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  • Louis Joullié - Piscénois et "vieilles pierres". Mon collège d'avant-guerre (9)

    Voici, chers Lectrices et Lecteurs, une nouvelle anecdote de Louis Joullié qui nous offre une promenade culturelle dans la ville de Pézenas ainsi qu'une visite nostalgique du collège de ses jeunes années.

     

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    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Piscénois et "vieilles pierres". Mon collège d'avant-guerre"

     

    C'est au Collège de Pézenas que j'ai fait mes "humanités" ainsi qu'on se plaisait à le dire, autrefois, avec un rien de condescendance et une pointe de préciosité. Sur le fronton de l'entrée, deux plaques de marbre blanc rappelaient -et rappellent encore- la date de sa naissance, 1597, et le nom de son fondateur, le roi Henri IV, le Bon roi Henri comme le surnommaient ses contemporains, qualificatif auquel les Piscénois ne pouvaient que souscrire. Elles mentionnaient aussi les noms des personnages illustres qui l'avaient honoré de leur présence : Vidal de La Blache dont nous retrouvions la signature au bas de nos cartes murales de géographie, Massillon, prédicateur de renom, membre de l'Académie qui resta cependant, pour nous, longtemps un inconnu. Seules les dernières lignes de cette succincte biographie retenaient notre intérêt car elles flattaient notre amour-propre. "Nombre de Français célèbres, disaient-elles, y ont reçu l'Enseignement." Nous nous plaisions à rêver que l'anonymat de cette phrase cachait déjà, par anticipation, le destin, hors du commun, de certains d'entre nous.

     

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    Vidal de La Blache (1845-1918), géographe français

    (Source photographie : Wikimedia Commons)

     

    La reconnaissance que nous devions à Henri IV ne fut pas lourde à porter. Le geste historique de ce roi finit par s'effacer de nos mémoires bien que l'inscription gravée dans le marbre nous le rappelât chaque jour. Notre ingratitude s'étendit aussi au Connétable de Montmorency, Seigneur de Pézenas, Gouverneur du Languedoc, qui s'était fait, à la Cour, l'avocat de ses sujets. Nous n'apprîmes que bien plus tard la dette que nous avions envers lui. Car nous vécûmes, tout au long de nos études secondaires, dans l'indifférence désinvolte du passé de notre cité et des témoignages demeurés intacts de son histoire.

    Un tel manque d'intérêt avait une excuse qui était le comportement, à cet égard, de nos aînés et de nos éducateurs. Mis à part, en effet, certains "marginaux", épris du passé et férus d'art ancien, les Piscénois portaient un regard absent sur leurs richesses architecturales dont il eût été pourtant légitime qu'ils s'enorgueillissent. En vain, un des leurs, Albert Paul Alliès, dans un livre d'une documentation précise et abondante, avait, avec passion, tenté de revaloriser à leurs yeux le patrimoine dont ils étaient les héritiers. C'est qu'à l'inverse de ceux qui ne voyaient que le devant de la scène, ils s'intéressaient, eux, à l'envers du décor. Cela les avait empêchés de se laisser prendre à l'envoûtement de leurs "vieilles pierres". Ils se refusaient à jeter sur elles le seul regard de l'artiste ou de l'historien. Ils pensaient que certaines façades ouvragées de ces maisons pressées les unes contre les autres, semblant s'épauler mutuellement pour se tenir droites, pour si admirables qu'elles fussent, ne pouvaient faire oublier ceux qui vivaient dans ces murs dégradés par le temps et l'abandon. Ces "vestiges des splendeurs passées" cachaient souvent un habitat insalubre, parfois sordide. L'humanisme de mes concitoyens les avait empêchés d'en devenir les zélateurs.

