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louis joullié enseignant et écrivain français

  • Louis Joullié - "Lou rauba faïsses" (5)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Nous avons accompagné ce passionnant enseignant et écrivain dans quelques-unes des tribulations de sa vie d'adulte, mais quel enfant était Louis Joullié ? Quels traits de caractère laissaient-ils déjà présager de sa personnalité si originale, de sa perpétuelle soif de connaissance, de ses goûts culturels, de l'attention inaltérable qu'il consacrait à ses proches et à chacune des personnes qu'il côtoyait? Comment l'enfant se comportait-il dans son milieu familial et avec ses camarades de classe?

    Découvrons quelques péripéties survenues à ce petit Louis, imaginatif, hardi et fantaisiste, des aventures que l'écriture irréprochable de l'adulte nous révèle au fil des pages. 

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Lou rauba faïsses*

    * "Lou rauba faïsses" : mot à mot, celui qui vole des fagots, le voleur de fagots. 

     

    Avant la guerre, la ville de Pézenas, où je suis né, avait à son service deux stations de chemins de fer. L'une, située au sud, fut appelée en raison de sa position géographique gare du Midi ; l'autre, qui occupait un emplacement diamétralement opposé, dut à l'esprit cartésien des Piscénois de porter le nom de gare du Nord. La première appartenait au puissant réseau de la Société Nationale des Chemins de fer Français, la seconde dépendait, en partie, d'une manne départementale grossie des deniers communaux, ce qui expliquait la relative modestie de son équipement. Encore avait-elle été promue au rang de gare sur cette unique voie ferrée par ailleurs jalonnée de "lieux-dits" simplement honorés du nom de "haltes"... Cette ligne reliait la capitale du vin* à celle de l'Hérault. C'est dire si, face à sa rivale, la gare du Nord faisait figure d'entreprise familiale, à ce titre, on l'appelait aussi l'"Intérêt local" ou plus familièrement "l'Interloc".

    * Capitale du vin : il s'agit de la ville de Béziers. 

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    Ancienne gare du Nord à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Au début de ma carrière scolaire, j'avais de cette expression, pourtant exempte d'ambiguïté, une singulière interprétation. En guise de réponse à la mention "Directeur" inscrite sur toutes les couvertures de mes cahiers d'écolier, j'écrivais, en effet, en un seul mot "l'Intérélocal". Quelle étrange résonance cette locution avait-elle dans mon imagination enfantine pour placer ainsi les instituteurs sous la houlette du chef de gare ?

    La tutelle que, selon moi, ce fonctionnaire exerçait sur l'enseignement primaire fut de courte durée. L'"Intérêt local" prit bientôt dans mon esprit sa véritable identité au point que, vers ma douzième année, accompagné de deux autres galopins, j'allais chaque jeudi assister aux évolutions du train de la gare du Nord.

    La locomotive, surtout, nous passionnait. Elle n'avait rien de ces monstres d'acier, semblables à ceux qui circulaient déjà sur le réseau du Midi et dont la vue seule nous remplissait de frayeur. Sa face ronde surmontée d'une grosse lanterne derrière laquelle émergeait une haute cheminée coiffée d'un couvercle ridicule, sa cloche dorsale d'où jaillissait un gros sifflet lui donnaient plutôt un air bonasse. Ses deux tampons tendus comme les deux poings d'un boxeur n'arrivaient même pas à y ajouter une note d'agressivité. Seuls les va-et-vient des bielles insufflant la vie aux roues avec la précision et la régularité d'un puissant mécanisme d'horlogerie nous inspiraient un certain respect tandis que les geysers de vapeur giclant de leurs mystérieuses entrailles nous tenaient à distance respectueuse.

    Deux diables, qui paraissaient déguisés en noirs à cause des auréoles blanches qui cernaient leurs yeux, s'appliquaient à restaurer ses forces en la gavant de charbon et en l'abreuvant largement d'eau à l'aide d'un manchon de toile qui pendait d'un réservoir monté sur pilotis.

    Trois ou quatre wagons lui faisaient une suite qui était loin d'être royale. À l'intérieur, un passage central distribuait des banquettes en bois à claire-voie situées de chaque côté. Elles offraient aux voyageurs des assises rudimentaires soumises à tous les caprices du rail. La moleskine qui en recouvrait certaines permettait de faire une sélection sociale qui n'allait pas forcément de pair avec un confort amélioré. On y accédait grâce à quelques marches bordées d'une rampe donnant sur une plate-forme extérieure, solidaire du plancher. Un fourgon accrochait sa solitude au terminus du train. L'ensemble, par son aspect miniaturisé, eût paru aujourd'hui évadé d'un parc d'attractions. 

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    Train à vapeur

    (Source photographique : fr.123rf.com) 

     

    Cinq bonnes heures lui suffisaient à peine pour relier les deux extrémités de la ligne, distantes d'environ quatre-vingts kilomètres. Il faut vous dire, il est vrai, qu'à chaque gare, le train était amputé de sa locomotive. On la retrouvait, faisant la folle, au milieu d'un dédale de voies où, à coups de tampons, elle imprimait aux wagons de marchandises une poussée dont la puissance était savamment dosée. Elle paraissait prendre un malin plaisir à faire semblant de leur accorder ainsi leur indépendance au moment même où elle les contraignait à tomber dans les pièges des aiguillages. Comme dans un ballet bien réglé, ces aiguillages leur imposaient une direction obligatoire et leur assignaient une place bien précise. Elle en pouffait de rire sous sa jupe de vapeur. Cet exercice avait pourtant un nom à la consonance guerrière. On l'appelait "la manœuvre". Maintes fois répétée, elle mettait à vif les nerfs des voyageurs condamnés à une attente exaspérante.

    Mais le clou du spectacle était l'ascension de la côte des Ruffes, rude épreuve qui l'attendait à sa sortie de Pézenas.

    Au coup de sifflet impératif du chef de gare répondait, comme à regret, la sonorité plus grave de celui de la locomotive. Le mécanicien abaissait alors le levier qui libérait la pression. Dans un mouvement fait de lenteur et de contrainte, la bielle repoussée par le piston obligeait les roues à reprendre du service. Le train s'ébranlait dans le crissement de l'acier, les grincements des freins qui se desserrent, les hoquets des attelages, les chuintements des cylindres. Peu à peu, à une allure devenue plus régulière, il se rapprochait de notre poste de guet. Lentement, avec une sereine assurance, la machine arrivait à notre hauteur ; elle nous saluait de deux coups de sifflet guillerets et lançait, avec détachement, quelques bouffées de fumée qui s'effilochaient sur la campagne. Les wagons défilaient à leur tour ; les voyageurs penchaient leur buste aux fenêtres ; la vitesse réduite leur permettait de calmer leur impatience en détaillant le décor fait d'un univers de vignobles. Pendant quelques instants encore, cette avance se prolongeait, scandée par les heurts des roues aux intervalles des rails.

    Et puis, soudain, la locomotive, parvenue à mi-côte, semblait en proie à une défaillance ; sa mécanique, si vaillante au départ, s'essoufflait sous l'effort qu'elle devait consentir. Son combat quotidien était arrivé à sa phase la plus rude. Alors, la malheureuse s'acharnait, multipliant les jets de vapeur, vomissant des volutes de fumée de plus en plus épaisses et de plus en plus noires. Pour se donner du courage, mais aussi par pure fanfaronnade, elle s'époumonait à lancer d'intempestifs coups de sifflet qui lui dévoraient sa vapeur et aggravaient son épuisement au point de l'amener au bord de l'abandon.

    C'est à cet instant précis que des Piscénois, témoins oculaires à leurs dires, affirmaient qu'on pouvait assister à une scène effarante. Le chauffeur, abandonnant son poste à son coéquipier, sautait lestement de sa machine en marche sur le remblai, déboulait dans le vignoble le plus proche, s'emparait d'un fagot de sarments pris parmi ceux alignés entre les ceps, puis, avec la même rapidité, remontait sur le talus, courait sur le sentier bordant la voie pour rattraper la locomotive toujours haletante, jetait le fagot dans le tender et reprenait sa place devant le foyer. C'est ce geste incroyable que la rumeur publique avait porté à nos oreilles. C'était elle qui avait alors affublé notre tortillard -qui n'en pouvait mais - du surnom de "Rauba faïsses" car nos grands-parents, entre eux, parlaient encore la langue occitane. C'était à se spectacle étrange que nous espérions, nous aussi, assister un jour !

    Entre-temps, la locomotive continuait à grignoter les derniers tronçons de rails qui mettaient fin à son supplice. Bientôt ragaillardie par la perspective de la descente, elle réussissait à hisser jusqu'au col ses pesants compagnons de cordée et à remporter, une fois encore, sa victoire quotidienne. Alors elle s'abandonnait aux délices de la vitesse. Dans un vacarme étourdissant, elle dévalait sur l'autre versant à un rythme de plus en plus endiablé qui affolait les pistons, déboussolait les voitures et secouait les voyageurs comme de vulgaires colis. Cette impétuosité tumultueuse et désordonnée se transformait progressivement en un roulement sourd et régulier qui, peu à peu, s'apaisait dans le silence du soir. C'était, pour nous, le moment du retour chaque fois teinté de déception. L'espoir d'assister à "l'événement" dont nous rêvions s'amenuisait au fil des semaines...

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    Train à vapeur dans un paysage campagnard

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Alors une idée folle vint à l'esprit du plus âgé d'entre nous, un dessein insensé dont la hardiesse nous laissa médusés. D'un air résolu, notre camarade nous affirma qu'il se faisait fort d'accomplir un exploit comparable à celui du chauffeur de la locomotive, que, lui aussi, saurait mettre à profit la lenteur du convoi pour monter dans le fourgon de queue d'où il redescendrait avant que l'allure ne devienne trop rapide. Il parlait d'un ton si convaincu, il affichait une telle assurance qu'il nous remplit d'inquiétude. À la façon  des romans de Chevalerie qui avaient dérangé le cerveau du héros de Cervantès, l'histoire du "Rauba faïsses" semblait lui avoir enfiévré l'imagination. Sur le moment nous fîmes tout pour lui faire abandonner son projet, insistant sur les difficultés et dangers que comportait une aussi périlleuse entreprise. Mais, par la suite, nos mises en garde manquèrent de conviction et même de sincérité. C'est qu'en notre for intérieur nous brûlions d'envie d'assister à la spectaculaire démonstration qu'il se proposait de nous offrir. "Ce serait, à coup sûr, une prouesse digne de celle dont on nous a parlé, dis-je finalement, mais sa réussite exige l'agilité et l'expérience d'un acrobate de cirque !" Avec des mines de bons apôtres nous lui prodiguâmes ainsi d'autres flatteries tout aussi sournoises qui, valorisant son geste, raffermirent sa détermination.

    C'est pourquoi, le jeudi suivant, dès le début de l'après-midi, chaussé d'espadrilles pour être plus leste, notre candidat à l'aventure prit position sur le côté gauche de la voie montante, à l'endroit jugé le plus propice. Nous l'assistions de notre présence. Malgré novembre un soleil encore chaud nous prêtait son concours -notre Languedoc fait souvent piétiner l'hiver devant sa porte-. L'attente fut longue car nous avions cru prudent d'être en avance sur l'horaire ; de son côté, la manœuvre s'éternisa plus encore qu'à l'accoutumée si bien que notre fébrilité s'en trouva accrue. Le train s'ébranla enfin. La locomotive en passant devant nous lança son habituel coup de sifflet qui, cette fois, nous apparut comme un geste de défi.

    Alors, aussi tendu qu'un sportif dans les secondes précédant le signal du départ, notre intrépide voyageur s'apprêta à passer à l'action. Au moment où le fourgon arriva à sa hauteur il se mit à courir, accorda son allure à celle du train, puis de la main droite happa la rampe de l'escalier et exerça une traction sur elle tout en sautant sur la première marche. En quelques secondes il monta sur la plate-forme.

