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louis joullié écrivain

  • Louis Joullié - Croisière jaune (7)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Poursuivons, si vous le voulez bien, chers Visiteurs, la lecture des anecdotes de Louis Joullié lorsque, adolescent, il observait son père préparant méticuleusement sa Peugeot torpédo pour un long voyage... de l'Hérault jusque dans l'Aveyron !

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Croisière jaune

    Mon père, possédait, en 1933, une Peugeot torpédo décapotable. Elle avait assez d'allure quoique sa malle arrière parallélépipédique, ses marchepieds, sa trompe, sa précaire capote soient autant de vestiges de ses lointains ancêtres. Certes, l'hiver, de solides lainages et de chauds couvre-chefs s'imposaient aux voyageurs tant le mica qui protégeait les côtés était complice des courants d'air mais l'été, la toile repliée sur ses arceaux, on pouvait, cheveux au vent, se griser de vitesse. Cependant, ses phares fièrement juchés sur les ailes, son radiateur au chrome étincelant surmonté d'un thermomètre, sa roue de secours évocatrice de longs et périlleux voyages assuraient la mutation de l'espèce en lui donnant un petit air futuriste. J'étais très fier de notre Peugeot. Quand l'âge me permit d'arriver aux pédales, la place de conducteur fut, pour moi, la récompense suprême. Nous faisions, en général, des trajets assez courts mais, deux ou trois fois l'an, nous allions à St-Affrique où nous invitaient des amis aveyronnais. Ce voyage était presque, pour nous, notre croisière jaune.

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    Peugeot 201 (1930)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Xabi Rome-Hérault)

     

    Le matin du départ, mon père nous attendait au rez-de-chaussée qui faisait office de garage. Il était revêtu d'une combinaison de couleur marron qui l'enveloppait des pieds à la tête. Cet habillement pouvait paraître insolite en un pareil moment. Il contrastait étrangement avec le nôtre qui était celui des grandes évasions. Ce vêtement de travail nous surprenait toujours ; nous éprouvions un sentiment de gêne et d'inquiétude sur la signification d'une pareille tenue. L'expérience eût dû nous rassurer sur l'issue de ce qui allait suivre et pourtant nous nous laissions prendre, chaque fois, au cérémonial qui précédait les grands départs.

    Sans dire mot, mon père poussait la voiture sur le plan incliné qui, faisant suite au plancher du garage, achevait de la propulser au grand jour. Il procédait alors à une minutieuse vérification. Ayant relevé les deux ailes latérales du capot, il mesurait le niveau de l'huile à l'aide d'une tringle de fer qu'il essuyait avec minutie après chaque plongée. Les indications fournies étant difficiles à interpréter, il renouvelait plusieurs fois l'opération toujours avec le plus grand soin ; il dévissait ensuite le bouchon du radiateur et, ayant introduit dans l'orifice un index inquisiteur, jugeait du volume d'eau contenu. Bien que ces examens lui eussent donné l'assurance d'un remplissage conforme à la règle, il éprouvait l'impérieuse nécessité d'ajouter un peu de ces deux liquides -suppléments qui s'avéraient souvent indésirables- mais qui avaient le mérite de lui apporter une totale quiétude d'esprit.

    Après quoi il s'occupait du réservoir d'essence dans lequel il introduisait une règle en bois, plate et graduée. À cette époque, les pompes à essence, manœuvrées avec le bras, ne fleurissaient pas à chaque détour de route ; le mot station-service restait encore à découvrir ; aussi il était d'usage d'emporter un ou deux bidons de secours ; chacun contenait cinq litres du précieux carburant. Mon père observait à la lettre cette mesure de prudence mais il y ajoutait une précaution supplémentaire. Il pensait que l'indispensable liquide délivré par les pompes ne présentait pas toutes les garanties de pureté nécessaire, ce qui entraînait des troubles circulatoires au niveau du carburateur. Aussi, pour prévenir ce genre d'infarctus, il remplissait lui-même, entièrement, le réservoir de la Peugeot. À cet effet, il utilisait un vieux chapeau de feutre, mutilé sur les bords au préalable. L'opération de remplissage ne s'en trouvait pas simplifiée. La coiffure, effrayée sans doute par l'usage qu'on faisait d'elle et qui était si éloigné de sa véritable destination, mettait une évidente mauvaise volonté à épouser la forme de l'entonnoir où on la maintenait incarcérée et à digérer le liquide qu'on lui imposait d'ingurgiter. Elle s'insurgeait contre cette pratique si peu orthodoxe et manifestait son indignation en inondant la carrosserie de la voiture et surtout les souliers de son propriétaire, seul endroit resté vulnérable. 

    La longue attente qui était la nôtre tandis que se déroulaient ces préparatifs nous obligeait à nous asseoir sur nos valises ou sur quelques vieilles chaises dont le rez-de-chaussée était encombré. Nous gardions un mutisme complet, un peu honteux de n'être que des spectateurs passifs et des candidats au voyage entièrement occupés par l'espérance du départ.

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    Citroën P17 de 1930 participant à l'expédition Croisière jaune ou "mission Centre-Asie",

    raid automobile organisé par André Citroën et qui s'est déroulé du 4 avril 1931 au 12 février 1932.

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Herranderssvensson)

     

    Mais le deuxième temps fort de cette cérémonie restait encore à venir.

    C'était celui où, ayant mis le contact et vérifié plusieurs fois que le levier de vitesses était bien au point mort, mon père saisissait d'une main ferme la manivelle qui pendait à l'avant du véhicule. Tout en faisant pression sur elle, il lui faisait effectuer une rotation complète, d'abord avec une lenteur calculée suivie, au dernier quart de tour, d'une brutale traction. Ce premier essai était rarement récompensé ; le moteur restait plongé dans une décevante léthargie. Cette passivité de la mécanique n'altérait en rien son ardeur. Prenant soudain conscience de notre présence, il nous disait d'un air entendu et confiant : "Il faut attendre que les pistons se dégomment." Mais, bien souvent, le moteur continuait longtemps à faire ainsi preuve d'une exaspérante torpeur ; n'étaient la résistance passive qu'il opposait aux sollicitations de la manivelle et le chuintement des pistons dans les cylindres, on aurait pu douter de sa présence sous le capot. Cependant, mon père s'acharnait, bandant ses muscles, rougissant sous l'effort jusqu'à ce que la fatigue le rende maladroit. Il arrivait alors que la manivelle effectuât un brusque retour comme si le moteur, soudainement irrité, avait un sursaut de révolte. Cette brutale manifestation d'hostilité ne le prenait pas au dépourvu ; il en avait prévu l'éventualité. Aussi n'avait-elle, en général, aucune conséquence physique fâcheuse car il savait lâcher prise avec une étonnante promptitude et une remarquable dextérité.

    Ces échecs et sa lassitude le contraignaient le plus souvent à l'abandon. Nous ne le vîmes que très rarement, dans un sursaut d'amour-propre, dominer sa défaillance et refuser de capituler. Le sourire qui se dessinait sur son visage en était le signe avant-coureur. C'était celui d'un joueur qui s'apprête à abattre une carte maîtresse. Il ouvrait alors une boîte en fer, jaunie par le temps, dont le couvercle portait la mention : "Vichy État" ; il y puisait un bâton de craie blanche et, le pointant vers nous, disait : "Je vais refaire le point !"

    La première fois où nous l'entendîmes, cette déclaration fit naître une lueur d'espoir mais, par la suite, nous savions que cette inopportune initiative allait alourdir, en pure perte, d'une bonne demi-heure, une attente devenue déjà insupportable. Aussi, tout en faisant mine de croire au succès de son entreprise, nous échangions des regards consternés.

    À nos yeux, cette opération se réduisait en une navette qui amenait mon père de la manivelle, qu'il faisait tourner avec une extrême lenteur, à ce qu'il appelait familièrement "ma magnéto". Sur cette dernière, il traçait à la craie de petits traits dont il était bien le seul à comprendre la signification ! L'opération achevée, l'aile du capot rabattue, il procédait à de nouveaux essais. Hélas ! indifférent au "point" pourtant méticuleusement "refait", le moteur persistait à prolonger une somnolence désespérante.