    Du moins ces éloquents témoins constituaient-ils pour nos professeurs la vivante illustration d'une époque dont ils nous enseignaient l'histoire. Paradoxalement ils négligèrent cet atout providentiel. Jamais aucun d'eux ne guida nos pas dans les rues tortueuses du Château. Il suffit, pourtant, de franchir la porte Faugères, ouverture dans les anciens remparts, puis de gravir la rue des Litanies pour imaginer les contraintes des Juifs cloîtrés dans le Ghetto ; il n'est que de monter les escaliers de l'Hôtel d'Alfonce pour entendre Molière jouant l'Étourdi* ou la Jalousie du Barbouillé**. Dans les quartiers de la butte, le visiteur met son pied dans "l'empreinte du Moyen Âge".

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    La Porte Faugères à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34) 

     

    Collégiens, c'est dans les gravures de nos livres et l'univers étroit de nos classes que nous l'avons découvert. Seul est demeuré dans ma mémoire le souvenir de l'ascension annuelle et printanière de St-Antoine, colline qui culmine à une centaine de mètres au-dessus de la plaine héraultaise mais cette partie de campagne revêtait un aspect hygiénique et récréatif qui l'emportait, de loin, sur son caractère pédagogique. Des idylles même, paraît-il, y prirent naissance ! On comprend que le temps manquât pour une leçon de géologie appliquée, but officiel de cette sortie agreste. De nos jours, trente élèves, professeurs en tête, s'envolent, à l'aube, vers la capitale, en aperçoivent au galop les monuments, parcourent Versailles dans le même élan puis reviennent au crépuscule, les yeux pleins de sommeil, les oreilles bourdonnantes, l'esprit barbouillé d'images. Chaque génération a ses fantaisies éducatives et ses excès. 

    Nous avions, nous, le privilège de posséder, à domicile, épargné par le temps, un somptueux héritage, vitrine ouverte sur un passé toujours présent. La vue quotidienne d'un décor, fût-il prestigieux, en banaliserait-elle sa présence au point de la cacher ?

    Quand, jeunes collégiens, nous descendions la rue St-Jean, nous passions, indifférents jusqu'à la cécité, devant la Collégiale et la Tour des Commandeurs, nous n'avions d'yeux que pour deux bouchons de liège, coloriés en classe, qui disputaient dans les eaux capricieuses du ruisseau une course nautique. Il est vrai que, souvent, l'enjeu du pari était un rouleau de réglisse à deux sous acheté à la pâtisserie Roucairol ! Plus tard quand nos courses poursuites nous entraînaient dans le dédale des rues aux grosses pierres inégales, nous traversions au pas de charge la Place Gambetta où s'élève le Palais Consulaire, devant l'Hôtel de Sébasan où coucha Anne d'Autriche, nous marquions un temps d'arrêt -mais c'était pour reprendre le souffle- nous ignorions la Niche, joyau de la Renaissance, où s'abrite St-Roch qui, médusé mais indulgent par vocation, devait prendre le Ciel à témoin de notre double impiété. 

    Un jour vint, pourtant, où le cinéma toucha Pézenas de sa baguette magique. C'était celle de Philippe de Broca. Ce n'était point le hasard qui l'avait amené là mais la découverte de cet extraordinaire décor naturel, d'une restauration facile, qui comblait les vœux et la bourse du metteur en scène de Cartouche.

    Sous les feux des projecteurs, et grâce au jeu des comédiens, ruelles médiévales, balcons en fer forgé, lourdes portes aux marteaux ciselés, fenêtres à croisillons, escaliers en colimaçon, cours, hôtels particuliers émergèrent de leur sommeil séculaire et reprirent vie. Convertis ou non à la religion des vieilles pierres, les Piscénois, qui sont aussi gens avisés, comprirent toutes les ressources qu'offrait ce que, dès lors, ils ont somptueusement baptisé "la Versailles du Languedoc".  Alors, que bourdonne la "Mirondela"*** et que roule l'obole du touriste dans la gueule du Poulain Piscénois**** au son de la grosse caisse, des fifres et des tambours... 

     

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    Le Poulain de Pézenas

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

     Mais revenons à notre Collège tel qu'il apparaissait à l'adolescent que j'étais alors.