    De ce belvédère, il laissa triompher son allégresse par d'éloquentes gesticulations auxquelles répondirent des applaudissements de plus en plus nourris à mesure qu'il s'éloignait. Cependant, malgré ces ovations et ces encouragements, il jugea plus sage d'abréger son parcours. Nous le vîmes bientôt redescendre de son perchoir et reprendre contact avec le sol en ayant soin de sauter dans la direction de la marche.

    L'exécution réussie de ce tour de force nous amena à réviser le jugement prématuré et péjoratif que nous avions porté sur lui. Sa prestation était, sans doute, risquée mais la maîtrise dont il avait fait preuve méritait qu'on le félicitât, ce que nous fîmes avec un enthousiasme d'autant plus sincère et admiratif que nous nous reprochions notre duplicité et jugions bien téméraire son comportement. Nous pensions aussi que ses ambitions seraient comblées par cette éclatante réussite.

    Hélas ! les premiers mots qu'il prononça dès que nous l'eûmes rejoint, loin de mettre un point final à ses audacieuses prétentions, ressuscitèrent de nouvelles alarmes. "Je peux faire beaucoup mieux, nous dit-il. La locomotive est poussive au point que je pourrais ne descendre qu'une fois parvenu au sommet de la côte !" Cette autre foucade, il avait la ferme intention de la satisfaire dès le jeudi suivant !

    Cette fois il plaça ses deux assistants au point le plus élevé de la montée de manière à bien signaler les limites à atteindre. Quant à lui, il reprit le même emplacement déjà judicieusement choisi au moment de sa première tentative.

     

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    "La locomotive est poussive..."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

    Nous le perdîmes de vue dès le départ en raison de la légère courbe qu'épousait la voie sur ce tronçon du parcours ; ensuite sa position à l'arrière du fourgon continua à le dissimuler. Mais la locomotive, après s'être livrée à ses habituelles manifestations de défaillance dans sa laborieuse ascension, était, comme à l'ordinaire, exténuée quand elle parvint jusqu'à nous. Ces signes extérieurs de faiblesse nous laissèrent bien augurer du succès de ce second essai. Nous ne nous doutions pas combien étaient fragiles les bases de ce bel optimisme !

    En effet, dès qu'elle eut basculé sur l'autre versant, la machine à qui la descente apportait brusquement des forces nouvelles amorça avec une soudaineté et une puissance imprévues une brutale accélération. Les wagons, arrachés à leur somnolence, furent vigoureusement propulsés en avant. Avec effarement, nous les vîmes défiler à un rythme qui allait se précipitant à mesure qu'ils franchissaient le col. Quand arriva le fourgon de queue, l'allure était devenue telle que nous eûmes à peine le temps d'apercevoir notre camarade agrippé à la rampe de la plate-forme comme un marin au bastingage de son navire en perdition. Il tenta de nous faire parvenir un message qui se noya dans le tintamarre général. Nous vîmes sa silhouette s'amincir puis disparaître, emportée par cette espèce de fureur qui s'était emparée de la locomotive, comme si lou Rauba faïsses, ravi de sa capture, voulait, par ce rapt, se venger de ceux qui le brocardaient et le ridiculisaient en l'affligeant d'un sobriquet aussi saugrenu.

    Cette disparition nous laissa pétrifiés. En un éclair nous mesurâmes à quel point nous avions été fous de participer à une aventure aussi lourde de dangers. Comment, désormais, sans nous trahir et avant la tombée de la nuit, retrouver notre fugitif ?

    À la réflexion, le caractère de cette situation nous apparut moins désespéré que notre esprit désorienté ne nous le laissait entrevoir. Nous savions que la station la plus proche, la gare de Tourbes, se trouvait à peine à une distance de trois ou quatre kilomètres. Notre passager clandestin pourrait alors descendre à contre-voie pour échapper au contrôle et reprendre à pied, mais en sens inverse, le chemin parcouru. En marchant d'un bon pas, une heure devrait lui permettre d'assurer son retour. Dans cette perspective, il nous suffisait de l'attendre. Cette stratégie nous sembla d'une mise en pratique fort aisée et promise à un succès certain. Alors, rassérénés, nous nous assîmes au pied d'un talus à l'abri du vent et encore exposé aux rayons du soleil automnal. De temps en temps, pour nous persuader que cette attitude répondait à une tactique très élaborée, l'un de nous allait appuyer une oreille experte sur l'acier des rails, supposé transmettre à distance les bruits révélateurs d'une présence sur la voie. En fait cette technique n'ajouta rien à ce que nos oreilles étaient capables de percevoir d'elles-mêmes mais nous laissa croire que nous agissions comme l'eussent fait de vrais professionnels et nous permit de tromper une attente qui se prolongeait. 

     

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    L'ancienne gare de Tourbes (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Serge Panabière)

     

    Elle était même sur le point de devenir alarmante quand des appels éloignés nous parvinrent dans lesquels il nous sembla reconnaître la voix de notre camarade. Nous n'y prêtâmes qu'une attention distraite car, provenant de la direction opposée à celle où, depuis une bonne heure, nous montions une garde vigilante, ils contredisaient nos savantes supputations. Mais bientôt d'autres suivirent, prolongés et plus distincts. Cette fois il n'y avait pas à s'y méprendre ; sans aucun doute c'était bien lui. Nous nous précipitâmes à sa rencontre dans une explosion de cris de joie qui troubla la quiétude de ce coin de campagne et nous libéra d'une angoisse naissante.

    Maintenant nous nous hâtions de regagner nos pénates afin d'y précéder la nuit. Notre "rescapé" parlait d'abondance. Il nous racontait comment après les frayeurs éprouvées lors de sa descente infernale il avait pu goûter à l'agrément d'une promenade champêtre, de quelle façon, en gare de Tourbes, le hangar aux marchandises lui avait offert une sortie de secours, par quel hasard propice enfin, un commerçant des environs l'avait pris en charge et ramené à Pézenas, poussant même l'obligeance jusqu'à le déposer à la gare du Nord.

    Une difficulté restait encore à surmonter : celle de justifier notre retard auprès de nos parents. Nous avions pu, pendant notre marche, remettre de l'ordre dans nos esprits et nous composer un visage qui ne nous trahît point. Pas une seconde, en effet, nous n'avions envisagé de dévoiler les évènements que nous venions de vivre dont l'aveu eût frappé de stupeur nos familles. Un alibi, vraisemblable mais bâti de toutes pièces, répondit aux interrogations paternelles et nous assura une totale impunité.

    Je me dois, en revanche, d'avouer aux lecteurs que, par la suite, nous n'eûmes pas davantage l'occasion de vérifier l'exactitude des faits révélés et colportés par la rumeur publique. Le cheminot coupable était-il mort ignorant que la Renommée l'avait anonymement immortalisé ? Son successeur se trouvait-il dans l'incapacité de perpétuer la tradition ? En l'absence d'autres explications, devrions-nous nous résoudre à penser que ce "on-dit" était né de l'imagination de nos concitoyens qui, en bons disciples de leur grand Molière, ont toujours à l'esprit quelque plaisanterie nouvelle ?

    Étranger qu'attire le passé de ma petite ville, ne cherche pas à retrouver les décors de ce récit. Pas plus que notre vieux collège, lou Rauba faïsses n'a pu survivre aux tourbillons du monde moderne. Sa locomotive rutilante dort, comme embaumée, dans un de ces musées, temples pour adorateurs de mécaniques anciennes. Mais si tu t'élèves par les sentiers étroits de Saint-Siméon, tu apercevras dans la plaine piscénoise des chemins de terre en relief qui ne vont nulle part et, si tu flânes dans le nord de la ville, tu pourras encore découvrir la façade restaurée de la vieille gare, vestige trompeur d'une enfance envolée.

     

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    Prochainement, chers Lectrices et Lecteurs, nous retrouverons Louis Joullié pour une autre de ses aventures enfantines. 

     

  • Louis Joullié - Cartes postales du Caylar (1945-1948) (3)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    Cartes postales du Caylar (1945-1948) (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

     

    En cette fin de septembre 1945, un camion de déménagement s'essoufflait à gravir la route escarpée et sinueuse du Pas de l'Escalette. Son moteur, alimenté au gaz de charbon de bois, essence des peuples vaincus, hoquetait à chaque lacet, ébranlant la carcasse du vieux véhicule. Le chauffeur jurait et pestait tel un cocher de diligence comme s'il avait eu, lui aussi, par ses apostrophes, le pouvoir de secouer l'indolence de ses chevaux-vapeur.

    Pour ma femme, pour moi, ce camion était celui de l'aventure. Nous abandonnions le groupe scolaire de Bessan, petit village de la plaine héraultaise, pour la modeste école du Caylar. Nous échangions les lumineux rivages méditerranéens contre les paysages austères du vaste Larzac. Un passager de dix-huit mois, notre fils André, nous accompagnait, assis sur les genoux maternels ; sa présence et ses sourires nous faisaient oublier les incertitudes du moment.

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    Rocher dolomitique du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

     

    Cette mutation délibérément consentie avait pourtant surpris notre entourage. Ceux mêmes qu'une situation particulière autorisait à vivre dans l'égoïste indifférence de nos servitudes quotidiennes allèrent jusqu'à croire à une sanction administrative ! Pour eux, ce camion qui nous emportait aux confins septentrionaux du département était celui de l'exil.

    Il est vrai que le Larzac aux étendues dénudées, domaine de rocs et de pierrailles, proie offerte l'hiver aux souffles glacés de tous les aquilons, avait acquis une réputation justifiée de pays pauvre autant qu'inhospitalier. Çà et là, cependant, une couverture de terre, en dépit de sa minceur, avait fait naître hameaux et villages, véritables oasis au milieu de ce désert de pierres. Replié sur lui-même, le paysan du Causse vivait de son propre labeur sur son propre sol. Cette indépendance alimentaire, certes durement acquise, allait pourtant se révéler comme un privilège inestimable au fur et à mesure que s'alourdit le fardeau de l'Occupant.

    Ici, aucun prétendant au nom barbare ne vint détrôner les légumes familiers ; l'humble pomme de terre, juchée pourtant sur un piédestal, resta fidèle à son terroir et contribua même à l'enrichir. Aucun inqualifiable ersatz ayant l'outrecuidance de remplacer la farine de froment ne vint déshonorer le four du boulanger et, sous la houlette de leurs bergers, bien souvent, les moutons du Causse s'égaillèrent sur leurs pâturages pour une promenade sans retour, vers une ferme isolée, évitant ainsi une fin humiliante dans les assiettes de nos prédateurs. Les habitants du Caylar faisaient partie, avec toute la discrétion voulue, de cette bourgeoisie rurale des temps nouveaux. La perspective de nous asseoir à la table de ces nantis nous avait rendus sourds aux réticences de nos amis et l'avait aisément emporté sur nos propres hésitations. À dire vrai, c'était surtout moi qu'avait séduit cette terre d'élection. Ma femme cédait avec regret aux exigences de l'heure. Un dépaysement aussi total lui donnait quelques inquiétudes, et l'abandon de sa maternelle, poste obtenu avec satisfaction dès sa sortie de l'École Normale, n'allait pas sans une certaine amertume ; mais, devant mon optimisme, elle sut n'en rien laisser paraître.

    Au Pas de l'Escalette une énorme faille casse la muraille calcaire qui borde et domine la vallée. Par cette brèche la route s'évade des Gorges de la Lergue puis, très vite, accède au sommet. De ce promontoire un monde nouveau se découvre dont le Caylar est le premier jalon. À la hâte, elle traverse le village et déroule enfin son interminable ruban sur les vastes solitudes du Causse. Ce jour-là, nous ne pûmes que la suivre des yeux dans son envol vers la liberté. Notre "attelage" s'engagea dans une rue si étroite qu'elle s'en trouva comblée. À son extrémité, cachée par un rideau de maisons bordant la route, silencieuse, presque recueillie, l'école nous attendait.