    Cette fois, l'humeur s'en trouvait altérée. Il se tournait alors vers nous et nous ordonnait sur un ton assez vif de remonter à l'étage, ajoutant que nous pouvions ôter nos habits car "il ne fallait plus penser à partir". Ces paroles, pour si décevantes qu'elles soient, n'entamaient que peu notre optimisme. Cet intermède faisait partie du rite. Au reste, nous sentions confusément que lui-même n'était pas dupe de son propre jeu. Aussi obtempérions-nous à la première de ses demandes mais nous gardions nos "habits du dimanche". Seulement, notre attente, rendue légèrement inquiète, allait se poursuivre à l'étage. Ma mère tentait cependant, avant de battre en retraite une timide suggestion : "Peut-être pourrais-tu appeler Pierre ?" disait-elle. À cette demande mon père répondait par une moue dubitative, ce qui nous confortait dans nos sentiments.

    Pierre était le contremaître du garage voisin. C'était un homme affable dont l'origine étrangère se manifestait par les sonorités qu'il donnait à notre langue. C'était, par ailleurs, un maître-ouvrier au sens le plus noble du terme. Il lisait dans les moteurs comme d'autres lisent dans les livres. Mon père le tenait en grande estime à cause de cette facilité à résoudre les problèmes mécaniques. Il s'instruisait avec lui des remèdes qu'on pouvait appliquer à ces défaillances, fréquentes à cette époque-là, et surtout aux précautions à prendre pour tenter de les éviter. Pour ma mère, pour ma sœur, pour moi, Pierre était le magicien dont la seule présence mettait un terme à nos inquiétudes. Aussi, quand, de la fenêtre, nous le voyions arriver accompagnant mon père qui n'avait attendu que notre absence pour aller le chercher, nous nous hâtions de redescendre ayant d'un seul coup retrouvé la certitude d'un proche départ. 

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    "Nous faisions, en général, des trajets assez courts mais, deux ou trois fois l'an,

    nous allions à St-Affrique où nous invitaient des amis aveyronnais." (Louis Joullié)

    Le rocher de Caylus qui domine St-Affrique

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Greteck)

     

    De son air bonhomme, Pierre tournait trois ou quatre fois la manivelle traîtresse, écoutant le moteur qui semblait avoir pour lui comme une plainte particulière et révélatrice car, à l'instant même, il déclarait : "C'est ouné panné d'alloumagé."... Le diagnostic était fait. Pendant quelques minutes, il s'affairait, maniant avec sûreté une clé anglaise et un tournevis qui ne le quittaient jamais ; je suivais ses gestes avec intérêt mais sans rien comprendre à son intervention. Mon père se faisait discret sur le moment, se réservant une heure plus propice pour obtenir des explications détaillées. Et soudain le moteur se mettait à ronronner, d'abord avec des hoquets, des saccades, des espèces d'hésitations comme s'il n'obéissait qu'avec réticence, puis d'un mouvement régulier qui semblait traduire un acquiescement sans réserve ; c'étaient enfin des vrombissements qui allaient crescendo et la torpédo se trémoussait au rythme de ses rugissements ; les portières, les marchepieds, le pare-brise, les phares participaient à leur manière à cette résurrection de la voiture et à l'allégresse générale. Pierre lâchait alors la tige de l'accélérateur qui lui permettait d'orchestrer ces mouvements, donnait un dernier tour de vis et, se tournant vers nous, déclarait : "C'était ouné bougie qui né donnait pas bien." Ma mère lui offrait un pourboire qu'il refusait généralement avec des "c'est inoutilé, c'est inoutilé". Il nous souhaitait bonne route et nous rassurait une fois encore avant de regagner son atelier.

    Mon père jugeait alors venu le moment d'ôter sa combinaison de travail. Jusqu'ici elle l'avait aidé à accepter ce rôle de figurant auquel l'avait réduit la présence du mécanicien. Elle lui donnait l'impression de participer à l'action au point même parfois de s'identifier au véritable acteur. Il ne s'en dépouillait qu'avec une sorte de regret au prix de quelques contorsions car, faite d'une seule pièce, elle lui collait au corps, l'obligeant à se déchausser pour s'en délivrer entièrement. Après quoi, il la roulait et la plaçait précautionneusement dans la malle en prévision des futurs caprices de la voiture.

    Tandis que s'accomplissaient ces derniers gestes du rituel, nous nous installions sur les sièges de l'automobile avec un empressement que nous nous efforcions de dissimuler car nous n'étions pas encore au bout de notre attente.

    Avant de s'asseoir au volant, notre chauffeur procédait, en effet, à une ultime vérification. Il passait la main sous son siège afin de s'assurer de la présence de son revolver d'ordonnance, souvenir de la Grande Guerre, qui nous accompagnait dans toutes nos longues évasions et plus particulièrement quand nous devions traverser le plateau du Larzac. Sur ce parcours, en effet, un crime effroyable avait, à cette époque, révolté les consciences. Un automobiliste y avait été arrêté sous un prétexte trompeur et traîtreusement assassiné. Impressionné par cette tragédie, mon père avait prévu, le cas échéant, une "défense" particulièrement musclée à laquelle, fort heureusement, il ne fut jamais contraint d'avoir recours.

    La torpédo démarrait enfin ! Alors notre joie éclatait sans retenue, se mêlant au ronflement du moteur, tandis que naissait sur le visage du conducteur un sourire de satisfaction.

    Deux heures après, la Peugeot grignotait les lacets serrés et étroits du Pas de l'Escalette. Ma mère, assise à l'arrière, s'émerveillait de l'aspect sauvage des lieux, essayant de nous faire partager son amour de la nature ; ma sœur, encore toute jeune, tentait de répondre à son invite autant que sa taille le lui permettait. Sur le siège avant, nous, "les hommes", n'avions d'yeux et d'oreilles que pour les embûches de la route, le ronflement du moteur, la température de l'eau, attentifs à déceler le moindre bruit suspect. Une fois pourtant, ma mère s'était enhardie jusqu'à dire : "Tout de même, c'est une chance d'avoir sous la main un mécanicien aussi compétent et aussi serviable ; sans lui notre voyage risquait d'être compromis. - Sans doute, avait répondu mon père, il nous a fait gagner du temps ; j'aurais bien fini par trouver la panne moi-même. Mais nous étions attendus, il fallait donc partir au plus vite." Ce jour-là, je m'étais retourné et avais aperçu sur le visage de ma mère un sourire bienveillant et fugitif. Déjà, dans le lointain, se profilait, hiératique, la porte de la vallée ouverte sur le rude et vaste Larzac. 

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    Le Pas de l'Escalette sur l'ancien tracé de la Route nationale 9

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Vpe)

     

    Il m'arrive souvent de monter sur le Causse par ces voies d'autrefois, aujourd'hui boulevards pour citadins fuyant l'étouffoir des villes. La falaise de rochers qui les surplombe a seule gardé l'aspect d'avant-guerre. Alors, parfois, dans ce décor, les efforts tapageurs d'un vieux tacot se substituent au silence de ma moderne limousine le temps d'éprouver une bouffée de nostalgie pour un passé dont le livre s'est bien trop vite refermé."

    (Louis Joullié)

     

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    Chers Lectrices et Lecteurs, nous retrouverons bientôt les récits de Louis Joullié, mais prochainement, nous rencontrerons, si vous le voulez bien, un peintre britannique du XIXe siècle. 

     

  • Louis Joullié - Gamineries (6)

     

    JOYEUSES FÊTES DE NOËL !

     

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    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Poursuivons, si vous le voulez bien, chers Visiteurs, la lecture des aventures de Louis Joullié, adolescent imaginatif et parfois rebelle aux interdits... de la bienséance.

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

    "Gamineries

    Nous avions treize ou quatorze ans. À soixante années de distance, le lecteur voudra bien excuser l'imprécision de ma mémoire. Nous n'éprouvions pas alors cette soif d'indépendance dont semblent souffrir les générations d'aujourd'hui, paradoxalement pressées de s'affranchir de leur jeunesse, mais il nous arrivait d'enfreindre les interdits paternels tout en reconnaissant qu'ils étaient légitimes.