    Une fois gravies les marches du perron et franchi le seuil de la lourde porte d'entrée, il fallait satisfaire au regard de la concierge qui surveillait les allées et venues avec une vigilance sans concession.

    On avait ensuite accès à une courette dite Cour d'Honneur. À quoi devait-elle cette distinction ? Rien dans sa configuration ne justifiait ce titre. Elle était prisonnière de trois façades, hautes et austères, et d'une grille. Avait-elle été dans son passé le théâtre de cérémonies pleines d'apparat ? Sans doute, nous étions tenus de lui témoigner notre respect en évitant de la traverser "en courant", la course à pied n'ayant sans doute pas la solennité requise pour de tels lieux.

    Elle était bordée sur sa gauche par un bâtiment qui abritait le réfectoire et le dortoir de l'internat. L'internat ! Ce mot m'a longtemps inquiété. Je croyais qu'un interne était un enfant indocile, rebelle à l'éducation parentale. Je pensais que la famille, à bout d'arguments, avait confié aux autorités collégiales le soin de ramener à l'obéissance une progéniture rétive, fût-ce au prix d'une certaine rigueur. À mes yeux, l'internat n'était pas une exigence imposée par l'éloignement mais une punition, et la seule idée que je puisse, un jour, faire partie de cette frange d'infortunés m'emplissait d'une crainte indéfinissable. J'arrivais heureusement à me convaincre qu'un sort semblable ne me menacerait jamais. Les temps, pourtant, étaient proches où l'obligation me serait faite d'entrer prématurément et pour une durée indéterminée à "l'internat" d'une caserne !

    Une trouée formant vestibule dans un deuxième bâtiment construit à la perpendiculaire du premier donnait sur la grande cour, celle de nos ébats récréatifs.

    L'aile droite se terminait par une galerie voûtée, les arceaux, refuge apprécié par temps de pluie bien qu'en raison de sa faible étendue le règlement nous condamnât à l'immobilité, solution commode qui permettait d'en agrandir la surface. Elle comprenait également deux classes dont l'une appelée, sans doute par euphémisme, "étude" était en réalité le lieu où, le jeudi, les "collés" purgeaient leur peine. C'était aussi le refuge des proscrits : chahuteurs de tout acabit, indécrottables paresseux mis à la porte des classes dont ils troublaient la quiète ordonnance. Une sentence professorale sans appel suivie d'une exécution immédiate les envoyaient sur ces bancs d'infamie accompagnés de quelques phrases moralisatrices déplorant leur conduite présente et augurant leur avenir sous les plus sombres auspices. On sait ce qu'il advient à certains de ces "bannis". La Fortune, capricieuse, dont les critères nous échappent, leur distribue, parfois, plus tard, ses meilleures cartes.

    Jouxtant la cour de récréation, se dressait un bâtiment imposant aux lignes abruptes, à l'aspect sévère. C'était le tabernacle de la pensée, le temple du savoir. Toutes les disciplines y étaient réunies. Des portes dont la hauteur inhabituelle soulignait l'étroitesse donnaient accès aux classes. Devant elles nous formions les rangs quand le roulement du tambour calmait nos jeux et ramenait le silence.

    Car le tambour était l'ordonnateur du temps. Entre les mains du concierge, il avait perdu l'allure martiale de son impériale origine ; il s'apparentait même, parfois, à un tambour de camelot qui attire les chalands ; son propriétaire profitait, en effet, de la récréation pour vendre des pains au chocolat et des croissants chauds.