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    Paysage typique du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

     

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    L'école

     

    Son état, sans doute plus encore que son âge, nous la fit paraître vieillotte. Les meurtrissures et la grisaille de ses murs, les rides et la pâleur des boiseries laissaient deviner que son entretien n'écornait qu'à peine le budget communal. Il est vrai que la pénurie des remèdes nécessaires pour panser ses plaies pouvait, à elle seule, expliquer ce manque de sollicitude.

    Sa silhouette s'apparentait à celles des écoles qui fleurissaient alors dans la plupart des petits villages de la plaine. La règle inspirée par les "bonnes mœurs", imposant alors aux architectes la séparation des sexes, donnait à toutes un air de famille : deux classes identiques mais entièrement indépendantes, construites de part et d'autre d'un local plus spacieux qui servait de liaison et faisait généralement office de Mairie, ici, c'était le préau qui jouait ce rôle de médiateur. Il jouissait aussi du privilège de permettre le mélange des genres sous la surveillance attentive des maîtres quand le mauvais temps interdisait les ébats extérieurs. Sur l'arrière, deux alignements de cabinets séparant les cours de récréation se tournaient pudiquement le dos. Cette exigence moralisatrice semblait curieusement ne concerner que l'école. Elle était, en effet, allègrement transgressée dès la sortie. Garçons et filles s'amalgamaient alors dans une commune envolée émancipatrice sans que personne ne songeât à s'en inquiéter. Plus étonnante était encore l'attitude des parents, qui, avec le plus total détachement, acceptaient que leur progéniture assistât, les jours de foire, à une démonstration -ô combien révélatrice !- du taureau confronté à son harem.

    Greffée sur le mur extérieur du préau, appendice étranger au monde scolaire, une bâtisse tout aussi entourée de prévenantes attentions se faisait pompeusement appeler Salle du Conseil Municipal !

    Huit pièces, elles aussi divisées en deux lots, situées au premier étage du bâtiment, composaient l'appartement d'une maîtresse et celui d'un maître. Ces deux personnages étant, cette fois, juridiquement unis, nous pouvions le plus légalement du monde disposer de l'ensemble de ce territoire. Mais cette abondance de mètres carrés dépassait tellement nos possibilités d'occupation que nous décidâmes de nous satisfaire de la moitié de notre patrimoine. Cette soustraction ne suffit pas à masquer l'indigence d'un mobilier acquis pendant la guerre. Nous dûmes faire appel à des vétustés ancestrales auxquelles le temps et la mode allaient donner un lustre d'une insoupçonnable richesse, mais qui durent, à l'instant, se contenter d'un modeste rôle de bouche-trous. Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve. Elle parut s'installer, sur-le-champ, en maîtresse des lieux. Sans doute pressentait-elle déjà que sa souveraineté allait s'accroître au fil des mois.

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    "Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante

    d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    La découverte du nouvel habitat s'avéra en définitive assez décourageante. Un doute sur le bien-fondé de notre entreprise s'insinua dans nos esprits, grignotant l'enthousiasme de l'un, accroissant les appréhensions de l'autre. La nuit tombante nous surprit devant la fenêtre de la cuisine, le nez collé à la vitre, jetant un regard soucieux sur une rue déserte où deux chiens se renvoyaient leurs aboiements à l'adresse des nouveaux venus, jugés, sans doute, indésirables. 

     

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    Le Caylar au début du XXe siècle (Source : Wikimedia Commons) 

       

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    Premiers contacts

     

    Cette décevante impression initiale se dissipa en un clin d'œil, le lendemain matin. Sur la place du marché, nos yeux ébahis retrouvèrent avec émerveillement des réalités disparues au cours de ces cinq années de privations. Ici pas la moindre file de quémandeurs venus avec humilité tenter de faire "honorer" leurs tickets de rationnement. Quartiers de moutons pendus aux crochets des boucheries, légumes paradant sur les étagères de l'épicier, miches de pain blanc aux appétissantes rondeurs remplissaient plus honorablement le panier de la ménagère. Cette découverte, qui comblait nos vœux au-delà de nos espérances, ranima un optimisme cette fois largement partagé.

    Il eut été contraire à l'usage de ne pas réserver au maire l'exclusivité de notre première visite. Dans ce cas précis, ce manquement au protocole se serait aggravé d'une inexcusable maladresse. Le premier magistrat de la cité jouissait, en effet, d'une considération largement méritée. Il la devait à ses qualités de gestionnaire d'une totale intégrité, à sa carrure politique car il était aussi conseiller général, enfin et surtout à son comportement sous l'Occupation. Son courage face à un officier allemand lui avait permis de sauvegarder ses concitoyens menacés de représailles. Son autorité s'en était trouvée accrue au point que désormais il gouvernait son village en suzerain. Sous sa présidence, le conseil municipal était surtout une chambre d'enregistrement.

    En présence d'un tel personnage nous ne pouvions engager la conversation qu'à pas feutrés. Le plus délicat était d'obtenir qu'il mît fin à une situation désuète en rétablissant la gémination. Nous lui en exposâmes les nombreux avantages lui assurant que, de notre côté, nous ferions preuve, sur ce point, d'une grande vigilance. Notre interlocuteur se déclara favorable à une réunion du conseil municipal pour débattre ce sujet. Nous eûmes du mal à cacher un sourire de satisfaction tant cette réponse équivalait à une acceptation.

    Dès la rentrée de la Toussaint, garçons et filles furent effectivement répartis entre les deux classes. Les "petits", ceux qui découvraient l'école et ceux déjà en partie aguerris, se retrouvaient confiés à la maternelle, direction de ma femme. Les "grands", les plus de neuf ans, allaient sous ma conduite effectuer le parcours long et rigoureux qui leur permettrait de présenter le Certificat d'Études Primaires, bâton de Maréchal pour beaucoup, aujourd'hui trophée bien légèrement jeté aux oubliettes et qui, pourtant, ne déparerait pas le palmarès de nos modestes lycéens.

    La bonne santé morale de l'école ne fut, bien sûr, nullement affectée par cette seconde rentrée effectuée sous le signe de la mixité. Nos élèves continuèrent à manifester un tel intérêt pour les activités scolaires, un dévouement si spontané que le mot punition perdait ici son emploi.

    Nos difficultés furent d'une nature toute différente. Quel dieu de l'Olympe, sans doute jaloux de cette quiétude terrestre, eut alors la cruauté de nous dépêcher précocement un de ses plus impitoyables messagers : le froid ?

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    Ancienne porte dite "Portal Blanc" au Caylar

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Daniel Villafruela)

     

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    Le froid

     

    Il s'imposa en despote au mépris du calendrier. Avant même que décembre eût ouvert ses portes, une nuit, il s'engouffra brutalement dans le préau, offert, il est vrai, à toutes les invasions, et fit irruption dans les classes dont les portes et les fenêtres ne présentaient qu'une protection illusoire devant un adversaire aussi déterminé. Dès ce moment, les bûches sagement empilées se mirent à dégringoler de leur perchoir. Pèlerines à capuchons, passe-montagnes, peaux de moutons envahirent les porte-manteaux. Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux, assis autour du poêle de fonte dont le couvercle rougi et le sourd ronflement traduisaient l'âpreté du combat.

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    "Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux,

    assis autour du poêle de fonte..."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Dès lors, les plus âgés des garçons s'instituèrent les grands ordonnateurs du feu. Ils arrivaient bien avant le début des cours, frappaient à la porte, nous interpellant d'un sonore "Monsieur, c'est nous" qui, parfois, fut notre réveille-matin. Par la fenêtre, je leur lançais les clés de l'école. De notre cuisine nous entendions les heurts de leurs gros souliers martelant le ciment, leurs exclamations, leurs rires, le raclement du tisonnier sur la grille du poêle, le bruit sourd d'une bûche qui échappe à une main engourdie. Quelques instants plus tard, nous venions les rejoindre ; l'atmosphère boréale de la classe, enrichie de quelques degrés, avait toutefois assez perdu de sa rudesse pour que nous puissions nous écrier avec une apparente conviction : "Mais il fait déjà bon !" Ce satisfecit faisait naître un sourire amusé sur le visage de nos garçons. Ensemble nous achevions la mise en train de la rentrée du jour. 

    Au cœur de ce premier hiver, le froid sévit avec une intensité particulièrement opiniâtre. Dans la classe, le mercure du thermomètre parvenait difficilement à se hisser au douzième échelon. Le jour déclinant stoppait inexorablement cette ambitieuse ascension. Alors, seul un repli vers le feu encore rougeoyant permettait de "tenir" jusqu'à l'heure de la sortie.

    Mais ce fut un matin de février que le plus étonnant spectacle nous attendait. Dans les deux classes, sur toutes les tables, alignés dans l'ordre habituel mais retournés, tous les encriers de porcelaine paraissaient défier les lois de la pesanteur. Sur les bureaux, nos deux Watermans de verre, tachés de rouge, avaient pris la même attitude. Le froid, profitant de la nuit complice, avait transformé l'encre en autant de glaçons, métamorphose éloquente que nos élèves avaient rendue plus spectaculaire pour accroître notre surprise. Ce matin-là, le mercure atteignant le zéro nous fit dire qu'il "commençait à faire bon".

    Vers la fin du mois, la maigre ration de boulets épuisée laissa dans le réduit à charbon une poussière salissante qui étouffait les flammes qu'elle était censée ranimer. Nos pionniers du feu s'imposèrent alors une tâche pénible à laquelle, pendant les récréations, les grandes filles prêtèrent leur concours. Malaxant cette poudre avec de l'eau, ils façonnaient de grosses boules mises ensuite à sécher autour du poêle. Au moment voulu, je les déposais sur les braises incandescentes avec une grande délicatesse pour éviter à leur artisanale et fragile confection un désastreux émiettement. Faisant preuve d'une infatigable constance, ils continuèrent jusqu'à la fin de l'hiver cette tâche ingrate sans jamais donner l'impression que cette besogne leur apparût comme une pénible contrainte. Ils trouvaient naturel de participer ainsi à la vie de l'école avec un dévouement et un sérieux dont, aujourd'hui, nous mesurons, mieux encore, l'exceptionnel mérite.

    À l'étage, notre appartement n'avait pas échappé à l'offensive du froid. Ses premières escarmouches nous chassèrent de notre chambre qui, démunie de cheminée, ne disposait d'aucune défense. Abandonnant la salle à manger, nous effectuâmes une retraite jusqu'à la frontière de la cuisine. Dans son alcôve, notre lit trouva une niche douillette. Celui de notre fils se blottit à nos pieds. Le "moine" nous précédait sous les draps  qui réservaient ainsi, à tous, un accueil chaleureux. Désormais, cette pièce fut le seul refuge qui nous permît de soutenir le siège de l'hiver. La cuisinière en constitua l'arme principale. Je me levais, au milieu de la nuit, pour la ravitailler. Un renfort de bûches ranimait sa flamme défaillante et lui permettait de lutter jusqu'au matin. Mais quand le Nord se déchaînait à son tour, la moindre fissure des boiseries soufflait un air glacé qui paralysait le robinet et faisait de l'évier une patinoire en miniature. À la naissance du jour, les vitres des fenêtres, constellées de givre, ne laissaient filtrer qu'une lumière blafarde.

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    Moine utilisé dans les campagnes françaises jusqu'en 1950 environ.

    C'était un récipient métallique contenant des cendres chaudes,

    isolé entre deux luges de bois (Source : Wikimedia Commons. Auteur : Wamito)

     

    Bien souvent, la neige s'acoquinait avec ces deux compères. L'infernal trio menait toute la nuit une effrayante sarabande qui donnait au plateau du Larzac des allures de Grand Nord. Les habitants s'éveillaient dans le traditionnel décor de ces lendemains de tourmente. Le village, pétrifié sous une calotte glaciaire, se trouvait réduit au silence. Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche qui permît le passage du car et libérât le Caylar de son isolement.

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    "Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères

    dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche..."