    L'emploi de nos heures de liberté devait, en effet, recevoir l'approbation parentale. Pour l'obtenir, ne pas s'éloigner de la maison était la première exigence, mais cet "éloignement" variait suivant les familles.  Pour les unes, il commençait sitôt franchie l'enceinte de la cité ; pour d'autres, la gare de l'Intérêt local en marquait au nord les extrêmes limites -c'était alors, il est vrai, la banlieue de la ville-, les plus favorisés avaient le droit d'explorer les Ruffes et même d'escalader Saint-Siméon. Mais, pour tous, le sud de Pézenas était zone interdite car c'était là que l'Hérault roulait ses eaux perfides. 

     

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    Chapelle Saint-Siméon à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Dans la pratique, bien souvent, ces frontières s'ouvraient devant l'insouciance de nos jeunes années. Pour empêcher ce genre d'évasion, les parents d'un de mes camarades jugeant insuffisantes leurs défenses verbales y ajoutèrent une mesure qu'ils croyaient infaillible. Ils demandèrent à l'intéressé de se présenter toutes les heures à son domicile. Cette obligation donna lieu à un cocasse scénario.

    Le moment venu, notre ami prenait subitement congé de nous pour se rendre chez lui, en toute hâte. Dès son arrivée, du bas de l'escalier il signalait sa présence par "Hé ho, je suis là", information rassurante d'une indiscutable vérité mais dont ceux qui la percevaient ignoraient le caractère éphémère. Comment auraient-ils pu imaginer qu'à peine formulée cette déclaration allait devenir de plus en plus mensongère au fil du chemin que notre messager, d'une pédale agile, parcourait aussitôt pour venir nous rejoindre ? La famille vivait ainsi en paix pendant une heure à l'issue de laquelle un nouveau "je suis là", redevenu vrai, apportait un regain de quiétude. 

    Un été, par une journée d'accablante canicule comme en connaît souvent notre Languedoc, la tentation devint trop fort de résister à l'envie de braver la consigne la plus absolue en parcourant les sentiers secrets bordant l'Hérault.

    C'est ainsi qu'au hasard d'une de nos escapades nous découvrîmes, un jeudi, ce qui de prime abord nous apparut comme un vulgaire chiffon de couleur rouge échoué dans l'enchevêtrement des branches. Nous recueillîmes ce rescapé qui, tiré de sa léthargie, avoua sa véritable identité : c'était un maillot de bain. Son vagabondage sur les berges l'avait meurtri au point que ses bretelles n'étaient plus que deux cordons effilochés dont, pour des raisons d'esthétique, nous procédâmes à l'ablation. Le corps lui-même présentait çà et là de fines déchirures mais elles étaient si judicieusement réparties qu'elles n'affectaient en aucune façon ce que la moralité de l'époque ordonnait impérativement de dissimuler. Comme, justement, à cet endroit précis nos mensurations s'avérèrent sensiblement les mêmes que celles du précédent propriétaire, il s'adapta à chacune de nos anatomies avec l'aide, il est vrai, d'une ficelle qui, faisant office de ceinture, permit d'en parfaire l'ajustement. Il s'agissait maintenant de le mettre en lieu sûr. Il fut décidé qu'entre deux usages j'en assurerais la clandestinité. Ce bien commun trouva une cachette confortable dans le placard de mon garage sous une pile de vieux chapeaux.

    Cette découverte, en nous amenant à rester sourds à toutes les mises en garde, nous conduisit à faire un pas décisif dans la voie de la désobéissance. Nous allions oser l'impensable : nous baigner dans l'Hérault !

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    Le fleuve Hérault

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Isasza)

    L'endroit choisi pour cet exploit fut un vieux moulin dont il ne restait plus que les murs. Ils subsistent encore de nos jours, plongeant dans le fleuve leurs robustes assises, des dalles cimentées les bordent en aval tandis qu'un barrage le relie à l'autre rive. Cet ensemble baptisé "Le Tampot"* -un nom emprunté au vocabulaire viticole- provoque une retenue d'eau dont la surface plane et dangereusement rassurante cache des trous profonds, véritables gouffres. Ces lieux pleins d'attraits, mais aussi pleins de périls, justifiaient amplement les inquiétudes de nos parents et les recommandations dont ils nous accablaient.

    Mais nous n'avions cure de ces appréhensions qui, à notre âge, nous paraissaient excessives. Notre unique souci était de garder nos familles dans l'ignorance la plus totale de notre inavouable équipée. Nous avions aussi une autre préoccupation, certes d'une nature différente mais qui exigeait une réponse immédiate, celle de trouver de quelle manière trois usagers pourraient au même instant utiliser le même maillot par essence indivisible. Après réflexion, la solution suivante nous séduisit. Le premier à le revêtir devrait s'en défaire dès que son immersion lui assurerait une occultation suffisante, puis le lancer à son successeur. Ce dernier agirait de même à l'égard du troisième candidat. À l'issue du bain, les mêmes opérations se répéteraient mais en sens inverse. Cette manœuvre d'une apparente simplicité allait pourtant se révéler d'une exécution difficile.

    La mise à l'eau du premier plongeur s'effectua comme prévu ; les ennuis commencèrent quand, la tête seule émergeant du trou où il n'avait pas pied, il lui fut malaisé d'exécuter la manœuvre convenue. Le maillot paraissait avoir rétréci, il adhérait à la peau, se cramponnait aux protubérances des hanches d'où il refusait de se décrocher. L'infortuné nageur en était réduit, il est vrai, à n'utiliser qu'une seule main, les mouvements de l'autre lui étant indispensables pour maintenir son nez hors de l'eau. C'est pourtant, en désespoir de cause, ce qu'il dut faire plusieurs fois afin de repousser son récalcitrant compagnon. Mais c'était au prix d'une noyade temporaire qui l'obligeait à faire rapidement surface et du coup à interrompre son déshabillage.

     

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    "La mise à l'eau du premier plongeur s'effectua comme prévu..."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

      

    Il réussit néanmoins à décrocher l'étoffe des deux caps où elle s'agrippait et s'appliqua alors à libérer la partie encore prisonnière. Cette seconde tentative l'obligea à se livrer à des gigotements subaquatiques car le maillot collait à ses jambes avec autant d'opiniâtreté, profitant du moindre repli pour s'ancrer davantage. Il ne parvint à s'en délivrer entièrement qu'en prenant pied sur les bords du gouffre au détriment d'une émersion qui, à sa grande honte, le fit apparaître entièrement nu.

    Contrairement à notre attente, cette exhibition fut loin d'avoir les conséquences redoutées. Les quelques baigneurs qui en furent les témoins l'accueillirent avec un sourire entendu. Cette attitude enhardit celui d'entre nous qui, devant les difficultés éprouvées par son prédécesseur, s'apprêtait avec réticences à prendre le relais. Il se contenta de placer le maillot sur le devant de sa personne à la manière d'un pagne puis, le maintenant plaqué au corps, il plongea ainsi sobrement costumé. Le dernier postulant fut plus expéditif encore. Assuré de la complaisance de l'entourage, il se déshabilla à la hâte et se jeta à l'eau dans le plus simple appareil.

    Ce premier essai dévalorisa notre "trouvaille" dont la nécessité ne parut plus s'imposer. Pour autant il ne nous vint pas à l'idée de l'abandonner. C'était grâce à sa complicité que nous avions eu l'audace de nous lancer dans cette inimaginable et périlleuse aventure. Nous convînmes seulement qu'à tour de rôle chacun d'entre nous l'utiliserait. Ainsi sur trois candidats à la baignade, un au moins serait en règle avec les exigences de la morale. Nous décidâmes seulement de le laisser sur les lieux de nos exploits. Une cavité du mur fermée par un couvercle de pierre fut son nouveau domicile. Par ailleurs nous avions tellement apprécié le bien-être procuré par cette communion plus intime avec l'onde que l'un de nous nous qualifia de "tritons". Cet animal nous était inconnu mais cette appellation nous plut, sans doute à cause de son étrangeté et de sa consonance. Sur-le-champ, nous l'adoptâmes. Désormais l'envie de faire les "tritons" eut, pour nous, une signification bien précise.