    Le rythme des baguettes martelant sa peau était invariable mais son roulement monotone avait sur moi une résonance appropriée à l'instant : inquiétante si son écho assourdi me parvenait aux abords du Collège laissant présager les sanctions du retard, angoissante dans les dernières minutes qui précédaient l'heure d'une composition, mais combien apaisante quand la musique libératrice me surprenait au tableau noir, en classe de physique, l'esprit désorienté, la main levée tenant entre les doigts un bâton de craie blanche à laquelle je m'efforçais de trouver un emploi ! Comme le gong sauve le boxeur au bord de l'abandon en paralysant subitement les poings de l'adversaire, le tambour annulait magiquement la question posée et figeait, à jamais, une réponse aléatoire dans sa laborieuse gestation. L'intérêt se détournait de moi ; un tohu-bohu fait du heurt des souliers sur les pieds des tables, du cliquetis des cartables refermés et des conversations renaissantes envahissait soudainement la classe ; je me hâtais de me fondre dans ce tumulte, le cœur encore battant, la mauvaise note évitée, ma dignité intacte...

    Notre vieux Collège a survécu à l'épreuve de la guerre mais n'a pu survivre à celle des temps modernes. L'automobile dévoreuse d'espace et la bureaucratie aux étouffantes tentacules se sont insinuées dans ses murs. Amputée de son "sanctuaire", la cour s'est étendue mais n'est plus qu'un vaste parking. Seuls sont sensibles aux cicatrices laissées ceux qui ont, autrefois, égayé ces lieux de leur jeunesse et ne savent aujourd'hui où accrocher leurs souvenirs. Dans cet "asile sacré des Muses", on voit même parfois se dresser un mât et se gonfler la toile d'un cirque ! O tempora ! O mores ! 

      

    * L'Étourdi ou les Contretemps : comédie en cinq actes et en alexandrins de Molière.

    ** La Jalousie du Barbouillé : farce en un acte en prose de Molière.

    *** Mirondela : reconstitution dans les rues de la vieille ville de l'artisanat médiéval sous forme d'ateliers et d'échoppes.

    **** Le Poulain : sorte de cheval symbolique fait de cerceaux de bois recouverts d'un drap bleu orné de fleurs de lys et des armes de la Ville. Des porteurs cachés dans ses flancs font avancer et reculer la bête en tous sens. Un danseur muni d'un tambourin exécute devant elle des pas endiablés. La tête s'agite au bout d'un long col de bois. Sur le dos sont assis deux mannequins, Estieinou et Estieinetto. La légende veut que le roi Louis VIII ayant laissé sa jument malade à Pézenas la retrouvât au retour avec à ses côtés un poulain. L'actuel "poulain" de bois perpétue la mémoire de cet évènement.

     

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    Prochainement, chers Lectrices et Lecteurs, nous quitterons Louis Joullié avec un dernier récit...

     

  • Louis Joullié - Diableries (8)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Poursuivons, si vous le voulez bien, chers Visiteurs, la lecture des anecdotes de Louis Joullié. Aujourd'hui, nous sommes en présence d'un "enfant sage" devenu une brebis égarée au grand dam de l'abbé qui veut absolument lui enseigner le catéchisme !

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Diableries

    Je venais d'avoir dix ans ;  j'étais ce qu'on convenait d'appeler un "enfant sage". À une époque où les parents, dans leur rôle d'éducateurs, ne s'embarrassaient pas de traités de puériculture, cet adjectif me parait de bien des vertus. À l'école, il me valait de flatteuses appréciations à la rubrique conduite et, à défaut d'autres succès, une récompense assurée à chaque distribution de prix.

    Cette année-là, mes parents me firent inscrire aux cours de catéchisme, non point que les questions religieuses revêtissent à leurs yeux une importance particulière mais parce qu'ils avaient décidé, une fois pour toutes, de les résoudre en se montrant, sur ce sujet, respectueux des coutumes et des traditions. De nos jours, une telle démarche faite à l'insu de l'intéressé pourrait apparaître comme une atteinte à sa personnalité ; mais dans mon enfance les décisions parentales s'imposaient comme faisant partie de l'ordre naturel des choses. Elles allaient dans ma famille d'autant plus de soi qu'étant donné ma nature toute velléité d'opposition était a priori exclue. Personne ne doutait en effet de mes bonnes dispositions à respecter la volonté des miens.