    (Source : fr123rf.com)

     

    Las de mener un combat aux armes inégales, nous eûmes l'idée d'utiliser deux pièces de l'appartement contigu au nôtre, mais dépourvu de locataires, et d'en faire notre demeure pédagogique. Ainsi le volume des classes se trouvant sensiblement réduit et l'adversaire tenu en respect par des remparts mieux abrités, nous pourrions bénéficier de conditions climatiques acceptables. Cette solution qui, en d'autres temps ou d'autres lieux, eût apparu singulière et même farfelue et soulevé d'inextricables objections juridiques, obtint aisément -nécessité faisant plus que jamais la loi- l'assentiment de l'Inspecteur et celui du Maire. Avec leur accord, tout notre mobilier scolaire déménagea et nous officiâmes au premier étage. Dans ce cadre plus humain, le poêle rétablit facilement sa primauté et nous permit d'échapper aux vilenies de notre tenace persécuteur.

    Cette initiative hardie mais judicieuse entraîna la réalisation d'un projet jusqu'ici différé, bien qu'il parût s'imposer de lui même : celui de dédoubler une classe par la construction d'une cloison médiane. Il nous fallut attendre octobre 1946 pour trouver des conditions de confort suffisantes et, cette fois, dans le respect de la légalité administrative. La classe libérée changea de destination. Le samedi, sur un mur peint en blanc, un projectionniste ambulant, équipé d'un vieil appareil rescapé de l'Occupation, vint, chaque mois, redonner vie aux acteurs et aux actualités d'avant-guerre. Parfois, le dimanche, un accordéoniste, relayé par un pick-up, y fit tournoyer la jeunesse du canton. Ce lieu d'études porta désormais le nom de Salle des Fêtes.

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    Pick-up ancien (Source photographique : fr.123rf.com)

     

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    Au Théâtre

     

    Les préparatifs des festivités scolaires, dont le clou était une matinée théâtrale, s'y déroulèrent et s'y renouvelèrent chaque année. Le plancher de l'ancienne classe servait de plateau pour toutes les répétitions. Un piano cachant sa vieillesse dans un coin de la salle permit à la maîtresse de rythmer les évolutions de ses jeunes acteurs. Les grands y firent leur apprentissage de comédiens en herbe.

    Tous ceux qui, au village, avaient quelques prétentions vocales furent sollicités. Ainsi eûmes-nous le concours de nombreux émules de Tino Rossi, de Jean Lumière ou de Rina Ketty. Tous ces artistes amateurs, dont les prestations étaient, jusque-là, limitées aux réunions amicales et aux fêtes de famille, aspiraient secrètement à  élargir leur audience. Soucieux de justifier leur ambition, ces dilettantes s'entraînaient, avec beaucoup de rigueur, de longs mois à l'avance, accompagnés par un ancien professeur de piano tout aussi dévoué.

    Les collègues des villages voisins étaient eux aussi invités à faire valoir leurs dons pour le théâtre. Je participais au jeu le plus souvent par plaisir mais aussi quand nous ne trouvions pas d'interprète ou à la suite d'une défaillance de dernière heure. Dans ces cas, il pouvait arriver que mon physique longiligne ne correspondît pas à celui exigé par le personnage. Ainsi, dans un extrait de Pagnol, je fus un Panisse singulièrement rajeuni et dépourvu de rondeurs. Mais les spectateurs montraient en cette circonstance une indulgence à toute épreuve, réservant cependant à nos écoliers leurs plus vifs applaudissements. De notre côté, nous n'avions aucun complexe, notre enthousiasme même accroissant notre témérité, nous eûmes l'audace de mettre Molière à l'honneur, ou tout au moins à l'affiche, grâce à quelques scènes du Bourgeois gentilhomme et du Malade imaginaire. Nous puisions surtout dans le répertoire de Max Régnier, humoriste, acteur de café-théâtre, dont le comique était fort à la mode et très apprécié des radio-auditeurs. Ses sketches avaient l'avantage d'être courts, de n'exiger que deux ou trois personnages et de n'occasionner aucun frais d'habillement car, à défaut de décors, nous faisions tout de même l'effort financier de porter des vêtements appropriés, loués chez un costumier de Béziers. Nos mises en scène n'avaient d'autres directives que notre propre inspiration. Le "succès" qui, chaque année, couronnait notre entreprise fortifia la confiance que nous faisions à nos "dons".

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    Max Régnier (1907-1993)

     

    Cet amateurisme n'excluait pas les lubies ou les caprices, luxe que seuls peuvent s'offrir les "grands" du théâtre ou du cinéma.

    Dans les tous derniers moments qui précédaient le début de la matinée, j'éprouvais l'impérieux besoin de procéder à des ablutions pédestres ! Je ne me souviens plus des raisons qui motivaient cette intempestive fantaisie. Toujours est-il qu'à la manière dont on accomplit un rite, je trempais mes pieds dans une cuvette remplie d'eau tiède au milieu d'une assistance éberluée par le caractère étrange que revêtait cette opération en un pareil moment. J'avoue, aujourd'hui, qu'à la place de mon entourage un tel comportement m'eût inspiré une certaine inquiétude quant à l'équilibre mental de l'officiant ou, tout au moins, qu'il m'eût fait penser à une sorte de cérémonie propitiatoire destinée à assurer le bon déroulement de la présentation. Ce fut peut-être le cas ! J'ose pourtant espérer que, par la suite, mes amis y virent, tout simplement, un moyen de calmer une nervosité bien compréhensible en ces circonstances.

    Il est vrai que nous étions sur le qui-vive tout au long du spectacle. Nos élèves, et surtout les plus jeunes, stimulés par l'auditoire, paraissaient être nés sur les planches. Mais les adultes manquaient parfois d'assurance. À plusieurs reprises, ils nous mirent dans des situations embarrassantes. Ainsi, au moment où le rideau allait s'ouvrir sur la fameuse partie de cartes de Marius, M. Brun -pourtant docteur en droit à la ville- céda à un brusque mouvement de panique.

    Prétextant un oubli soudain de ses répliques, il alla se cacher dans ce qui faisait office de coulisses, exigeant pour reprendre sa place sur la scène que son texte soit mis sous ses yeux. Comme il persistait dans cette attitude en dépit de nos supplications et des encouragements de ses partenaires, chacun se mit avec fébrilité à la recherche de cet indispensable document. Il s'ensuivit quelques instants de désarroi qu'un chanteur, sur l'avant-scène, réussit à masquer au public.

    Tout rentra dans l'ordre dès que notre acteur eût son "talisman" entre les mains. Il interpréta alors son rôle avec une sûreté qui ne devait rien à la présence de sa partition, pourtant complaisamment étalée sous ses yeux, mais sur laquelle pas une seule fois il ne porta le regard.

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    La partie de cartes (Marius par Marcel Pagnol)

    (Photographe : Abraham Pisarek. Deutsche Fotothek. Source : Wikimedia Commons)

     

    Un déjeuner pris au restaurant avant le spectacle réunissait l'Inspecteur primaire et tous les enseignants qui apportaient leur contribution. Monsieur l'Inspecteur répondait avec empressement à notre invitation. La disette qui régnait à Bouzigues, son lieu de résidence, lui imposait de douloureuses restrictions. Ces agapes qui exhalaient un fumet d'avant-guerre lui procuraient une jouissance gastronomique qu'il ne cherchait nullement à dissimuler. Toute hiérarchie disparue, nous nous réjouissions de ce bel appétit. En revanche, notre estomac serré par le trac ne nous permettait de goûter que du bout des lèvres aux mets si traîtreusement alléchants qui nous étaient présentés.

    Une bergerie désaffectée se transformait en théâtre d'un soir. Le maçon du village construisait une scène rudimentaire faite de planches assemblées, supportées par des tonneaux. Monsieur le Curé avait l'obligeance de nous prêter, par l'entremise d'une dame patronnesse, un somptueux rideau rouge, digne du Châtelet, mû par des cordons latéraux. Cette marque de bonne volonté lui valait une place gratuite entre Monsieur le Maire et Monsieur l'Inspecteur. Cependant il ne nous fit jamais l'honneur de l'occuper. La chaise que nous lui réservions -car chacun apportait sa chaise- resta vide à chaque représentation. Sans doute voulait-il sanctionner par là notre présence purement occasionnelle lors de ses propres cérémonies. Monsieur le Maire, lui, n'apparaissait qu'à la toute dernière minute. Le préposé à l'ouverture du rideau attendait qu'il se fût assis pour frapper les trois coups et tirer sur les cordons.

    Un bal clôturait la fête qui se prolongeait jusqu'à une heure fort matinale. Le pick-up emplissait la salle, devenue trop petite, d'une musique assourdissante. Le vin blanc, importé en cachette de la plaine, accroissait encore l'excitation des danseurs. Ma femme ne pouvait résister aux accents d'une valse ou d'un tango. J'avoue qu'en dépit du vacarme, assommé de fatigue, je dormais déjà du sommeil du juste. 

    Les bénéfices de ces soirées permettaient d'affréter un gazogène pour une excursion au bord de la Méditerranée. Enfants et parents jouissaient ainsi, tout un dimanche, d'un changement total de décor. Nous eûmes même la surprise d'assister à l'émerveillement d'un couple découvrant la mer ! Que voulez-vous ? On voyageait avant-guerre beaucoup moins qu'aujourd'hui et, depuis 1940, on ne voyageait même plus du tout.

     

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    M. l'Inspecteur

     

    M. l'Inspecteur devait approcher de la soixantaine mais il nous apparut plus âgé à nous qui faisions encore l'apprentissage du métier. En le voyant se promener à côté de ma femme, dans la cour de l'école, comme un familier des lieux, dès la première semaine d'octobre 1945, je le pris pour le percepteur venu rendre une visite de courtoisie à des membres de cette minuscule communauté de fonctionnaires que les circonstances rendaient encore plus étroitement solidaires. "Je suis votre Inspecteur primaire" me déclara-t-il en me tendant la main. Je n'éprouvai pas à cette déclaration inattendue cette espèce de pincement au cœur, cet émoi soudain que ressent, en général, un enseignant à l'instant d'une telle rencontre. Sa bonne figure de grand-père éclairée d'un sourire bienveillant, sa vareuse de gros drap de couleur grise, son béret, ses gros souliers de marche, le remplissaient de bonhomie.

    Il fit de l'école du Caylar son port d'attache. Sitôt descendu de l'autocar qui, de bon matin, l'emmenait sur le Plateau, il enfourchait notre vieille bicyclette et se lançait sur les petites routes du Causse pour tirer de leur douillet isolement les maîtres du canton, toujours surpris de le voir surgir en aussi pimpant équipage.

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    Rochers sur le Causse du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

     

    Un jour d'hiver, ils nous demanda d'être présents au certificat d'aptitude d'une jeune débutante institutrice au poste des Rives. Nous partîmes, à pied, sous un ciel gris et une bise glaciale, tous trois caparaçonnés comme des explorateurs du Pôle. Dans sa petite classe, perdue au milieu de sa dizaine d'élèves, la maîtresse, tout d'abord intimidée, retrouva, très vite, son assurance en présence d'un jury aussi débonnaire. Un satisfecit unanime vint effectivement récompenser ses mérites et valut aux membres de la Commission quelques charcuteries du pays, cadeau qui paraîtra aujourd'hui surprenant mais qui, à cette époque, était un témoignage de remerciements hautement apprécié.

    Au retour, un vent violent et un froid accru nous réservèrent une réception autrement accueillante. Alors, M. l'Inspecteur, ayant assujetti son béret sur la tête et solidement boutonné sa vareuse, prit par le bras chacun de ses deux assesseurs et, d'un pas résolu, s'avança sur la route enneigée. De toute notre carrière, nous n'eûmes jamais plus l'occasion de collaborer d'une façon aussi étroite avec un Inspecteur primaire. Sa sollicitude à notre égard ne se démentît jamais. Elle se manifesta plus tard, alors même que nous ne dépendions plus de sa juridiction.