    À dater de ce jour le Tampot compta trois recrues supplémentaires dans sa clientèle. Cette dernière était en général fidèle et assidue mais il nous arriva, pendant la semaine, de nous trouver seuls à profiter des commodités qu'il nous offrait. Alors, après le bain, tout en exposant notre corps au soleil, nous pratiquions des jeux qu'une présence étrangère eût interdits.

    En bonne position face aux murs du Tampot, nous nous efforcions de profaner du plus loin possible ses vénérables pierres dont l'arbitrage indiscuté et d'ailleurs incontestable permettait de classer les concurrents. L'heureux gagnant, qui était, bien sûr, celui qui avait mis entre lui et l'objectif la plus grande distance, en tirait une légitime fierté. Il voyait même dans cette victoire les heureux prémices annonciateurs d'une virilité qu'en ces temps-là il était encore loin de pouvoir mettre à l'épreuve. Cependant les capacités des candidats variant avec le moment où avait lieu la compétition, les résultats s'en trouvaient modifiés au point de promouvoir à la première place, tour à tour, chacun d'entre eux. Ainsi pouvions-nous, l'un après l'autre, augurer un avenir plein de promesses dans nos futures prestations amoureuses.

    Une variante à cet exercice permettait d'en renouveler l'intérêt. Ce n'était plus la longueur du trait qui servait de critère mais sa hauteur. Au coude à coude, dans la posture de la célèbre statuette bruxelloise, Manneken Pis-cénois, nous nous efforcions d'émerger au-dessus de la mêlée. La désignation du lauréat s'avérait cette fois fort malaisée en raison des fluctuations incessantes des forces propulsives qui tantôt assuraient une ascension rapide grâce à un débit soutenu, tantôt laissaient s'effondrer le jet qui s'éparpillait alors en décevantes gouttelettes. Parfois un coup de vent indiscret venait fausser les règles du jeu. Plusieurs tentatives de ce genre nous amenèrent finalement à décréter que, dans cette discipline, nos forces étaient d'égales valeurs. Cette conclusion égalitaire et euphorisante nous avait remplis d'un enthousiasme qui se manifesta par des cris de joie bientôt étouffés par un plongeon dans le fleuve. 

    Quand j'imagine ce que seraient aujourd'hui les résultats qu'obtiendraient les membres de la même équipe se mesurant dans une compétition analogue, je me sens, soudain, envahi par une insoutenable nostalgie...

    Cependant pour être assurés d'une totale liberté d'actions, nous nous rendions parfois près du Pont romain de Montagnac aux abords d'un autre vieux moulin.

     

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    Pont de Montagnac (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Serge Panabière)

     

    Cette berge parsemée de galets n'avait pas l'estime des connaisseurs. L'eau de faible profondeur, aux fonds caillouteux, interdisait tout plongeon. En revanche, ce site nous offrait une plage privée où nous pouvions à loisir et en toute quiétude poursuivre nos évolutions et donner libre cours à nos fantaisies.

    Hélas ! cette confiance dans la totale discrétion des lieux fut victime d'une trahison. Un après-midi où, plus "tritons" que jamais, nous nous abandonnions à nos ébats nautiques, nous nous vîmes soudain devenus la cible non d'un œil qui vous regarde à la dérobée mais d'une bonne douzaine de paires d'yeux. De la rive opposée, venue de l'école d'Aumes, petit village qui surplombe la vallée, une classe entière de garçons et de filles à l'unisson nous détaillait avec des rires, des exclamations, et même des bravos ! La déesse Artémis prenant son bain, nue avec ses nymphes, et subitement exposée au regard d'Actéon ne fut pas mise en plus cruel embarras. Le Maître prit heureusement assez vite l'initiative de venir à notre secours en détournant l'attention de sa troupe vers le véritable centre d'intérêt de cette promenade campagnarde dont le but était loin d'être aussi attrayant que le spectacle offert au milieu des eaux.

     

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    Fontaine de Diane (Artémis) et d'Actéon dans le parc du Palais de Caserte en Italie

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Twice 25)

     

    Toute honte bue, cet intermède ne tempéra en aucune façon nos juvéniles ardeurs. Peut-être avions-nous confusément le pressentiment d'être les initiateurs d'une philosophie d'avant-garde. Nous étions loin cependant d'imaginer que, sous le vocable de naturistes, des milliers d'adeptes allaient assurer la prolifération de l'espèce, lui donner ses lettres de noblesse et obtenir droit de cité. Sans nous en rendre compte, aurions-nous été des apprentis sorciers ?

    Nos rendez-vous avec l'Hérault reprirent avant la rentrée des classes dans ces derniers jours de septembre que réchauffe souvent un soleil encore estival. C'est aussi la saison des colères du fleuve quand les Cévennes en proie à des orages subits s'épanchent vers la mer et que la Lergue charrie les boues rougeâtres des terres lodévoises. Alors l'Hérault, retrouvant ses origines, redevient torrent et inonde la plaine. Sous un de ces déluges notre maillot fut arraché à sa cachette et rendu à sa vie nomade.

    Je n'ai gardé aucune souvenance de tous ceux qui, en lui succédant, ont prétendu prendre sa place. 

     

    * Un "tampot" est un trou rectangulaire cimenté et destiné à être rempli du jus de raisins soutiré des cuves. Ce jus est ensuite filtré puis pompé et amené dans une nouvelle cuve où la fermentation se poursuit.

    Notre moulin présentait en son milieu une cavité où l'eau s'engouffrait assurant ainsi la marche des différents rouages. Il faut peut-être voir là l'analogie avec un "tampot" ?

      

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    Prochainement, chers Lectrices et Lecteurs, si vous le voulez bien, nous retrouverons Louis Joullié observant son père dispensant mille soins à sa Peugeot torpédo décapotable...

     

  • Louis Joullié - Cartes postales du Caylar (1945-1948) (3)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    Cartes postales du Caylar (1945-1948) (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

     

    En cette fin de septembre 1945, un camion de déménagement s'essoufflait à gravir la route escarpée et sinueuse du Pas de l'Escalette. Son moteur, alimenté au gaz de charbon de bois, essence des peuples vaincus, hoquetait à chaque lacet, ébranlant la carcasse du vieux véhicule. Le chauffeur jurait et pestait tel un cocher de diligence comme s'il avait eu, lui aussi, par ses apostrophes, le pouvoir de secouer l'indolence de ses chevaux-vapeur.

    Pour ma femme, pour moi, ce camion était celui de l'aventure. Nous abandonnions le groupe scolaire de Bessan, petit village de la plaine héraultaise, pour la modeste école du Caylar. Nous échangions les lumineux rivages méditerranéens contre les paysages austères du vaste Larzac. Un passager de dix-huit mois, notre fils André, nous accompagnait, assis sur les genoux maternels ; sa présence et ses sourires nous faisaient oublier les incertitudes du moment.

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    Rocher dolomitique du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

     

    Cette mutation délibérément consentie avait pourtant surpris notre entourage. Ceux mêmes qu'une situation particulière autorisait à vivre dans l'égoïste indifférence de nos servitudes quotidiennes allèrent jusqu'à croire à une sanction administrative ! Pour eux, ce camion qui nous emportait aux confins septentrionaux du département était celui de l'exil.

    Il est vrai que le Larzac aux étendues dénudées, domaine de rocs et de pierrailles, proie offerte l'hiver aux souffles glacés de tous les aquilons, avait acquis une réputation justifiée de pays pauvre autant qu'inhospitalier. Çà et là, cependant, une couverture de terre, en dépit de sa minceur, avait fait naître hameaux et villages, véritables oasis au milieu de ce désert de pierres. Replié sur lui-même, le paysan du Causse vivait de son propre labeur sur son propre sol. Cette indépendance alimentaire, certes durement acquise, allait pourtant se révéler comme un privilège inestimable au fur et à mesure que s'alourdit le fardeau de l'Occupant.