    C'est dire la stupéfaction dans laquelle je plongeais mon entourage familial en déclarant sans ambages et avec une étonnante fermeté que je me refusais à aller au catéchisme. Dès cet instant, toutes les tentatives visant à me faire revenir sur cette position jugée inconcevable furent vaines. Je tins tête aux propos qui se voulaient conciliants ; je restais sourd à toutes les promesses avec une opiniâtreté qui me surprenait moi-même. Cramponné à cette attitude négative, je persistais ainsi avec une certaine détermination et une extraordinaire constance dans mon refus catégorique aux sollicitations dont j'étais l'objet. Curieusement, je n'éprouvais dans cette rébellion aucune espèce de remords ni un quelconque sentiment de culpabilité dans ma soudaine insoumission. Ce comportement était d'autant plus bizarre que j'eusse été bien incapable d'en donner les raisons. Mais comme, par ailleurs, je continuais à faire preuve d'une affectueuse docilité, d'une application égale, d'un constant désir de bien faire, mes parents restèrent dans leur étonnement et dans l'expectative. 

    Cependant, aux approches de la Toussaint, l'abbé de la paroisse s'inquiéta de mon absence et demanda si les raisons étaient d'ordre médical. La vérité lui fut avouée. Il parut la trouver ahurissante. Visiblement il n'admettait pas que l'on pût se plier à ce qu'il considérait comme un caprice d'enfant. Il manifesta son désaccord en déclarant que la présence aux cours étant obligatoire pendant toute la durée de l'année scolaire, si nous n'avions pas d'autre justification que celle alléguée je serais rayé de la liste de ses catéchumènes. Cette nouvelle complication accrut encore l'embarras de mes parents. Confronté à mon entêtement et à "l'excommunication" dont j'étais frappé, désorienté par une situation que ne résolvait plus son habituelle philosophie, mon père s'emporta et déclara avec solennité : "Eh bien, notre fils ne fera pas sa première communion !" Décision qui, dans sa brutalité, ne manquait pas, pour autant, de logique. 

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    "Confronté à mon entêtement et

    à "l'excommunication" dont j'étais frappé..."

     

    Cependant ces paroles énergiques résonnèrent désagréablement aux oreilles de ma mère qui, secrètement, espérait malgré tout une issue heureuse à cet imbroglio. Mais surtout elles ne furent pas du tout du goût de ma grand-mère. Pour elle, comme pour beaucoup de gens de sa génération, se soustraire à la règle imposant le "faire comme tout le monde" et par là même braver le "qu'en dira-t-on" était une attitude inadmissible. Il fallait pour l'opinion que je sois sanctifié ! Cet attachement inconditionnel à ces intangibles principes autant que ses propres croyances religieuses la poussèrent à entreprendre une démarche auprès d'une amie de son âge, bien en cour, afin que cette dernière plaidât notre cause auprès du curé. Celui-ci se montra un médiateur averti et conciliant. Il raccourcit d'un mois la durée de mon cursus religieux rendant du même coup toujours recevable ma candidature. Cette solution bienveillante autant qu'habile permit à mon père de revenir sur un mouvement d'humeur avec une fermeté qui n'était qu'apparente. Mais elle eut aussi pour effet de rendre moins défendable mon intransigeance. Par ailleurs, l'allègement obtenu dans mes études, pour si minime que soit cette victoire, avait peut-être inconsciemment flatté mon amour-propre. Surtout, mon allergie précoce et subite à la catéchèse n'avait qu'une assise bien précaire. Je ne tardai pas à rendre les armes sans toutefois que cette capitulation me donnât l'âme d'un vaincu.