     

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    Instruction militaire

     

    À la rentrée de l'automne 1946, je reçus avec étonnement une lettre du Ministère des Armées envers lequel je pensais pourtant m'être acquitté de toutes mes redevances. Ce n'était pas en effet un ordre qui m'était envoyé mais une demande fort civile faisant appel à ma bonne volonté. Il s'agissait de familiariser les futures recrues du canton avec les premiers rudiments de l'instruction militaire. En compensation, et à l'issue de cette formation préliminaire, ces appelés auraient le choix des armes au moment de leur incorporation.

    Mises à part mes qualités supposées de pédagogue, je m'interrogeai sur les raisons qui avaient motivé ce choix. Certes j'étais flatté de la légendaire réputation qui, dans nos villages, à ce moment-là encore, auréolait la personne du maître d'école. Au regard de beaucoup, son savoir débordait largement de son cadre professionnel au point de prendre un caractère presque universel. Néanmoins, dans ce cas précis, un gendarme de la brigade ou le garde-forestier du village eût, à mon avis, mieux rempli cet office. Bien modestes et, du moins je le croyais, bien archaïques étaient mes connaissances acquises en ce domaine pendant un stage effectué en 1937 au Parc à Ballons de Montpellier. Ces journées de formation militaire avaient été surtout des heures de plein air et de détente. Certes, pendant l'été 1940 -de funeste mémoire- j'avais été contraint de manœuvrer dans une caserne de Narbonne. L'invasion soudaine et prématurée des légions teutonnes avaient mis une fin brutale à cet entraînement, brisant une carrière, qui eût pu être brillante encore que pleine de périls, en m'empêchant de m'élever au-dessus du grade de deuxième classe.

    Cependant, je m'aperçus que le cruel démenti infligé à nos stratèges n'avait en rien modifié le contenu du "Bréviaire du parfait soldat", très sereinement resté immuable. Dès lors je me sentis à la hauteur de la tâche proposée. J'acceptai donc de réunir deux fois par semaine, dans ma classe, les huit ou dix futurs soldats du canton. Du haut de mon estrade, avec pour tout uniforme ma blouse grise d'instituteur, je me trouvai même fort à l'aise. Pour affermir encore mon autorité, j'élargis le cadre étroit où m'enfermaient les directives reçues en insérant dans mes cours quelques rappels historiques, choisis à propos, dont ces grands élèves n'avaient gardé que de bien vagues souvenirs. La mise en pratique se déroulait dans la cour de l'école où nos gesticulations laissèrent croire qu'il s'agissait de répétitions en vue de la fête de fin d'année.

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    Formation militaire : escalade d'un mur

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Ces cours eurent comme épilogue l'exécution d'une opération fondamentale dans l'apprentissage de l'art guerrier : un tir réel en pleine nature.

    On m'avait fait parvenir, à cet effet, un fusil Lebel modèle 16 accompagné de deux douzaines de cartouches. Cet instrument, six ans auparavant, m'avait transformé en un tirailleur ensommeillé et factice, partant inlassablement à l'assaut des collines narbonnaises, chaque matin reconquises sous le feu serré de nos balles à blanc. Je n'avais retenu de ces attaques déclenchées au chant du coq que le désagrément d'un réveil claironnant et matutinal, et la crainte que cette stratégie napoléonienne n'ait une incidence fâcheuse sur mon avenir immédiat. J'appréhendais donc cette heure de vérité tant, sur ce point particulier, j'avais des raisons de douter de ma compétence. Il me fallut bien, pourtant, en fin de stage, me résoudre à prévenir la gendarmerie du jour, de l'heure et du lieu de nos grandes manœuvres.

    Le relief du plateau nous offrit un choix varié de stands de tir. Une toile agrémentée de cercles concentriques fut placardée contre un énorme rocher. Éloigné d'une centaine de mètres, chaque candidat, placé en position allongée -ainsi en avais-je décidé-, tira deux fois sur cette cible rudimentaire. Les résultats, dûment vérifiés après chaque tir, furent d'une précision qui ne devait rien aux explications données et pas davantage aux mises en garde que j'avais cru indispensable de fournir. Ces jeunes gens, tous chasseurs passionnés et avertis, maniaient le fusil, fût-il de guerre, avec une maîtrise et une dextérité qui laissaient loin derrière celles de leur instructeur. Ce dernier dut pourtant s'exécuter à son tour. Il n'eut, hélas ! même pas l'aide propice du plus léger coup de vent qui eût fait frissonner la toile et donné ainsi le change, mais il bénéficia du généreux réconfort de ses soldats qui voulurent voir dans une perforation au bord deux fois écorné la preuve indiscutable de son adresse.

    Je reçus, plus tard, un diplôme certifiant que j'avais conduit ce stage avec "compétence et dévouement", attestation qui mit fin aux doutes que je pouvais encore nourrir à ce sujet. En revanche, mes candidats furent incorporés dans des armes qui n'étaient pas celles de leur choix. Les Chefs sont souvent les seuls à être décorés.

     

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    Rêves d'un jour

     

    Ce jeudi d'avril 1948, la présence sur la place d'un camion-citerne transportant de l'essence ne pouvait que piquer ma curiosité. L'essence, symbole des jours heureux, combustible disparu dans la tourmente de l'été 1940 mais dont le nom, presque rayé de notre vocabulaire, avait conservé une résonance magique ! Un hasard providentiel voulut que le chauffeur fut un Piscénois, candidat comme moi, quelques années auparavant, au Conseil de révision. Il me fit un accueil très amical, m'avoua que sa cargaison, destinée aux militaires de la Cavalerie, représentait, pour lui, une fructueuse monnaie d'échange. En ma double qualité de concitoyen et de conscrit de la même classe, il estima que j'avais droit à un bidon gratuit de son précieux liquide et à la promesse de renouveler ce cadeau à chacun de ses passages. "Ça, au moins, ça ne sera pas gaspillé !" me glissa-t-il mystérieusement à l'oreille avec un sourire entendu avant de remonter dans sa cabine. De telles dispositions d'esprit ne pouvaient que me séduire. Je fus fidèle à ses rendez-vous ; de son côté il respecta si bien ses engagements que je me trouvai bientôt en possession d'une réserve de carburant suffisante pour nous permettre de rêver à l'achat d'un engin de locomotion.

    Il nous sembla plus raisonnable, au début, de limiter nos ambitions à l'acquisition d'une motocyclette d'occasion. À l'issue de nombreuses démarches et en échange d'une somme modeste, celle qui combla nos vœux voulut bien interrompre une retraite paisiblement vécue au fond d'un garage lodévois et consentit même à gravir l'Escalette, solidement amarrée dans la bétaillère du boucher. Quelques jours après, elle mit une aussi bonne volonté à redescendre avec ses deux passagers caracolant l'un sur sa selle, l'autre sur son porte-bagages. Mais au retour, notre équipée prit une allure toute différente. Notre moto eut une subite défaillance dès qu'elle aborda les premiers lacets de la côte et s'immobilisa, nous contraignant à rebrousser chemin et à remonter avec l'aide du car. Une attitude aussi inattendue qu'inacceptable ne nous laissa d'autre alternative que celle de nous débarrasser, au plus vite, de cette décevante mécanique. Cependant l'amateur aussi averti et candide que nous demeura longtemps introuvable bien que, pour écouler notre marchandise, nous eussions pris la précaution hypocrite, certes, mais indispensable, de passer sous silence le vice caché dont elle était affligée.

    Alors nous nous vîmes contraints d'envisager un sacrifice financier plus substantiel et de prospecter le domaine des automobiles d'un certain âge.

    Un vendeur se présenta en la personne de notre laitier. Il possédait, nous dit-il sur un ton confidentiel, une petite voiture en bon état de marche dont il voulait se défaire pour d'obscures raisons que notre hâte ne nous laissa pas le temps d'approfondir.

    Le jour convenu, il nous fit entrer dans un hangar jouxtant l'étable. Là, d'un geste aussi cérémonieux qu'un démonstrateur au Grand Salon découvrant un nouveau modèle, il enleva la vieille bâche grisâtre qui recouvrait l'objet de nos désirs, mettant à jour une torpédo Peugeot d'âge canonique. Ses lanternes globuleuses, sa manivelle pendant sous une calandre de cuivre, sa carrosserie à deux places disposées "en tandem" lui composaient une silhouette l'apparentant à des modèles d'avant la guerre de 1914. De fait, elle était née en 1920 et répondait au nom de "Quadrilette". "J'en veux trois mille francs" nous dit notre vendeur d'un ton résolu. Pour si incroyable que cela puisse sembler, cette apparition n'avait pas amoindri notre enthousiasme. En dépit de son allure de bisaïeule, cette voiturette n'en avait pas moins tous les attributs d'une automobile. Et puis les trois mille francs exigés ne souffraient aucune contestation. Trois mille francs ! Quelle aubaine ! Cette somme était tellement au-dessous de nos plus optimistes prévisions.

     

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    Peugeot Quadrilette (années de production : 1921-1924)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Arnaud 25)

     

    Curieusement, le moteur se mit à tourner dès les premiers appels de la manivelle. Cette docilité aurait dû nous paraître suspecte car elle pouvait signifier une mise en forme préliminaire. Mais, dans l'état d'euphorie où nous nous trouvions, ce départ facile nous parut aller de soi.

    Je me mis au volant avec une joie fébrile en conducteur n'ayant rien perdu de ses aptitudes en dépit de neuf années d'interruption. Ma femme prit place derrière moi sur l'unique siège disponible. Et nous voilà, tels un aviateur et son mécanicien sur un vieux coucou, au moment de l'envol, emportés par notre machine cahotante et pétaradante qui laissait dans son sillage des bouffées de fumée noire scandant les ratés du moteur.

    Las, cet état de grâce fut de courte durée. Sitôt parcourus les deux premiers kilomètres, nous fûmes soudain environnés de brindilles de paille qui paraissaient naître du dessous de la voiture avant de virevolter au gré des courants d'air. Je stoppai aussitôt. Un coup d'œil nous suffit pour comprendre l'origine de cette éclosion. En l'absence de chambres à air, introuvables à cette époque, notre laitier avait bourré de paille l'intérieur d'un pneumatique arrière. À l'arrêt, elle donnait à la roue une rotondité trompeuse mais, sous l'effet de la rotation, elle s'extirpait de son étouffoir pour papillonner dans la nature. Ainsi, peu à peu, le pneu se dégonflait, rendant la conduite hasardeuse. Cette consternante découverte sonna le glas de nos espérances.

    Le vendeur se montra étonné de notre renoncement. "Vous pouviez poursuivre votre route en toute tranquillité, nous assura-t-il. J'avais fait le "plein" de paille. Vous en aviez pour une bonne vingtaine de kilomètres. Croyez-moi, vous faisiez une bonne affaire." Mais notre emballement du début avait fait place à la suspicion. Nous étions loin de partager sa confiance -au demeurant peut-être simulée- dans son produit de substitution. Nous pensions même que cette duperie pouvait en cacher d'autres, plus pernicieuses.

    Comment prévoir que le temps justifierait ses propos, ce temps qui, aujourd'hui, pare de nouveaux attraits les objets de naguère et fait vendre, à prix d'or, les Quadrilettes amoureusement conservées?

     

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    Épilogue

     

    Cette seconde déconvenue mit un terme à nos recherches, la minceur de notre bourse limitant singulièrement notre champ d'investigation, mais cet échec eut un effet inattendu : il contribua à nous faire prendre une décision envisagée ce printemps-là : celle de demander notre changement.

    Pourtant le sentiment de trahir la confiante affection de nos élèves et l'amitié de tous ceux qui nous avaient apporté leur aide avec tant de générosité nous était insupportable. Nous pensions aussi que cette indépendance dans l'exercice de notre métier, le privilège de pouvoir prendre des initiatives périscolaires de notre choix, toutes ces libertés si difficiles sinon impossibles à retrouver ailleurs, allaient cruellement nous manquer.

    Cependant les interminables hivers aux rigueurs excessives, l'isolement qu'ils engendraient, le caractère spartiate d'un habitat vétuste avaient eu raison de la mauvaise conscience que nous donnait cet abandon. Les temps aussi étaient changés. Notre pays, convalescent depuis trois années, retrouvait peu à peu des forces nouvelles. Les frontières entre les monts et les plaines avaient disparu.