    Ici, aucun prétendant au nom barbare ne vint détrôner les légumes familiers ; l'humble pomme de terre, juchée pourtant sur un piédestal, resta fidèle à son terroir et contribua même à l'enrichir. Aucun inqualifiable ersatz ayant l'outrecuidance de remplacer la farine de froment ne vint déshonorer le four du boulanger et, sous la houlette de leurs bergers, bien souvent, les moutons du Causse s'égaillèrent sur leurs pâturages pour une promenade sans retour, vers une ferme isolée, évitant ainsi une fin humiliante dans les assiettes de nos prédateurs. Les habitants du Caylar faisaient partie, avec toute la discrétion voulue, de cette bourgeoisie rurale des temps nouveaux. La perspective de nous asseoir à la table de ces nantis nous avait rendus sourds aux réticences de nos amis et l'avait aisément emporté sur nos propres hésitations. À dire vrai, c'était surtout moi qu'avait séduit cette terre d'élection. Ma femme cédait avec regret aux exigences de l'heure. Un dépaysement aussi total lui donnait quelques inquiétudes, et l'abandon de sa maternelle, poste obtenu avec satisfaction dès sa sortie de l'École Normale, n'allait pas sans une certaine amertume ; mais, devant mon optimisme, elle sut n'en rien laisser paraître.

    Au Pas de l'Escalette une énorme faille casse la muraille calcaire qui borde et domine la vallée. Par cette brèche la route s'évade des Gorges de la Lergue puis, très vite, accède au sommet. De ce promontoire un monde nouveau se découvre dont le Caylar est le premier jalon. À la hâte, elle traverse le village et déroule enfin son interminable ruban sur les vastes solitudes du Causse. Ce jour-là, nous ne pûmes que la suivre des yeux dans son envol vers la liberté. Notre "attelage" s'engagea dans une rue si étroite qu'elle s'en trouva comblée. À son extrémité, cachée par un rideau de maisons bordant la route, silencieuse, presque recueillie, l'école nous attendait.

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    Paysage typique du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

     

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    L'école

     

    Son état, sans doute plus encore que son âge, nous la fit paraître vieillotte. Les meurtrissures et la grisaille de ses murs, les rides et la pâleur des boiseries laissaient deviner que son entretien n'écornait qu'à peine le budget communal. Il est vrai que la pénurie des remèdes nécessaires pour panser ses plaies pouvait, à elle seule, expliquer ce manque de sollicitude.

    Sa silhouette s'apparentait à celles des écoles qui fleurissaient alors dans la plupart des petits villages de la plaine. La règle inspirée par les "bonnes mœurs", imposant alors aux architectes la séparation des sexes, donnait à toutes un air de famille : deux classes identiques mais entièrement indépendantes, construites de part et d'autre d'un local plus spacieux qui servait de liaison et faisait généralement office de Mairie, ici, c'était le préau qui jouait ce rôle de médiateur. Il jouissait aussi du privilège de permettre le mélange des genres sous la surveillance attentive des maîtres quand le mauvais temps interdisait les ébats extérieurs. Sur l'arrière, deux alignements de cabinets séparant les cours de récréation se tournaient pudiquement le dos. Cette exigence moralisatrice semblait curieusement ne concerner que l'école. Elle était, en effet, allègrement transgressée dès la sortie. Garçons et filles s'amalgamaient alors dans une commune envolée émancipatrice sans que personne ne songeât à s'en inquiéter. Plus étonnante était encore l'attitude des parents, qui, avec le plus total détachement, acceptaient que leur progéniture assistât, les jours de foire, à une démonstration -ô combien révélatrice !- du taureau confronté à son harem.

    Greffée sur le mur extérieur du préau, appendice étranger au monde scolaire, une bâtisse tout aussi entourée de prévenantes attentions se faisait pompeusement appeler Salle du Conseil Municipal !

    Huit pièces, elles aussi divisées en deux lots, situées au premier étage du bâtiment, composaient l'appartement d'une maîtresse et celui d'un maître. Ces deux personnages étant, cette fois, juridiquement unis, nous pouvions le plus légalement du monde disposer de l'ensemble de ce territoire. Mais cette abondance de mètres carrés dépassait tellement nos possibilités d'occupation que nous décidâmes de nous satisfaire de la moitié de notre patrimoine. Cette soustraction ne suffit pas à masquer l'indigence d'un mobilier acquis pendant la guerre. Nous dûmes faire appel à des vétustés ancestrales auxquelles le temps et la mode allaient donner un lustre d'une insoupçonnable richesse, mais qui durent, à l'instant, se contenter d'un modeste rôle de bouche-trous. Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve. Elle parut s'installer, sur-le-champ, en maîtresse des lieux. Sans doute pressentait-elle déjà que sa souveraineté allait s'accroître au fil des mois.

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    "Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante

    d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    La découverte du nouvel habitat s'avéra en définitive assez décourageante. Un doute sur le bien-fondé de notre entreprise s'insinua dans nos esprits, grignotant l'enthousiasme de l'un, accroissant les appréhensions de l'autre. La nuit tombante nous surprit devant la fenêtre de la cuisine, le nez collé à la vitre, jetant un regard soucieux sur une rue déserte où deux chiens se renvoyaient leurs aboiements à l'adresse des nouveaux venus, jugés, sans doute, indésirables. 

     

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    Le Caylar au début du XXe siècle (Source : Wikimedia Commons) 

       

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    Premiers contacts

     

    Cette décevante impression initiale se dissipa en un clin d'œil, le lendemain matin. Sur la place du marché, nos yeux ébahis retrouvèrent avec émerveillement des réalités disparues au cours de ces cinq années de privations. Ici pas la moindre file de quémandeurs venus avec humilité tenter de faire "honorer" leurs tickets de rationnement. Quartiers de moutons pendus aux crochets des boucheries, légumes paradant sur les étagères de l'épicier, miches de pain blanc aux appétissantes rondeurs remplissaient plus honorablement le panier de la ménagère. Cette découverte, qui comblait nos vœux au-delà de nos espérances, ranima un optimisme cette fois largement partagé.

    Il eut été contraire à l'usage de ne pas réserver au maire l'exclusivité de notre première visite. Dans ce cas précis, ce manquement au protocole se serait aggravé d'une inexcusable maladresse. Le premier magistrat de la cité jouissait, en effet, d'une considération largement méritée. Il la devait à ses qualités de gestionnaire d'une totale intégrité, à sa carrure politique car il était aussi conseiller général, enfin et surtout à son comportement sous l'Occupation. Son courage face à un officier allemand lui avait permis de sauvegarder ses concitoyens menacés de représailles. Son autorité s'en était trouvée accrue au point que désormais il gouvernait son village en suzerain. Sous sa présidence, le conseil municipal était surtout une chambre d'enregistrement.

    En présence d'un tel personnage nous ne pouvions engager la conversation qu'à pas feutrés. Le plus délicat était d'obtenir qu'il mît fin à une situation désuète en rétablissant la gémination. Nous lui en exposâmes les nombreux avantages lui assurant que, de notre côté, nous ferions preuve, sur ce point, d'une grande vigilance. Notre interlocuteur se déclara favorable à une réunion du conseil municipal pour débattre ce sujet. Nous eûmes du mal à cacher un sourire de satisfaction tant cette réponse équivalait à une acceptation.

    Dès la rentrée de la Toussaint, garçons et filles furent effectivement répartis entre les deux classes. Les "petits", ceux qui découvraient l'école et ceux déjà en partie aguerris, se retrouvaient confiés à la maternelle, direction de ma femme. Les "grands", les plus de neuf ans, allaient sous ma conduite effectuer le parcours long et rigoureux qui leur permettrait de présenter le Certificat d'Études Primaires, bâton de Maréchal pour beaucoup, aujourd'hui trophée bien légèrement jeté aux oubliettes et qui, pourtant, ne déparerait pas le palmarès de nos modestes lycéens.

    La bonne santé morale de l'école ne fut, bien sûr, nullement affectée par cette seconde rentrée effectuée sous le signe de la mixité. Nos élèves continuèrent à manifester un tel intérêt pour les activités scolaires, un dévouement si spontané que le mot punition perdait ici son emploi.

    Nos difficultés furent d'une nature toute différente. Quel dieu de l'Olympe, sans doute jaloux de cette quiétude terrestre, eut alors la cruauté de nous dépêcher précocement un de ses plus impitoyables messagers : le froid ?