    Chaque jeudi, le timbre grave de l'abbé, énonçant les questions du catéchisme auxquelles répondaient à l'unisson les voix enfantines, résonnait sous les voûtes de la Collégiale Saint-Jean. Depuis le début de novembre je faisais partie de ce chœur, petit monde perdu au milieu de l'immense nef. Ma venue tardive m'avait valu une place à la dernière rangée, celle qui permet de se soustraire au regard ou d'éviter une interrogation, celle qui rend moins contraignants les silences, ces silences qui ponctuent le dialogue et s'émeuvent du moindre chuchotement. Instants pleins de périls pour qui tente d'échapper à leur souveraineté par des paroles échangées sans retenue ou par une agitation étrangère au rite.

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    Orgues de Lépine-Cavaillé-Coll. Collégiale Saint-Jean à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

      

    C'est pourtant un de ces moments-là que choisirent, un jour, les billes dont j'avais exagérément gavé la poche de mon tablier pour crever l'abcès, reprendre leur liberté et se déverser sur les dalles de pierre avec un crépitement de grêlons fouettant un toit d'ardoises, puis pour ruisseler sous les chaises et les prie-Dieu avant de pousser une reconnaissance hardie jusqu'au pied de l'autel. On imagine les répercussions immédiates de cette piteuse inconvenance. Ce sont les regards réprobateurs dirigés vers le coupable soudainement mis à nu, l'attention qui se détourne des mystères célestes vers des réalités ô combien terre à terre, les enfants qui s'agenouillent à des fins impies et se bousculent pour s'emparer d'une partie de ce trésor si imprudemment étalé ; c'est surtout ce remue-ménage sacrilège qui triomphe du silence sacré et c'est enfin, pour tenter de ramener le calme, la sanction exécutoire sur-le-champ qui s'abat sur le fautif : un quart de pénitence dans la sacristie !

    Je n'ai qu'une souvenance très fragmentaire de ce que fut cette "incarcération" ecclésiastique. Ma mémoire n'a gardé que le souvenir d'une salle humide et mal éclairée, d'une penderie aux boiseries sombres et surtout d'un grand tableau où, sous un ciel tourmenté, apparaissaient des peintures bibliques aux contours imprécis. Des moisissures iconoclastes les soumettaient au supplice d'une lente et inexorable dégradation. Elles en étaient au stade où, sous l'effet de leur persévérant travail, les figures des personnages avaient acquis l'anonymat. Seul un initié eût pu mettre un nom sur cette toile. Elle eût suffi, telle qu'elle apparut à mes yeux d'enfant, à justifier la peur qui s'empara de moi et la hâte que j'éprouvai à fuir ces lieux inhospitaliers. Je n'eus qu'à pousser la porte pour me retrouver dans le haut de la nef. Cette "prison" sans barreaux n'avait pas, non plus, de serrure !

    Les trois piliers à la masse imposante qui soutenaient la voûte dissimulèrent ensuite ma progression, favorisée aussi par l'éclairage parcimonieux filtrant à travers les vitraux. Je sautai de l'un à l'autre à l'imitation des Indiens que je voyais au cinéma bondir de rocher en rocher pour échapper à la vue de l'ennemi. Je réussis à passer inaperçu. Seule Jeanne d'Arc assista à cette partie de cache-cache. Mais je ne doutai point que sa discrétion et sa sauvegarde ne me fussent acquises. N'était-elle pas, par excellence, le défenseur des causes justes ?

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    Jeanne d'Arc à cheval (enluminure du manuscrit d'Antoine Dufour,

    les Vies des femmes célèbres, 1504, Musée Thomas-Dobrée, Nantes)

    "Seule Jeanne d'Arc assista à cette partie de cache-cache..."

    (Source illustration : Wikimedia Commons)

     

    Entre-temps, les cours terminés, les élèves s'étaient rassemblés devant la porte donnant accès au dehors, prêts à déguerpir dès que l'abbé donnerait le signal. Je n'avais que quelques pas à faire pour me joindre à eux. J'eus cependant un instant d'hésitation car, dans cet intervalle, je devais me déplacer à découvert. Puis, brusquement, je me décidai. En un clin d'œil je franchis l'espace qui me séparait de mes camarades et cherchai asile au sein du groupe. Ma soudaine apparition entraîna des manifestations d'étonnement et de sympathie qui risquaient de me trahir. Alors, un index sur la bouche, je soufflai avec force des "chut" énergiques accompagnés d'expressives mimiques pour calmer leur excitation et les rendre complices.