    Aux vacances de juillet 1945, un puissant diesel de déménagement, flambant neuf, ramenait sur la côte, accompagnés de leur jeune garçon, la maîtresse et le maître d'école du Caylar. Ils allaient poursuivre leur carrière au pays de Valéry et de Brassens. C'était un changement profond qui s'amorçait dans leur existence et, plus encore, un bouleversement total de leur vie professionnelle.

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    Le Canal royal à Sète, "pays de Valéry et de Brassens"

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Clemensfranz)

     

    Pendant de nombreuses années, lors de notre voyage traditionnel en Auvergne, nous avons traversé le Caylar sans avoir le "courage" de nous y arrêter, éprouvant même une espèce de crainte d'être reconnus. Enfin, un jeudi d'octobre, délaissant la nationale, nous avons osé faire une halte devant l'école. Poussant la porte d'entrée entrouverte, nous avons traversé le préau et pénétré dans la cour. Une voix, soudain, nous a interpellés : "Madame, Monsieur, qui venez-vous chercher ici ?" Comme des voleurs pris en faute, nous avons fui, sans répondre, poursuivis par cette voix dont l'écho déformé résonnait encore à nos oreilles alors que, déjà, s'annonçaient les gorges de la vallée. "Qu'êtes-vous venus chercher ici, qu'êtes-vous venus chercher ?"

    (Louis Joullié) 

     

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    Peut-être, dans quelque temps, retrouverons-nous Louis Joullié pour de nouvelles aventures, véridiques, que sa plume sait si bien faire revivre sous nos yeux...

     

  • Louis Joullié - Expédition au pays de cocagne (2)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    Expédition au pays de cocagne (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

     

    À l'image de la France scindée en deux par la volonté de l'Allemand victorieux, la plaine et les rivages languedociens se trouvèrent, sous l'Occupation, coupés de leur arrière-pays montagneux. Une séparation s'établit que n'imposaient point les clauses de l'armistice et n'était pas davantage le fait d'une quelconque fantaisie administrative. Elle ne correspondait pas du tout à l'idée qu'on se fait d'une frontière avec postes fixes et barrières. Routes, mais surtout gares et trains étaient autant de souricières où venaient se faire prendre des contrebandiers d'une espèce nouvelle. On franchissait cette ligne de partage presque à son insu quand, s'éloignant du vignoble, on posait le pied sur les derniers contreforts de la Montagne Noire, des Monts de l'Espinouse ou des ultimes soubresauts cévenols.

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    Monts de l'Espinouse

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Elle était née de la pitoyable détresse alimentaire qui, insidieusement, comme un mal du Moyen Âge, s'était répandue dans le plat pays et l'avait affamé. Lourd, en effet, était le tribut versé à l'ennemi mais grands aussi les égoïsmes. Au sud de cette ligne singulière, la plupart des habitants, les citadins surtout, virent leur visage s'affûter et leur silhouette tendre vers un profil de plus en plus longiligne tandis que le marché noir vidait leur tirelire. Au nord, les montagnards gardèrent leurs rondeurs. Pâturages, potagers et basses-cours constituèrent autant de bastions qui les mirent à l'abri de l'épidémie et firent d'eux des privilégiés. Naguère dédaignés, ils devinrent soudain objets d'envie et d'adulation. Alors, solidement retranchés dans leurs fermes, bien décidés à tirer parti d'une situation aussi propice, beaucoup attendirent que déferlent les cohortes des mendiants montés de la plaine.

    Car ceux du sud ne tardèrent pas à franchir la frontière malgré les interdits et les risques encourus. Ce furent d'abord les affairistes, mercantis de tous bords qui, s'étant affranchis de toutes contraintes, organisèrent un marché qualifié, par euphémisme, de "parallèle". Aigrefins du négoce, éternels profiteurs des époques troublées, jouissant de complaisance et de complicités, disposant de "gazogènes", luxe suprême de ces étranges années, ils procédaient par de larges et fructueux coups de filet. Ils payaient bien ou pratiquaient l'échange ; ils vendaient mieux encore. Les défavorisés vinrent ensuite, poussés par l'aiguillon d'un estomac gavé jusqu'à l'écœurement de rutabagas et de topinambours, tubercules à ce point indigestes qu'ignorés du passé, ils n'eurent pas d'avenir et demeurèrent les sinistres symboles d'une époque funeste. Pour ces déshérités du sort la prospection de la montagne donna lieu à de véritables expéditions. Manants des villes qui ne pouvaient offrir que leur maigre salaire, manants des champs dépourvus du moindre lopin de terre prirent part, à leur tour, à ces modernes croisades de la faim. Je me rangeai sous leur bannière bien que j'eusse l'usufruit d'une portion de jardinet, plus riche de cailloux que de terre arable, mise avec quelque malice à ma disposition par la municipalité. Mais, mon amateurisme aidant, j'obtenais difficilement des récoltes d'une quantité au moins égale à mes semences. 

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    Camion Unic des années 1940 équipé d'un gazogène

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Classiccardinal)

     

    En cette fin d'octobre 1943 la pénurie se fit plus cruelle ; les "queues" s'allongèrent et grossirent devant les commerçants, distributeurs souverains d'une pitance toujours réduite à sa portion congrue et bien souvent aléatoire. L'hiver s'annonçait sous de sombres auspices. Alors je me décidai à tenter, moi aussi, l'aventure. Je m'assurai d'abord du concours d'un bon compagnon. Ensemble nous tirâmes nos bicyclettes de leur oisiveté. Au premier jour de la Toussaint, nous enfourchâmes nos machines, puis, le cœur résolu, l'âme conquérante, nous prîmes la direction d'un de ces fabuleux pays de cocagne. Notre terre d'élection était le Rouergue, notre point de chute Villefranche-de-Panat.

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    Un château en Rouergue : la Forteresse royale de Najac

    (Source photographique : http://www.seigneurs-du-rouergue.fr/chateaux/)

     

    La solennité, toute relative cependant, de notre départ, le harnachement de nos montures nous donnaient l'apparence de "globe-trotters" résolus à couvrir la distance et à braver les difficultés de la route de la seule force de leurs jarrets. En réalité, une fois parcourus les six kilomètres qui nous séparaient d'Agde, la gare la plus proche, un train nous emporta avec armes et bagages jusqu'à la station de Tournemire ; là, un autobus poussif et bondé prit le relais. Auparavant le chauffeur nous avait laissé entendre que la seule façon de participer au voyage était de nous accommoder, notre dignité dût-elle en souffrir, d'une cohabitation avec les impedimenta juchés sur l'impériale. Nous acceptâmes sans protester. Notre dignité avait reçu depuis 1940 tant de coups de griffes qu'elle s'était endurcie au point d'être devenue insensible. À la nuit tombante, saoulés de grand air, le corps endolori par les cahots, engourdis par le froid, nous pûmes enfin prendre pied sur cette terre qu'on nous avait dépeinte pleine de promesses.

    L'auberge rouergate qui nous accueillit effaça très vite les désagréments éprouvés au cours de ce voyage mais elle fit plus encore. Comme dans un conte fantastique, elle recréa pour nous, l'espace d'une soirée, une ambiance d'avant-guerre.

    Dès que nous eûmes franchi le seuil, un fumet de chair grillée s'échappant des cuisines vint délicieusement trahir la présence de quelques volailles embrochées, rôtissant sur un lit de braises tout en éparpillant aux alentours des effluves ressuscités de jour de fête ; dans la salle à manger, un serveur découpait des tranches de gigot de mouton, animal qui avait depuis si longtemps déserté notre table que nous en pensions l'espèce disparue ; sur l'étagère d'un buffet, des salaisons composaient un insolent tableau de ripaille et, sur le marbre d'une desserte, des pâtisseries exhibaient leur séduction avant de s'offrir en guise de bouquet final à ces agapes d'un autre âge. Nous eûmes l'impression d'avoir abordé dans un pays qui, miraculeusement échappé au cours du temps, s'était immobilisé sur ses rives. Ainsi notre aventure commençait par une extraordinaire évasion dans le merveilleux du passé. Le repas fut un festin bien que nos estomacs aux capacités digestives amoindries par une diète obligatoire et chronique eussent modéré les honneurs que nous rendîmes aux mets qui nous furent servis.

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    Festin médiéval dans la cuisine d'un château royal

    (Source : fr.123rf.com)

     

    Nous aurions voulu prolonger ce rêve par une nuit passée à la même enseigne. L'hôtelier put héberger notre équipement mais point son équipage, ses chambres étaient toutes retenues. Cet empêchement nous fit craindre que notre entreprise ne se heurte à la redoutable concurrence de démarcheurs chevronnés et que notre quête alimentaire ne prenne la tournure d'une ruée vers l'or. Mais, pour l'heure, notre souci était de trouver un gîte pour la nuit. Devinant notre perplexité, le serveur s'approcha et, prenant l'air confidentiel et le ton faussement dubitatif de celui qui veut monnayer un renseignement, il nous souffla à l'oreille : "Je pourrais, peut-être, vous tirer d'embarras." Le "peut-être" se mua instantanément en certitude quand il eut compris, à nos mines, que nous avions tacitement accepté un marché aussi subtilement proposé : "Suivez-moi, ajouta-t-il alors à voix basse, je vais vous conduire chez les moines."

    Chemin faisant, notre guide s'employa à éclaircir ces surprenants propos. Il nous révéla l'existence, aux abords de la ville, d'un vieux monastère que le temps, ce prédateur sacrilège, n'avait pas épargné. Le prieur en assurait la restauration en louant des chambres aménagées à la place des anciennes cellules désaffectées. L'époque s'y prêtait qui suscitait un tourisme d'un genre nouveau. Certes, les revenus étaient modestes, mais que voulez-vous, tous les moines n'ont pas la bonne fortune de compter au sein de leur communauté un de ces pères liquoristes dont l'élixir fait tomber une pluie d'or sur leur bienheureuse abbaye !

    Notre chambre avait les murs blanchis à la chaux et le froid y régnait. Deux lits de fer vieillots, dépourvus de draps, en absorbaient la surface. Un réveille-matin bizarrement peint en noir ajoutait encore une note d'austérité à cette atmosphère monacale. Mais peu nous importait le décor. Nous avions hâte, à l'issue d'une journée mouvementée, d'alléger notre fatigue. Alors, tout habillés, nous nous glissâmes sous les couvertures. Mais, tandis que mon camarade appréciait le confort de sa couche au point de s'y endormir tout de suite, je crus, moi, me trouver soudainement emprisonné dans une chambre de Procuste. Mes jambes, dépassant la longueur du lit, se faufilaient entre les barreaux, émergeant jusqu'aux chevilles. J'arrivai difficilement à trouver le sommeil mais il fut peuplé de cauchemars où des processions de moines ricanants se mêlaient aux visions affreuses des suppliciés du brigand de l'Attique.

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    Le lit de Procuste

    (Source illustration : https://www.culture-generale.fr/expressions/)

     

    C'est en empruntant un chemin de terre étroit et raboteux que le lendemain nous partîmes à l'assaut de la montagne dont les flancs parsemés de fermes nous apparaissaient comme de giboyeux terrains de chasse. Nous pédalions d'un jarret raffermi par le repos, avec une détermination renforcée par la crainte de nous voir précédés d'éventuels rivaux. Nos bicyclettes, effarées d'être aussi brutalement soumises à de si rudes épreuves après tant d'années de paisible retraite, grinçaient de toutes leurs dents tandis que bosses et trous arrachaient aux ressorts des selles des grincements réprobateurs. Un plan établi à l'aide de renseignements confidentiels devait faire office de carte d'état-major mais, comme c'est souvent le cas, la topographie des lieux se révéla singulièrement différente des orientations et des indications mentionnées si bien que, très tôt, seul notre instinct de "chasseur" nous servit de guide.