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    Ancienne porte dite "Portal Blanc" au Caylar

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Daniel Villafruela)

     

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    Le froid

     

    Il s'imposa en despote au mépris du calendrier. Avant même que décembre eût ouvert ses portes, une nuit, il s'engouffra brutalement dans le préau, offert, il est vrai, à toutes les invasions, et fit irruption dans les classes dont les portes et les fenêtres ne présentaient qu'une protection illusoire devant un adversaire aussi déterminé. Dès ce moment, les bûches sagement empilées se mirent à dégringoler de leur perchoir. Pèlerines à capuchons, passe-montagnes, peaux de moutons envahirent les porte-manteaux. Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux, assis autour du poêle de fonte dont le couvercle rougi et le sourd ronflement traduisaient l'âpreté du combat.

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    "Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux,

    assis autour du poêle de fonte..."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Dès lors, les plus âgés des garçons s'instituèrent les grands ordonnateurs du feu. Ils arrivaient bien avant le début des cours, frappaient à la porte, nous interpellant d'un sonore "Monsieur, c'est nous" qui, parfois, fut notre réveille-matin. Par la fenêtre, je leur lançais les clés de l'école. De notre cuisine nous entendions les heurts de leurs gros souliers martelant le ciment, leurs exclamations, leurs rires, le raclement du tisonnier sur la grille du poêle, le bruit sourd d'une bûche qui échappe à une main engourdie. Quelques instants plus tard, nous venions les rejoindre ; l'atmosphère boréale de la classe, enrichie de quelques degrés, avait toutefois assez perdu de sa rudesse pour que nous puissions nous écrier avec une apparente conviction : "Mais il fait déjà bon !" Ce satisfecit faisait naître un sourire amusé sur le visage de nos garçons. Ensemble nous achevions la mise en train de la rentrée du jour. 

    Au cœur de ce premier hiver, le froid sévit avec une intensité particulièrement opiniâtre. Dans la classe, le mercure du thermomètre parvenait difficilement à se hisser au douzième échelon. Le jour déclinant stoppait inexorablement cette ambitieuse ascension. Alors, seul un repli vers le feu encore rougeoyant permettait de "tenir" jusqu'à l'heure de la sortie.

    Mais ce fut un matin de février que le plus étonnant spectacle nous attendait. Dans les deux classes, sur toutes les tables, alignés dans l'ordre habituel mais retournés, tous les encriers de porcelaine paraissaient défier les lois de la pesanteur. Sur les bureaux, nos deux Watermans de verre, tachés de rouge, avaient pris la même attitude. Le froid, profitant de la nuit complice, avait transformé l'encre en autant de glaçons, métamorphose éloquente que nos élèves avaient rendue plus spectaculaire pour accroître notre surprise. Ce matin-là, le mercure atteignant le zéro nous fit dire qu'il "commençait à faire bon".

    Vers la fin du mois, la maigre ration de boulets épuisée laissa dans le réduit à charbon une poussière salissante qui étouffait les flammes qu'elle était censée ranimer. Nos pionniers du feu s'imposèrent alors une tâche pénible à laquelle, pendant les récréations, les grandes filles prêtèrent leur concours. Malaxant cette poudre avec de l'eau, ils façonnaient de grosses boules mises ensuite à sécher autour du poêle. Au moment voulu, je les déposais sur les braises incandescentes avec une grande délicatesse pour éviter à leur artisanale et fragile confection un désastreux émiettement. Faisant preuve d'une infatigable constance, ils continuèrent jusqu'à la fin de l'hiver cette tâche ingrate sans jamais donner l'impression que cette besogne leur apparût comme une pénible contrainte. Ils trouvaient naturel de participer ainsi à la vie de l'école avec un dévouement et un sérieux dont, aujourd'hui, nous mesurons, mieux encore, l'exceptionnel mérite.

    À l'étage, notre appartement n'avait pas échappé à l'offensive du froid. Ses premières escarmouches nous chassèrent de notre chambre qui, démunie de cheminée, ne disposait d'aucune défense. Abandonnant la salle à manger, nous effectuâmes une retraite jusqu'à la frontière de la cuisine. Dans son alcôve, notre lit trouva une niche douillette. Celui de notre fils se blottit à nos pieds. Le "moine" nous précédait sous les draps  qui réservaient ainsi, à tous, un accueil chaleureux. Désormais, cette pièce fut le seul refuge qui nous permît de soutenir le siège de l'hiver. La cuisinière en constitua l'arme principale. Je me levais, au milieu de la nuit, pour la ravitailler. Un renfort de bûches ranimait sa flamme défaillante et lui permettait de lutter jusqu'au matin. Mais quand le Nord se déchaînait à son tour, la moindre fissure des boiseries soufflait un air glacé qui paralysait le robinet et faisait de l'évier une patinoire en miniature. À la naissance du jour, les vitres des fenêtres, constellées de givre, ne laissaient filtrer qu'une lumière blafarde.

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    Moine utilisé dans les campagnes françaises jusqu'en 1950 environ.

    C'était un récipient métallique contenant des cendres chaudes,

    isolé entre deux luges de bois (Source : Wikimedia Commons. Auteur : Wamito)

     

    Bien souvent, la neige s'acoquinait avec ces deux compères. L'infernal trio menait toute la nuit une effrayante sarabande qui donnait au plateau du Larzac des allures de Grand Nord. Les habitants s'éveillaient dans le traditionnel décor de ces lendemains de tourmente. Le village, pétrifié sous une calotte glaciaire, se trouvait réduit au silence. Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche qui permît le passage du car et libérât le Caylar de son isolement.

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    "Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères

    dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche..."

    (Source : fr123rf.com)

     

    Las de mener un combat aux armes inégales, nous eûmes l'idée d'utiliser deux pièces de l'appartement contigu au nôtre, mais dépourvu de locataires, et d'en faire notre demeure pédagogique. Ainsi le volume des classes se trouvant sensiblement réduit et l'adversaire tenu en respect par des remparts mieux abrités, nous pourrions bénéficier de conditions climatiques acceptables. Cette solution qui, en d'autres temps ou d'autres lieux, eût apparu singulière et même farfelue et soulevé d'inextricables objections juridiques, obtint aisément -nécessité faisant plus que jamais la loi- l'assentiment de l'Inspecteur et celui du Maire. Avec leur accord, tout notre mobilier scolaire déménagea et nous officiâmes au premier étage. Dans ce cadre plus humain, le poêle rétablit facilement sa primauté et nous permit d'échapper aux vilenies de notre tenace persécuteur.

    Cette initiative hardie mais judicieuse entraîna la réalisation d'un projet jusqu'ici différé, bien qu'il parût s'imposer de lui même : celui de dédoubler une classe par la construction d'une cloison médiane. Il nous fallut attendre octobre 1946 pour trouver des conditions de confort suffisantes et, cette fois, dans le respect de la légalité administrative. La classe libérée changea de destination. Le samedi, sur un mur peint en blanc, un projectionniste ambulant, équipé d'un vieil appareil rescapé de l'Occupation, vint, chaque mois, redonner vie aux acteurs et aux actualités d'avant-guerre. Parfois, le dimanche, un accordéoniste, relayé par un pick-up, y fit tournoyer la jeunesse du canton. Ce lieu d'études porta désormais le nom de Salle des Fêtes.

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    Pick-up ancien (Source photographique : fr.123rf.com)

     

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    Au Théâtre

     

    Les préparatifs des festivités scolaires, dont le clou était une matinée théâtrale, s'y déroulèrent et s'y renouvelèrent chaque année. Le plancher de l'ancienne classe servait de plateau pour toutes les répétitions. Un piano cachant sa vieillesse dans un coin de la salle permit à la maîtresse de rythmer les évolutions de ses jeunes acteurs. Les grands y firent leur apprentissage de comédiens en herbe.

    Tous ceux qui, au village, avaient quelques prétentions vocales furent sollicités. Ainsi eûmes-nous le concours de nombreux émules de Tino Rossi, de Jean Lumière ou de Rina Ketty. Tous ces artistes amateurs, dont les prestations étaient, jusque-là, limitées aux réunions amicales et aux fêtes de famille, aspiraient secrètement à  élargir leur audience. Soucieux de justifier leur ambition, ces dilettantes s'entraînaient, avec beaucoup de rigueur, de longs mois à l'avance, accompagnés par un ancien professeur de piano tout aussi dévoué.