    Les "au revoir, Monsieur l'abbé" se succédaient maintenant au fur et à mesure que les élèves franchissaient le seuil de l'église, bientôt suivis de clameurs jetées aux quatre vents dès la lumière et la liberté retrouvées. L'instant crucial arriva où j'allais avoir à franchir cette dangereuse frontière. À son approche je baissai la tête espérant en dissimulant mon regard cacher le reste de ma personne. Ruse grossière, à l'ultime seconde je fus reconnu. Alors je ne sais quelle furie subite enflamma mon esprit. L'abbé avait rapidement baissé le bras pour faire obstacle à mon passage. Je ployai l'échine et me ruai dans l'espace laissé libre ; ma tête heurta cette barrière instable l'obligeant à se relever. En deux secondes je fus dehors et, sans attendre, dégringolant les marches du parvis, je me retrouvai dans la rue.

    Comme un oiseau échappé de sa cage je poursuivis ma fuite accompagné par les cris redoublés de mes camarades à qui cette spectaculaire évasion servait d'exutoire. Dominant ce tumulte, s'élevait la voix du prêtre qui, par des "Voulez-vous revenir, voulez-vous bien revenir !", s'évertuait à ramener à la sagesse sa brebis égarée ; mais ses supplications n'avaient pas plus d'échos que la trompe de Monsieur Seguin s'efforçant de sauver sa chèvre perdue dans la montagne. Cette force mystérieuse qui me poussait à n'être plus moi-même ancrait ma détermination et, loin de m'effrayer, écartait de mon esprit la crainte d'une punition. Mon exaltation où se mêlait une jubilation fébrile excluait toute velléité de reddition.

     

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    La Chèvre de M. Seguin par Alphonse Daudet

    Illustrations par François Place (Folio)

    (Source illustration : amazon.fr)  

     

    J'arrivai ainsi au confluent des rues St-Jean et Aristide-Rouzière. Dès lors ma maison toute proche m'assurait un repli sans péril. Cette sécurité accrut mon audace. Je pris le risque de jeter un ultime défi à l'adversaire. Me collant au mur situé à l'angle, je masquai mon corps, laissant seulement ma tête à découvert. En un éclair j'entrevis la petite troupe qui avançait dans un concert de bruits et de gestes désordonnés. Au milieu d'elle, l'abbé s'efforçait d'accélérer l'allure, gêné par le bas de la soutane qui, diminuant l'ampleur de ses enjambées, ralentissait sa marche en dépit de ses efforts. Alors une envie irrésistible de narguer mes poursuivants balaya ce qui restait en moi de retenue. Les doigts en éventail, je leur adressai un superbe pied-de-nez moqueur assorti d'une grimace vengeresse la plus provocante que je pus concevoir, puis, lâchement, je bondis jusqu'à ma demeure où je m'enfermai à double tour.

    Mon grand-père me vit surgir, les joues en feu, le front couvert de sueur, la respiration haletante dans un état d'extrême surexcitation. Je ne lui laissai pas le temps de m'interroger. "Le curé me poursuit !" lui criai-je. Cette annonce faite à brûle-pourpoint dut lui paraître bien étrange. Je n'eus pas le loisir d'apporter les éclaircissements indispensables pour la clarifier et la lui rendre intelligible. Déjà des coups de marteau résonnaient dans la maison. Alors il me fit asseoir sur une marche d'escalier et m'adressa un signe rassurant puis il retira le verrou, ouvrit et planta dans l'encadrement de la porte son imposante stature. Car il était d'une taille et d'une robustesse peu communes. Il en tirait fierté quand il évoquait devant moi les rudes besognes qui avaient émaillé sa vie. Bien que je connusse les moindres détails de ses "exploits", je ne me lassais pas de les entendre. Je l'admirais autant que je l'aimais. Il avait cette patience, cette sérénité souveraine qui caractérisent les hommes de cette trempe.