    Nous fîmes halte dès l'apparition de la première bâtisse. Une clôture de barbelés se confondant, par endroits, avec des massifs de ronces l'environnait, enfermant toute une population de poules, de pintades et de dindons qui, avec des caquetages et des gloussements de satisfaction, se gavaient de maïs sous la houlette d'un coq à la crête écarlate.

    Notre apparition ne parut pas troubler la quiétude de ce petit monde dont la présence sembla confirmer notre clairvoyance, confortant par là même notre optimisme. Mais, à l'instant précis où nous tentions d'entrebâiller le portail d'entrée, deux chiens soudainement déchaînés firent irruption. Les yeux brillant d'une haine subite, ils se ruèrent dans notre direction puis, se dressant de toute leur taille, s'appuyèrent aux barreaux de la grille qu'ils lacérèrent de leur rage impuissante. Ces Cerbères, que les mélodies d'Orphée elles-mêmes n'auraient pas réussi à amadouer, nous tinrent en respect dans un concert assourdissant d'aboiements jusqu'à l'arrivée de la maîtresse des lieux. D'un chapelet de jurons, aussi vigoureux qu'incompréhensibles, cette dernière calma les ardeurs belliqueuses de ses bêtes puis, s'adressant à nous avec une égale vivacité de ton, elle nous demanda "ce que nous faisions là et ce que nous voulions". Mon camarade prévint une riposte qu'il pressentait assez vive. Plus diplomate, il répondit avec l'humilité d'un courtisan sollicitant une faveur : "Nous venions voir si, par hasard, vous n'auriez pas quelques œufs à nous vendre." Cet appel à l'aide de la Providence, au milieu de cette basse-cour surpeuplée, fut une finesse qui chatouilla agréablement mon amour-propre. Par ce qu'elle renfermait d'ironie vengeresse, elle nous dédommageait un peu de la rudesse de l'accueil ; elle avait aussi le mérite d'assouplir notre requête en atténuant ce que cette dernière pouvait comporter de téméraire assurance.

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    Hercule domptant Cerbère par Pierre Paul Rubens (1636)

    (Source : Wikimedia Commons)

     

    Plus fine mouche qu'elle ne le laissait paraître, notre fermière nous renvoya adroitement la balle. Nous apprîmes que "le hasard", précisément, avait voulu qu'un froid exceptionnellement précoce ralentît la ponte, que les quelques œufs dont elle disposait eussent, justement, été vendus le matin même, qu'il ne lui en restât plus un seul à nous "donner" ! Comédienne jusqu'au bout, elle déplora qu'un pareil dénuement, au demeurant purement accidentel, l'empêchât de nous satisfaire. Nous devinâmes plus que nous ne vîmes le sourire qui s'ébauchait sur sa figure à l'instant où elle nous tourna le dos. Mais cette ultime marque de sympathie était superflue pour nous faire comprendre que le hasard se confondait avec sa volonté capricieuse et qu'en définitive notre instinct de chasseur, à qui nous avions fait l'honneur d'accorder notre confiance, venait magistralement de nous trahir.

    Des nuages, gris depuis le matin, tombèrent alors quelques larmes d'apitoiement. Nous pensâmes qu'il fallait nous hâter de rechercher un toit plus hospitalier avant que les cieux ne manifestent leur compassion d'une plus éloquente manière.

    Nous reprîmes notre course suivant l'humeur du sentier qui serpentait capricieusement au flanc de la montagne descendant en pente douce vers la vallée. Notre échec avait éteint notre enthousiasme et rabaissé nos prétentions. Pourtant il nous arrivait encore, dans un sursaut d'amour-propre, de mettre pied à terre, de faire quelques pas en direction de la porte d'une clôture. Mais c'étaient aussitôt d'irritants aboiements qui, à la longue, nous auraient poussés à nous comporter comme de véritables maraudeurs. Parfois, nous surprenions un regard furtif qui nous épiait derrière la vitre d'une fenêtre et disparaissait dès qu'il se trouvait surpris, caché par un rideau tiré à la hâte. Cette attitude, dont la naïve coquinerie nous amusait, me rappelait une grand-mère qui, elle aussi, établissait parfois son poste de guet derrière les volets à peine entrebâillés de sa maison campagnarde. Elle avait une peur superstitieuse des romanichels qu'elle appelait des "caraques". Aussi, quand une gitane venait frapper à sa porte, elle s'enveloppait de silence tandis qu'au-dehors la bohémienne, qui n'était pas dupe, l'accablait, dans son jargon, de terrifiantes malédictions auxquelles ma grand-mère ne comprenait, heureusement, pas un mot. Ce jour-là, exaspérés par tant de refus, nous donnâmes libre cours à une colère trop longtemps contenue. Nous n'eûmes pas de jurons assez abominables pour clamer aux alentours l'égoïsme des fermiers, la servilité de nos gouvernants mais surtout la cruelle rapacité de l'Occupant à qui nous devions toutes nos misères. Nos imprécations firent frémir la cime des sapins avant que le torrent ne les noie dans le tumulte de ses cascades. Quand, à court d'injures, à bout de souffle et désorientés, nous arrivâmes sur ses rives, nous suivîmes, machinalement, la direction que le courant semblait nous conseiller. Notre expédition aventureuse s'était, au fil des heures, transformée en une prosaïque promenade touristique.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste

    Cascade des Baumes, Saint-Rome-de-Tarn (Aveyron)

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Les sonnailles d'un troupeau de chèvres vinrent, à point nommé, détourner le cours de notre morosité. Le berger qui nous faisait des gestes amicaux ne se méprenait pas sur la signification de notre présence. Il nous interpella familièrement et nous demanda si la "chasse" était bonne. Devant notre mutisme, et tout en poussant ses bêtes devant lui, il se rapprocha de nous. Il avait une drôle d'allure. Avec sa peau de bique serrée autour de la taille par un large ceinturon, sa barbe broussailleuse, son chapeau aux larges bords retroussés sur le devant et surtout sa jambe gauche reposant à partir du genou sur un pilon, il avait l'air d'un rescapé de l'Île au trésor. Sans aucune gêne, avec son bâton il ausculta nos sacs et nos valises. Cet examen lui fournit une réponse à sa question. Alors, sur un ton désabusé, il nous dit : "Vous savez, les gens d'ici, je les connais bien. Ils n'ont que faire de vos billets de banque ; c'est du vin, du tabac, des vêtements qu'il faut leur apporter !" Il parlait d'or, ce berger, mais il ne pouvait savoir que ces clefs précieuses dont on nous avait déjà tant vanté les vertus, nous-mêmes en étions presque totalement démunis. Nous lui en fîmes l'aveu. Il parut alors comme pris à notre égard d'une soudaine et généreuse sympathie. "Je possède un petit champ où j'élève quelques volailles, nous dit-il, je veux bien vous en vendre une, mais d'abord il faut l'attraper, et moi...". Il s'interrompit mais son bâton pointé vers sa jambe mutilée précisa sa pensée. Nous nous empressâmes de le remercier de son offre, la seule qu'on nous ait faite depuis le matin ; nous l'assurâmes que la capture de notre future victime ne serait pour nous qu'un plaisant exercice dont nous nous chargions volontiers. "Dans ces conditions, reprit-il, suivez-moi, vous ferez votre choix vous-mêmes."

    Le champ où notre berger nous conduisit était loin d'avoir la modestie que son propriétaire lui avait attribuée. Il était fort étendu et envahi d'une abondante végétation. On aurait presque pu dire que poules et poulets y vivaient à l'état sauvage. À cette vue nous sentîmes mollir notre belle assurance mais la perspective de nous retrouver à nouveau les poches vides ranima notre courage.

    Nous décidâmes d'agir par surprise. Adoptant les règles les plus éprouvées du parfait chasseur, nous avançâmes, face au vent, en courbant le dos, d'un pas prudent et mesuré, entrecoupé de haltes. Cependant, en dépit de cette approche subtile, notre proie, au dernier moment, d'un prompt et bref battement d'ailes, se retrouvait hors de portée. Autant de fois nous refîmes le même manège, autant de fois nous arrivâmes au même résultat décevant. Alors lassés de ces échecs répétés, nous changeâmes de tactique.

    Maintenant nous poursuivions nos bêtes, nous évertuant à les gagner de vitesse, courant dans tous les sens, changeant de cible à tout moment. Avec des piaillements de détresse, les volailles détalaient devant nous, déployant parfois leurs ailes pour faciliter leur fuite, terrorisées par les cris que nous poussions et le bruit de nos enjambées. Un vent de panique soufflait sur ce champ si paisible à l'ordinaire. À la longue, cette course-poursuite tourna à notre désavantage. Essoufflés, découragés et penauds, nous dûmes admettre notre défaite et nous retirer d'une compétition acceptée avec trop de légèreté.

    Alors se déroula devant nos yeux une scène étonnante. Sans dire un mot, le berger s'avança de quelques pas. Par des cot, cot, cot égrenés d'une voix au timbre familier, il appela sa volaille éparpillée. Ses accents devaient avoir la même résonance enchanteresse que celle du joueur de flûte de Hameln [Hamelin, en Allemagne] car on vit aussitôt accourir spontanément tout ce que ce poulailler champêtre contenait de volatiles. Ensuite, puisant dans un sac qu'il portait en bandoulière des grains de maïs, il les répandit autour de lui. Bientôt il fut environné de toute sa caquetante famille qui s'approchait jusqu'à venir picorer la semence tombée sur son soulier. À un moment donné, il écarta sa jambe handicapée, ploya le buste et, d'une main experte, "cueillit" par une patte un poulet trop téméraire, puis, avec un grand rire, se redressa, brandissant triomphalement son trophée devant nos yeux abasourdis.

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    La plus ancienne représentation du Joueur de flûte d'Hamelin (Hameln)

    (copie d'après le vitrail d'une église de Goslar, en Allemagne)

    (Source : Wikimedia Commons)

     

    On le sentait ravi du bon tour qu'il nous avait joué car il était clair qu'il savait à l'avance quels piètres exécutants nous allions être dans le rôle qu'il nous avait habilement conduits à accepter. Mais pouvions-nous lui reprocher d'avoir voulu, un moment, tromper, fût-ce à nos dépens, la monotonie de sa vie d'ermite ? Nous dûmes, par ailleurs, insister pour payer notre achat. Au moment du départ, il donna à chacun de nous un petit fromage de chèvre et une grande tape amicale dans le dos.

    Cet intermède nous avait néanmoins libérés de notre pessimisme et redonné l'envie de poursuivre notre aventure. Aussi ce fut d'un pas résolu que nous nous dirigeâmes vers la première ferme qui se présenta. Une cloche surplombait le portail qui s'ouvrait sur un jardin. Nous l'agitâmes avec vigueur puis, disposant nos mains en porte-voix, nous poussâmes la hardiesse jusqu'à inciter les habitants des lieux à ne pas transformer en judas les rideaux de leur fenêtre, enfin, criant de plus belle, nous les assurâmes du caractère pacifique de nos intentions.

    Ces impertinentes gaillardises, loin d'effaroucher ceux à qui elles s'adressaient, nous valurent curieusement une réception qui nous fit regretter les propos malveillants que nous avions tenus le matin lors de notre accès de colère. Nous fûmes en effet accueillis dans une pièce assez vaste, à la fois cuisine et salle à manger. Le chien de berger qui assista à notre arrivée nous fit la grâce, à l'inverse de ses congénères, de dédaigner notre présence, se contentant d'un sourd grognement avant de reprendre un sommeil interrompu. De grosses bûches claquaient dans l'âtre, leurs flammes léchaient le fond et les flancs d'un chaudron de cuivre noirci où cuisaient des pommes de terre. "La mangeaille des cochons" nous dit en riant le fermier. Nous ne pûmes nous défendre d'avoir un sourire contraint et un hochement de tête équivoque à cette déclaration qui eût été fort déplaisante si elle n'avait été dénuée de toute ambiguïté. Notre homme ne se doutait pas à quel point nous ne pouvions partager le dédain qu'il affichait pour l'ordinaire de la gent porcine dont, dans notre indigence alimentaire, nous aurions volontiers accepté de partager le repas. Ce manque de considération pour ces tubercules, si précieux pour nous, favorisa l'achat d'une quantité aussi grande que la précarité de nos moyens de transport nous le permettait.