    Les collègues des villages voisins étaient eux aussi invités à faire valoir leurs dons pour le théâtre. Je participais au jeu le plus souvent par plaisir mais aussi quand nous ne trouvions pas d'interprète ou à la suite d'une défaillance de dernière heure. Dans ces cas, il pouvait arriver que mon physique longiligne ne correspondît pas à celui exigé par le personnage. Ainsi, dans un extrait de Pagnol, je fus un Panisse singulièrement rajeuni et dépourvu de rondeurs. Mais les spectateurs montraient en cette circonstance une indulgence à toute épreuve, réservant cependant à nos écoliers leurs plus vifs applaudissements. De notre côté, nous n'avions aucun complexe, notre enthousiasme même accroissant notre témérité, nous eûmes l'audace de mettre Molière à l'honneur, ou tout au moins à l'affiche, grâce à quelques scènes du Bourgeois gentilhomme et du Malade imaginaire. Nous puisions surtout dans le répertoire de Max Régnier, humoriste, acteur de café-théâtre, dont le comique était fort à la mode et très apprécié des radio-auditeurs. Ses sketches avaient l'avantage d'être courts, de n'exiger que deux ou trois personnages et de n'occasionner aucun frais d'habillement car, à défaut de décors, nous faisions tout de même l'effort financier de porter des vêtements appropriés, loués chez un costumier de Béziers. Nos mises en scène n'avaient d'autres directives que notre propre inspiration. Le "succès" qui, chaque année, couronnait notre entreprise fortifia la confiance que nous faisions à nos "dons".

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    Max Régnier (1907-1993)

     

    Cet amateurisme n'excluait pas les lubies ou les caprices, luxe que seuls peuvent s'offrir les "grands" du théâtre ou du cinéma.

    Dans les tous derniers moments qui précédaient le début de la matinée, j'éprouvais l'impérieux besoin de procéder à des ablutions pédestres ! Je ne me souviens plus des raisons qui motivaient cette intempestive fantaisie. Toujours est-il qu'à la manière dont on accomplit un rite, je trempais mes pieds dans une cuvette remplie d'eau tiède au milieu d'une assistance éberluée par le caractère étrange que revêtait cette opération en un pareil moment. J'avoue, aujourd'hui, qu'à la place de mon entourage un tel comportement m'eût inspiré une certaine inquiétude quant à l'équilibre mental de l'officiant ou, tout au moins, qu'il m'eût fait penser à une sorte de cérémonie propitiatoire destinée à assurer le bon déroulement de la présentation. Ce fut peut-être le cas ! J'ose pourtant espérer que, par la suite, mes amis y virent, tout simplement, un moyen de calmer une nervosité bien compréhensible en ces circonstances.

    Il est vrai que nous étions sur le qui-vive tout au long du spectacle. Nos élèves, et surtout les plus jeunes, stimulés par l'auditoire, paraissaient être nés sur les planches. Mais les adultes manquaient parfois d'assurance. À plusieurs reprises, ils nous mirent dans des situations embarrassantes. Ainsi, au moment où le rideau allait s'ouvrir sur la fameuse partie de cartes de Marius, M. Brun -pourtant docteur en droit à la ville- céda à un brusque mouvement de panique.

    Prétextant un oubli soudain de ses répliques, il alla se cacher dans ce qui faisait office de coulisses, exigeant pour reprendre sa place sur la scène que son texte soit mis sous ses yeux. Comme il persistait dans cette attitude en dépit de nos supplications et des encouragements de ses partenaires, chacun se mit avec fébrilité à la recherche de cet indispensable document. Il s'ensuivit quelques instants de désarroi qu'un chanteur, sur l'avant-scène, réussit à masquer au public.

    Tout rentra dans l'ordre dès que notre acteur eût son "talisman" entre les mains. Il interpréta alors son rôle avec une sûreté qui ne devait rien à la présence de sa partition, pourtant complaisamment étalée sous ses yeux, mais sur laquelle pas une seule fois il ne porta le regard.

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    La partie de cartes (Marius par Marcel Pagnol)

    (Photographe : Abraham Pisarek. Deutsche Fotothek. Source : Wikimedia Commons)

     

    Un déjeuner pris au restaurant avant le spectacle réunissait l'Inspecteur primaire et tous les enseignants qui apportaient leur contribution. Monsieur l'Inspecteur répondait avec empressement à notre invitation. La disette qui régnait à Bouzigues, son lieu de résidence, lui imposait de douloureuses restrictions. Ces agapes qui exhalaient un fumet d'avant-guerre lui procuraient une jouissance gastronomique qu'il ne cherchait nullement à dissimuler. Toute hiérarchie disparue, nous nous réjouissions de ce bel appétit. En revanche, notre estomac serré par le trac ne nous permettait de goûter que du bout des lèvres aux mets si traîtreusement alléchants qui nous étaient présentés.

    Une bergerie désaffectée se transformait en théâtre d'un soir. Le maçon du village construisait une scène rudimentaire faite de planches assemblées, supportées par des tonneaux. Monsieur le Curé avait l'obligeance de nous prêter, par l'entremise d'une dame patronnesse, un somptueux rideau rouge, digne du Châtelet, mû par des cordons latéraux. Cette marque de bonne volonté lui valait une place gratuite entre Monsieur le Maire et Monsieur l'Inspecteur. Cependant il ne nous fit jamais l'honneur de l'occuper. La chaise que nous lui réservions -car chacun apportait sa chaise- resta vide à chaque représentation. Sans doute voulait-il sanctionner par là notre présence purement occasionnelle lors de ses propres cérémonies. Monsieur le Maire, lui, n'apparaissait qu'à la toute dernière minute. Le préposé à l'ouverture du rideau attendait qu'il se fût assis pour frapper les trois coups et tirer sur les cordons.

    Un bal clôturait la fête qui se prolongeait jusqu'à une heure fort matinale. Le pick-up emplissait la salle, devenue trop petite, d'une musique assourdissante. Le vin blanc, importé en cachette de la plaine, accroissait encore l'excitation des danseurs. Ma femme ne pouvait résister aux accents d'une valse ou d'un tango. J'avoue qu'en dépit du vacarme, assommé de fatigue, je dormais déjà du sommeil du juste. 

    Les bénéfices de ces soirées permettaient d'affréter un gazogène pour une excursion au bord de la Méditerranée. Enfants et parents jouissaient ainsi, tout un dimanche, d'un changement total de décor. Nous eûmes même la surprise d'assister à l'émerveillement d'un couple découvrant la mer ! Que voulez-vous ? On voyageait avant-guerre beaucoup moins qu'aujourd'hui et, depuis 1940, on ne voyageait même plus du tout.

     

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    M. l'Inspecteur

     

    M. l'Inspecteur devait approcher de la soixantaine mais il nous apparut plus âgé à nous qui faisions encore l'apprentissage du métier. En le voyant se promener à côté de ma femme, dans la cour de l'école, comme un familier des lieux, dès la première semaine d'octobre 1945, je le pris pour le percepteur venu rendre une visite de courtoisie à des membres de cette minuscule communauté de fonctionnaires que les circonstances rendaient encore plus étroitement solidaires. "Je suis votre Inspecteur primaire" me déclara-t-il en me tendant la main. Je n'éprouvai pas à cette déclaration inattendue cette espèce de pincement au cœur, cet émoi soudain que ressent, en général, un enseignant à l'instant d'une telle rencontre. Sa bonne figure de grand-père éclairée d'un sourire bienveillant, sa vareuse de gros drap de couleur grise, son béret, ses gros souliers de marche, le remplissaient de bonhomie.

    Il fit de l'école du Caylar son port d'attache. Sitôt descendu de l'autocar qui, de bon matin, l'emmenait sur le Plateau, il enfourchait notre vieille bicyclette et se lançait sur les petites routes du Causse pour tirer de leur douillet isolement les maîtres du canton, toujours surpris de le voir surgir en aussi pimpant équipage.

