyles et de spondées. "Ces signes, ajouta-t-il, me permettent de scander les vers ; grâce à eux, je fais chanter Virgile !" Cette affirmation me parut bien présomptueuse au rappel de son essai initial et je trouvai compliquée cette étrange partition musicale. La suite de ses explications ne fut bientôt, pour moi, qu'un brouhaha confus. Mon voisin de table me soufflait avec force aux oreilles que ces bizarres notations n'étaient rien d'autre que l'alphabet Morse et mon imagination s'emparant du mot dactyle en faisait un reptile volant de la préhistoire aux ailes démesurées.

    Commencée sous de joyeux auspices, cette leçon se serait achevée dans l'indifférence générale si son épilogue n'avait laissé pressentir un exercice d'application qui vint effectivement alourdir notre fardeau hebdomadaire.

    Cependant, l'un de nous, plus curieux des bruits de coulisse que du spectacle de la scène, avait repéré le tiroir où se cachait le petit livre renfermant les corrigés. Il me fit part de sa découverte dès la récréation venue et me demanda de garder le secret. Nous fûmes trois admis à partager sa confidence. Aussitôt nous conçûmes un plan d'action. L'opération qui s'ensuivit serait passée à la postérité sous un nom de code glorieux si, à l'exemple de tant d'autres souvent exécutées avec moins de bonheur, l'usage en avait été répandu. Mais elle ne fut jamais baptisée et je la tire aujourd'hui de son poussiéreux anonymat. Le but était, bien entendu, de nous emparer du fameux livret puis de recopier, sur place, les renseignements qu'il contenait. Cela n'allait pas sans risque ; il fallait opérer en l'absence du maître des lieux mais à l'intérieur des horaires scolaires. Nous pensâmes que la demi-heure qui précédait la rentrée de l'après-midi était la plus propice. Il importait d'être présent dès l'ouverture des grilles pour disposer d'une marge de manœuvre suffisante avant l'arrivée du professeur.

    Nous procédâmes alors à la distribution des rôles. Le plus périlleux était celui du copiste. Le terrain où le plaçait sa coupable activité pouvait devenir une souricière au moindre faux pas. Nous fîmes assez hypocritement ressortir qu'il paraissait logique de pressentir pour l'exécution de cette tâche celui qui connaissait exactement la cachette du précieux document. Bien sûr, il bénéficierait de la protection de ses camarades qui feraient le guet pendant qu'il accomplirait sa délicate mission. À notre étonnement, mais aussi à notre vive satisfaction, le préposé à cette besogne dangereuse ne fit aucune objection à ce choix ; il accepta au contraire de bonne grâce et parut même trouver techniquement souhaitable que cette responsabilité lui incombât. Son acceptation obtenue aussi aisément nous convainquit de la justesse de nos vues et de notre équité dans la répartition des dangers encourus. Trois emplacements stratégiquement justifiés furent alors désignés. Ici une parenthèse s'impose.

    Pour la bonne compréhension de notre plan, une précision est nécessaire. Cette année-là, la classe de latin avait été déplacée et installée au premier étage, à l'extrémité du bâtiment longeant la cour ; une centaine de mètres la séparait ainsi du grand portail de l'entrée principale. Un escalier de pierre bordé d'une rampe "barreaudée" permettait d'y accéder.

    Le premier guetteur, qui me ressemblait comme un frère, se mit en faction sur la plus haute marche du perron, surveillant la rue Massillon qui conduit au collège ; le second se plaça à mi-parcours de façon à voir et à être vu ; le troisième larron prit position au pied de l'escalier, prêt à transformer les signaux reçus en un vibrant appel sonore à l'adresse du dernier maillon de la chaîne, accaparé, lui, par son absorbante occupation. À l'issue de longues palabres il avait été convenu que des moulinets de bras signaleraient l'apparition d'un danger. Ce dispositif inspiré du télégraphe aérien de Chappe fut mis en place dès le lendemain.

     

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    Claude Chappe (1763-1805), inventeur du sémaphore

    Gravure par H. Rousseau (source illustration : Wikimedia Commons)

     

    À l'ouverture du collège, chacun gagna son poste et une attente fébrile commença en même temps que l'exécution du délit. Mais ce dernier s'effectua avec une célérité qui trompa nos prévisions si bien que la copie des renseignements recherchés fut achevée avant l'apparition d'un quelconque trouble-fête. Cette bonne marche des opérations qui eût dû nous réjouir causa, au contraire, une vive déception aux guetteurs. Leur rôle, réduit à celui de simples figurants, leur parut sans intérêt si bien qu'à leur crainte initiale se substitua secrètement le souhait de pouvoir vivre pleinement les émotions d'une aventure trop terne à leur gré. Le devoir suivant nous permit heureusement de procéder à une seconde mise en scène. Mais, une fois encore, l'arrivée trop tardive de Patoche faussa le scénario établi en rendant totalement inutile la présence d'observateurs. Nous avions cru tout prévoir, nous avions oublié le refus de l'adversaire de jouer le jeu ; pour un peu nous lui aurions soufflé son rôle ! Remplis de l'assurance que donne une action couronnée d'un succès facile, nous ne doutions pas de l'efficacité de notre dispositif et brûlions du désir de le mettre à l'épreuve. Aussi, quand pour la troisième fois nous reprîmes notre guet, nous étions animés de la furieuse envie de voir enfin surgir le danger qui mettrait en mouvement tous les rouages de notre machination. 