    Son apparition acheva de disperser l'entourage de l'abbé, laissant ce dernier seul en sa présence. Mon grand-père ôta sa casquette avec cérémonie et salua. Son salut n'était pas seulement une banale marque de politesse mais aussi l'expression d'une déférence "qu'il se sentait obligé", disait-il, de témoigner aux gens d'Église en habits et aux officiers en uniforme. Il les honorait tous de la même façon que ces personnages fassent partie de ses connaissances ou qu'il ne les ait jamais vus de sa vie, ce qui était le cas le plus fréquent. Cette curieuse manière d'agir était devenue une règle ancrée dans ses habitudes. Cela faisait partie de son code moral. L'abbé, quelque peu gêné, salua à son tour puis se mit en devoir d'exposer les raisons de sa présence. Il expliqua que ma faute était bénigne, que ma retenue n'aurait été que de courte durée, qu'il ne comprenait pas ma peur et s'étonnait enfin de mon comportement. Mon grand-père écouta cet exposé avec une grande attention, sans mot dire. Il n'avait que peu d'instruction mais beaucoup de bon sens. En l'occurrence il eut celui du raccourci. Un sourire indulgent aux lèvres, il répondit en patois languedocien : "De que voletz, Mossu lou Curat, es un éfan." * Cette réplique spontanée, d'une admirable concision, donnait une explication à ma conduite et lui servait d'excuse, de plus par son incontestable évidence elle mettait un terme à l'entretien. L'abbé hésita cependant, ne sachant quelle attitude adopter, puis il eut un sourire un peu contraint, assura sa barrette et se décida à partir. Mon grand-père se tourna vers moi et me fit un clin d'œil à la fois amusé et complice. Alors, du haut de la marche où je m'étais recroquevillé pour assister, en cachette, à cette mémorable rencontre, je me jetai contre sa poitrine et, la tête sur son épaule, je m'abandonnai à l'apaisement des larmes retrouvées.

    Longtemps, cependant, cette métamorphose, qui avait fait de moi un court instant ce galopin bravant l'autorité avec une sorte de joie farouche et se complaisant dans son insolente révolte, resta, à mes yeux, incompréhensible. Cette soudaine polissonnerie si éloignée de ma vraie nature cachait quelque mystère. La mésaventure survenue à Garrigou me revint à l'esprit ; vous savez, Garrigou, le sacristain de Dom Balaguère, le chapelain du Château de Trinquelage. Aurais-je été, moi aussi, la victime de quelque diablerie ? L'abbé nous mettait souvent en garde contre ce qu'il appelait les ruses du Malin. Mais allez vous défendre, vous, contre un être invisible qui sait si habilement substituer à la vôtre sa volonté diabolique ! Au demeurant, qui mieux qu'un diablotin de mon âge, facétieux et naturellement malin, pouvait jouer ce rôle d'usurpateur ? Seriez-vous étonnés si je vous avouais que cette pensée m'inspirait de la sympathie et m'inclinait à l'indulgence pour cet intrus éventuel, fils de Diable, assurément, mais avant tout un enfant, lui aussi ? 

      

    * "Que voulez-vous, Monsieur le Curé, c'est un enfant." 

     

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    Le sommet du mont Ventoux (Vaucluse, France)

    Alphonse Daudet imagina son Château de Trinquelage

    au sommet du mont Ventoux dans Les Trois Messes basses (1875),

    avec Dom Balaguère , le chapelain, et Garrigou, le sacristain.

    (Source photographie : Wikimedia Commons. Auteur : Joel Takv)

     

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    Chers Lectrices et Lecteurs, nous retrouverons prochainement Louis Joullié pour une visite de son collège d'avant-guerre.