    Malgré ces débuts encourageants, nous jugeâmes plus diplomate de ne point brusquer les choses en dévoilant les denrées auxquelles nous tenions le plus. Ce ne fut qu'après avoir philosophé sur les causes de notre défaite, déploré l'état désastreux où se trouvait réduit notre pays et, en quelques mots, échafaudé une stratégie de revanche sur l'Allemagne, que nous avouâmes nos ambitions immédiates : un ou deux poulets, quelques œufs et surtout un de ces jambons qui pendaient au-dessus de nos têtes, accrochés aux solives et dont les ventres rebondis s'offraient aux volutes de la fumée de bois pour le plus grand plaisir de nos yeux et, par avance, les délices de notre palais. Contre toute attente, la réponse fut immédiate. Sans doute l'avait-on depuis longtemps préméditée. On acceptait de nous "donner" des œufs et même un poulet mais le cochon avait trop de dignité pour être livré sans une contrepartie au moins égale à une bonbonne de vin ! Ainsi le leurre de nos précautions oratoires avait fait long feu. Cette exigence équivalait à un refus. Et cependant tout n'était pas perdu car nous possédions d'autres cartes à "jeter sur le tapis".

    En vue de notre expédition, nous avions en effet réussi à mettre de côté quelques paquets de cigarettes et de tabac patiemment économisés sur nos rations mensuelles déjà chichement mesurées. Pour ma part j'avais, en plus, apporté un caleçon long, neuf d'aspect, ainsi qu'une ample et longue chemise de nuit ornée à l'encolure et sur le devant d'une broderie rouge. C'est dire la faiblesse de nos munitions face à une impitoyable concurrence et à l'âpreté du marché.

    Je déployai pourtant ma lingerie avec assurance, vantant la qualité de la toile -du tissu d'avant-guerre- avec la volubilité et l'apparente conviction d'un représentant de commerce. Ô mânes de mes ancêtres de qui je tenais cet héritage, qu'avez-vous pensé de votre petit-fils s'il vous a été donné de voir les marchandages auxquels il se livrait avec vos biens les plus intimes, si amoureusement conservés dans vos armoires et si fidèlement transmis à vos descendants ? D'autant que, réalisant l'étrangeté et le comique de la situation, je m'amusais intérieurement et sans le moindre remords de la comédie que les circonstances m'obligeaient à jouer.

    Je crus, sur le moment, m'être montré un bonimenteur assez convaincant car on consentit à nous "donner" ce jambon si convoité, accompagné d'une douzaine d'œufs et d'un poulet prestement attrapé, saigné et empaqueté. Que le lecteur ne se méprenne pas ; nous payâmes ces "dons" d'un prix fort honorable. Ainsi fûmes-nous amenés à penser que nos apports en nature ne nous avaient valu, en définitive, que la permission d'acheter ! Néanmoins, nous prîmes congé de ces fermiers avec regret. Au dernier moment, ils eurent le geste de nous offrir un petit en-cas et la moitié d'une miche de pain blanc.

    Nous retrouvâmes avec difficulté nos places sur des bicyclettes envahies de colis. Dès les premiers tours de roue la conduite se révéla acrobatique. Les sacoches suspendues au guidon se balançaient, heurtant les genoux, nous obligeant à pédaler les jambes écartées, tandis qu'à l'arrière les pesantes valises attachées aux porte-bagages se comportaient comme des gouvernails incontrôlables, exigeant de nous, pour maintenir le cap au milieu des pièges du sentier, une virtuosité de funambules. La peur de passer par-dessus bord nous obligea souvent à mettre pied à terre et à pousser nos machines. Aussi vîmes-nous apparaître avec satisfaction les lacets de la grand'route. L'heure tardive à laquelle nous arrivâmes à Villefranche nous empêcha de prendre l'autocar à destination de Saint-Affrique. Bon gré mal gré, nous dûmes continuer le trajet par nos propres moyens. Fort heureusement la route en pente presque continue nous apporta une aide salutaire en nous dispensant de pédaler.

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    Vue de Villefranche-de-Rouergue depuis le Calvaire St-Jean d'Aigremont

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Benth)

     

    Nous aurions pu alors entonner un chant de victoire si nous n'avions, à ce moment-là, repris conscience des dangers auxquels nous restions exposés. Il nous fallait maintenant soustraire notre précieuse cargaison aux yeux inquisiteurs de la maréchaussée sous peine de risquer une confiscation de ces biens si chèrement et si péniblement acquis. Cette inquiétude allait grandissant au fur et à mesure que nous approchions de la ville. Elle nous rendit étrangers à la venue de la nuit qui avait effacé le paysage, à notre insu, paraissant être soudainement tombée sur nous comme tombe un rideau de théâtre qui vient brusquement cacher le décor. Il était grand temps d'atteindre Saint-Affrique car nos bicyclettes, dépourvues d'éclairage, allongeaient encore la liste déjà très fournie de nos infractions.

    Le "gazogène", qui chaque jour tentait la gageure d'assurer la correspondance avec le train s'arrêtant à Tournemire, amena sans ennui jusqu'à cette localité ses voyageurs et leurs bagages. Ce parcours, effectué dans des conditions de confort inconnues à l'aller, nous permit de reprendre haleine ; le bien-être qui en résulta, succédant à tant de fatigues, mit quelque peu en sommeil notre anxiété.

    Avant d'entrer en gare, profitant de la nuit complice, nous fîmes trois lots de nos provisions. Un sac que nous confiâmes, accompagné de nos bicyclettes, au wagon de marchandises rassembla les pommes de terre, denrée qui, d'habitude, obtenait l'acquittement ; les volailles et les œufs, passibles d'une amende, ou tout au moins d'une réprimande verbale suivant l'humeur du préposé, disparurent dans une sacoche ; le jambon, lui, encourait la peine capitale ; il fut dissimulé dans une valise et naïvement confié à la protection d'une couverture de châtaignes. Puis, l'allure dégagée mais le cœur battant, nous nous faufilâmes au milieu des voyageurs pour ne point attirer l'attention encore que cet environnement n'offrît qu'une protection bien illusoire.

    Précédée des éclairs bleutés du caténaire, la locomotrice émergea de la nuit, presque sans bruit, comme si le mécanicien, conscient de la situation "délicate" de la plupart de ses hôtes, s'appliquait à discipliner sa monstrueuse machine pour donner à son apparition le plus de discrétion possible. Compartiments et couloirs étaient bondés au point qu'une fois gravies les marches du wagon, mettre un pied sur la plate-forme constituait une épreuve de force, se frayer ensuite un passage au milieu de l'invraisemblable fouillis de bagages avec l'ambition de trouver une place relevait de l'exploit. Nous ne pûmes aller au-delà des toilettes. Un couple s'y était barricadé, interdisant l'accès à quiconque prétendrait rendre ces lieux à leur véritable destination. Cet encombrement quasi insurmontable, propre à décourager le contrôleur le plus zélé, nous assurait, en revanche, une sécurité presque totale jusqu'au terminus de la ligne. Ce sentiment d'impunité conforta une quiétude qui alla grandissant tout au long du parcours.

    C'est dans ces heureuses dispositions d'esprit qu'à Béziers nous descendîmes du train de la montagne, surnommé à l'époque "le train des haricots" pour trouver une place dans l'express du littoral.

    Dès l'arrêt, nous assistâmes à une procession de valises ventrues entourées de solides ficelles, de sacs multiformes, de paniers à l'osier jauni par le temps. Combien de cochons réduits en pièces, combien de volailles, que de denrées de toutes sortes devaient ainsi défiler dans une clandestinité toute relative! Du coup, notre butin nous apparut bien maigriot et nos ambitions bien timorées. Mais nous pensâmes naïvement que la modestie de nos achats, face à l'audace de ce gros négoce, atténuerait pour nous, le cas échéant, les rigueurs de la loi. La conquête d'une place donna lieu à d'impitoyables affrontements, à des bousculades émaillées d'invectives, cependant que, d'un wagon de première classe où ils étalaient avec arrogance leurs uniformes, les Seigneurs du moment regardaient d'un œil amusé la futile agitation de leurs sujets.

    En quelques minutes l'express atteignit la cité agathoise où il s'immobilisa.

    Cette arrivée qui devait mettre un terme à un reste d'inquiétude nous réserva, bien au contraire, une fort désagréable surprise. Avant même d'avoir pu esquisser un pas vers la sortie, une rumeur, se propageant de bouche à oreille, vint soudain semer le désarroi parmi les voyageurs. L'Octroi* montait la garde aux abords de la gare !

    Ainsi nos craintes qui, à la longue, avaient fini par s'émousser, devenaient tout à coup une dangereuse réalité. Je rassurai aussitôt mon coéquipier à qui cette annonce avait provoqué une légitime émotion. Dans ce cadre qui m'était familier, je connaissais, en effet, le moyen de nous soustraire au piège qui nous était tendu.

    Je m'étais déjà trouvé, trois ans auparavant, dans une semblable situation alors qu'apprenti soldat à la caserne de Narbonne, je m'initiais à l'art de gagner une guerre que nous avions déjà perdue. Il m'arrivait, parfois, le dimanche de "choisir la liberté". Dans ce même train que nous avions emprunté aujourd'hui, je rencontrais d'autres "évadés" épris du même besoin de libération dominicale. Sans permission régulière et par suite sans billet, nous voyagions dans la plus parfaite illégalité et la plus grande insouciance, jouant à cache-cache avec le contrôleur pendant toute la durée du parcours. En gare d'Agde nous descendions à contre-voie pour nous dissimuler derrière un poste d'aiguillage avant de chercher refuge dans la maisonnette du garde-barrière, un cheminot catalan, dont l'amicale complicité nous évitait un éventuel tête-à-tête, qui eût été fâcheux, avec le Chef de gare.

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    Façade de la gare d'Agde

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Spedona)

     

    Le décor n'avait pas changé. Cette nuit-là, nous n'eûmes qu'à refaire les mêmes gestes, qu'à suivre le même itinéraire pour échapper au chausse-trape de la douane, en contrebandiers avertis que nous étions devenus. Une fois le contrôle levé et grâce au concours de notre ami, nous fûmes très vite en mesure d'effectuer l'ultime étape de notre randonnée.

    Dès que nous eûmes pris la route, un vent d'Est, violent, venu du large, nous enveloppa de son aile protectrice. Ses puissantes rafales encore empreintes de senteurs marines donnèrent à nos bicyclettes fatiguées un regain de vigueur. Serviteur zélé, il nous accompagna jusqu'à notre demeure dont il referma la porte, dans un tourbillon d'adieu désinvolte, avant de s'éclipser.

    Notre expédition montagnarde venait de prendre fin !

     

    ÉPILOGUE 

     

    Je dus, hélas ! renouveler plusieurs fois ce genre d'excursions fatigantes et coûteuses sous l'oppression d'une disette de plus en plus contraignante. Car elle persista longtemps encore après que les derniers Germains eussent, enfin, été boutés hors de nos frontières. Las de privations et de vagabondages, ma femme et moi décidâmes alors de devenir citoyens à part entière d'un de ces pays de cocagne. Nous nous installâmes sur le Larzac. Ce plateau à l'aspect sévère et aux hivers pleins de rudesse permettait néanmoins à ceux qui nous accueillirent d'y vivre à l'abri d'un fléau que nous avions cru, jusqu'alors, réservé à des temps révolus et à jamais banni de l'Histoire de France.

     

     

    * L'Octroi : On appelait ainsi pendant l'Occupation les agents du contrôle économique dont le rôle était de traquer les pourvoyeurs du marché noir. Ils surveillaient surtout les trains et les gares. Mais les petites gens n'échappaient pas à la fouille, à la confiscation des denrées transportées et parfois à l'amende quand ils avaient la malchance de se faire prendre.

    (Louis Joullié)

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    Plateau du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

     

     

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