     

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    Sémaphore de Chappe (peinture du XXe siècle, auteur inconnu)

    (source illustration : Wikimedia Commons)

     

    Avec l'âme d'un soldat aux avant-postes, dès l'ouverture de la grande porte nous reprîmes une surveillance scrupuleuse. Elle fut de courte durée. Les dieux, dit-on, quand ils veulent nous punir exaucent d'abord nos vœux ; les nôtres le furent, cette fois, au-delà même de nos espérances.

    Alors que mes yeux scrutaient l'horizon de la ruelle, j'entendis des cris venant de la cour d'Honneur. Je détournai la tête et aperçus, accourant vers moi avec des gestes incohérents - faisant fi de nos conventions - les deux autres guetteurs. Cette grave dérogation à notre programme me remplit d'une sourde inquiétude. Bientôt, leurs paroles haletantes devinrent perceptibles : "Patoche était là, criaient-ils, au mépris de toutes précautions ; il était déjà en classe !" Cette brutale révélation me laissa sans voix ; je compris sur-le-champ que notre subtil mécanisme venait de se dérégler. D'ailleurs les précisions qu'apportait maintenant notre complice placé au pied de l'escalier ne laissaient planer aucun doute sur l'échec inexplicable mais réel que nous venions d'essuyer : "J'ai entendu la voix du prof, disait-il, admonestant sévèrement notre camarade et l'invitant à déguerpir au plus vite." Ces déclarations me firent redouter le pire. Plus que la sanction infligée au délinquant surpris en flagrant délit, les risques d'une probable dénonciation me remplirent égoïstement d'effroi. En un éclair, j'entrevis l'étendue du désastre : heures de retenue, conseil de discipline mais surtout communication aux parents de notre exploit. J'avais hâte d'entendre le récit des faits de la bouche même de notre franc-tireur et de m'assurer de ses dispositions d'esprit. 

    Nous le retrouvâmes dans la cour, avançant à notre rencontre, ne paraissant nullement affecté, affichant même une sérénité de bon augure. D'un ton placide, il nous raconta que dès le seuil de la classe franchi, avant même d'ébaucher un geste qui eût trahi ses intentions, il s'était trouvé nez à nez avec Patoche déjà installé à son bureau. Et oui, nous comprîmes, trop tard, que le droit d'entrer, refusé aux élèves avant l'heure réglementaire, pouvait être accordé, à tout moment, aux autorités des lieux. Imprévoyance coupable qui ternissait l'image des conspirateurs avertis que nous nous faisions de nous-mêmes. Guidé par un hasard qui nous était contraire, notre professeur avait, en arrivant plus tôt, introduit bien innocemment dans notre mécanisme, le fameux grain de sable fatal aux stratégies les plus élaborées. Notre camarade en avait fait les frais. Cependant nulle inquiétude n'apparaissait dans son regard ; son visage témoignait même d'une certaine satisfaction. Devant nos mines déconfites, il plissa les yeux, prit un air finaud et nous dit : "Je l'ai eu, quand même, le Patoche, je lui ai fait "avaler" que je venais chercher mon cahier de texte". Peu lui importait la réprimande reçue, assortie du pensum classique, la conjugaison d'un verbe latin. Le sentiment d'avoir su se tirer d'une situation fort compromettante avec autant de malignité et de sang-froid compensait dans son esprit l'échec de cette tentative et l'injustice d'une sanction à sens unique. "Ah oui, on l'a eu, continua-t-il avec des accents de vainqueur ; on l'a eu trois fois : son verbe, je m'en fous ; j'avais déjà deux heures de colle, alors je m'en fous."

    Cette philosophie simpliste mais rassurante qui ne voyait que la face glorieuse de notre action, cette promptitude à feindre, cette générosité qui nous associait à un succès avant tout personnel, cette indifférence superbe enfin aux foudres professorales dont il était le seul à être atteint nous le firent trouver sublime. Entraînés par son exaltante dialectique, revigorés par ce robuste optimisme, nous nous sentîmes prêts à nous remettre en campagne.

    Nous n'eûmes, heureusement, pas l'honneur de remonter en ligne. Nous ne sûmes jamais pourquoi. Dactyles et spondées disparurent en effet de la scène aussi mystérieusement qu'ils y étaient apparus. Et, si leur éphémère existence n'est pas restée à jamais enfouie dans le passé, c'est que notre "complot" l'a maintenue vivante dans mon souvenir, tant il est certain que la petite histoire, même auréolée de légendes, vient souvent au secours de la grande, celle qu'on dit vraie. 

     

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    Un Ornithocheiridae : Liaoningopterus

    de la famille Pterosauria, famille éteinte de reptiles volants

     

     

    (Vue d'artiste. Auteur Dmitry Bogdanov.

    Source illustration : Wikimedia Commons) 

     

     

    "... mon imagination s'emparant du mot dactyle en faisait un reptile volant de la préhistoire aux ailes démesurées."  (Louis Joullié).

     

     

     

    Bientôt, si vous le souhaitez, nous "visiterons" quelques-unes des œuvres d'un peintre français du XVIIIe siècle.

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