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    Rochers sur le Causse du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

     

    Un jour d'hiver, ils nous demanda d'être présents au certificat d'aptitude d'une jeune débutante institutrice au poste des Rives. Nous partîmes, à pied, sous un ciel gris et une bise glaciale, tous trois caparaçonnés comme des explorateurs du Pôle. Dans sa petite classe, perdue au milieu de sa dizaine d'élèves, la maîtresse, tout d'abord intimidée, retrouva, très vite, son assurance en présence d'un jury aussi débonnaire. Un satisfecit unanime vint effectivement récompenser ses mérites et valut aux membres de la Commission quelques charcuteries du pays, cadeau qui paraîtra aujourd'hui surprenant mais qui, à cette époque, était un témoignage de remerciements hautement apprécié.

    Au retour, un vent violent et un froid accru nous réservèrent une réception autrement accueillante. Alors, M. l'Inspecteur, ayant assujetti son béret sur la tête et solidement boutonné sa vareuse, prit par le bras chacun de ses deux assesseurs et, d'un pas résolu, s'avança sur la route enneigée. De toute notre carrière, nous n'eûmes jamais plus l'occasion de collaborer d'une façon aussi étroite avec un Inspecteur primaire. Sa sollicitude à notre égard ne se démentît jamais. Elle se manifesta plus tard, alors même que nous ne dépendions plus de sa juridiction.

     

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    Instruction militaire

     

    À la rentrée de l'automne 1946, je reçus avec étonnement une lettre du Ministère des Armées envers lequel je pensais pourtant m'être acquitté de toutes mes redevances. Ce n'était pas en effet un ordre qui m'était envoyé mais une demande fort civile faisant appel à ma bonne volonté. Il s'agissait de familiariser les futures recrues du canton avec les premiers rudiments de l'instruction militaire. En compensation, et à l'issue de cette formation préliminaire, ces appelés auraient le choix des armes au moment de leur incorporation.

    Mises à part mes qualités supposées de pédagogue, je m'interrogeai sur les raisons qui avaient motivé ce choix. Certes j'étais flatté de la légendaire réputation qui, dans nos villages, à ce moment-là encore, auréolait la personne du maître d'école. Au regard de beaucoup, son savoir débordait largement de son cadre professionnel au point de prendre un caractère presque universel. Néanmoins, dans ce cas précis, un gendarme de la brigade ou le garde-forestier du village eût, à mon avis, mieux rempli cet office. Bien modestes et, du moins je le croyais, bien archaïques étaient mes connaissances acquises en ce domaine pendant un stage effectué en 1937 au Parc à Ballons de Montpellier. Ces journées de formation militaire avaient été surtout des heures de plein air et de détente. Certes, pendant l'été 1940 -de funeste mémoire- j'avais été contraint de manœuvrer dans une caserne de Narbonne. L'invasion soudaine et prématurée des légions teutonnes avaient mis une fin brutale à cet entraînement, brisant une carrière, qui eût pu être brillante encore que pleine de périls, en m'empêchant de m'élever au-dessus du grade de deuxième classe.

    Cependant, je m'aperçus que le cruel démenti infligé à nos stratèges n'avait en rien modifié le contenu du "Bréviaire du parfait soldat", très sereinement resté immuable. Dès lors je me sentis à la hauteur de la tâche proposée. J'acceptai donc de réunir deux fois par semaine, dans ma classe, les huit ou dix futurs soldats du canton. Du haut de mon estrade, avec pour tout uniforme ma blouse grise d'instituteur, je me trouvai même fort à l'aise. Pour affermir encore mon autorité, j'élargis le cadre étroit où m'enfermaient les directives reçues en insérant dans mes cours quelques rappels historiques, choisis à propos, dont ces grands élèves n'avaient gardé que de bien vagues souvenirs. La mise en pratique se déroulait dans la cour de l'école où nos gesticulations laissèrent croire qu'il s'agissait de répétitions en vue de la fête de fin d'année.

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    Formation militaire : escalade d'un mur

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Ces cours eurent comme épilogue l'exécution d'une opération fondamentale dans l'apprentissage de l'art guerrier : un tir réel en pleine nature.

    On m'avait fait parvenir, à cet effet, un fusil Lebel modèle 16 accompagné de deux douzaines de cartouches. Cet instrument, six ans auparavant, m'avait transformé en un tirailleur ensommeillé et factice, partant inlassablement à l'assaut des collines narbonnaises, chaque matin reconquises sous le feu serré de nos balles à blanc. Je n'avais retenu de ces attaques déclenchées au chant du coq que le désagrément d'un réveil claironnant et matutinal, et la crainte que cette stratégie napoléonienne n'ait une incidence fâcheuse sur mon avenir immédiat. J'appréhendais donc cette heure de vérité tant, sur ce point particulier, j'avais des raisons de douter de ma compétence. Il me fallut bien, pourtant, en fin de stage, me résoudre à prévenir la gendarmerie du jour, de l'heure et du lieu de nos grandes manœuvres.

    Le relief du plateau nous offrit un choix varié de stands de tir. Une toile agrémentée de cercles concentriques fut placardée contre un énorme rocher. Éloigné d'une centaine de mètres, chaque candidat, placé en position allongée -ainsi en avais-je décidé-, tira deux fois sur cette cible rudimentaire. Les résultats, dûment vérifiés après chaque tir, furent d'une précision qui ne devait rien aux explications données et pas davantage aux mises en garde que j'avais cru indispensable de fournir. Ces jeunes gens, tous chasseurs passionnés et avertis, maniaient le fusil, fût-il de guerre, avec une maîtrise et une dextérité qui laissaient loin derrière celles de leur instructeur. Ce dernier dut pourtant s'exécuter à son tour. Il n'eut, hélas ! même pas l'aide propice du plus léger coup de vent qui eût fait frissonner la toile et donné ainsi le change, mais il bénéficia du généreux réconfort de ses soldats qui voulurent voir dans une perforation au bord deux fois écorné la preuve indiscutable de son adresse.

    Je reçus, plus tard, un diplôme certifiant que j'avais conduit ce stage avec "compétence et dévouement", attestation qui mit fin aux doutes que je pouvais encore nourrir à ce sujet. En revanche, mes candidats furent incorporés dans des armes qui n'étaient pas celles de leur choix. Les Chefs sont souvent les seuls à être décorés.

     

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    Rêves d'un jour

     

    Ce jeudi d'avril 1948, la présence sur la place d'un camion-citerne transportant de l'essence ne pouvait que piquer ma curiosité. L'essence, symbole des jours heureux, combustible disparu dans la tourmente de l'été 1940 mais dont le nom, presque rayé de notre vocabulaire, avait conservé une résonance magique ! Un hasard providentiel voulut que le chauffeur fut un Piscénois, candidat comme moi, quelques années auparavant, au Conseil de révision. Il me fit un accueil très amical, m'avoua que sa cargaison, destinée aux militaires de la Cavalerie, représentait, pour lui, une fructueuse monnaie d'échange. En ma double qualité de concitoyen et de conscrit de la même classe, il estima que j'avais droit à un bidon gratuit de son précieux liquide et à la promesse de renouveler ce cadeau à chacun de ses passages. "Ça, au moins, ça ne sera pas gaspillé !" me glissa-t-il mystérieusement à l'oreille avec un sourire entendu avant de remonter dans sa cabine. De telles dispositions d'esprit ne pouvaient que me séduire. Je fus fidèle à ses rendez-vous ; de son côté il respecta si bien ses engagements que je me trouvai bientôt en possession d'une réserve de carburant suffisante pour nous permettre de rêver à l'achat d'un engin de locomotion.

    Il nous sembla plus raisonnable, au début, de limiter nos ambitions à l'acquisition d'une motocyclette d'occasion. À l'issue de nombreuses démarches et en échange d'une somme modeste, celle qui combla nos vœux voulut bien interrompre une retraite paisiblement vécue au fond d'un garage lodévois et consentit même à gravir l'Escalette, solidement amarrée dans la bétaillère du boucher. Quelques jours après, elle mit une aussi bonne volonté à redescendre avec ses deux passagers caracolant l'un sur sa selle, l'autre sur son porte-bagages. Mais au retour, notre équipée prit une allure toute différente. Notre moto eut une subite défaillance dès qu'elle aborda les premiers lacets de la côte et s'immobilisa, nous contraignant à rebrousser chemin et à remonter avec l'aide du car. Une attitude aussi inattendue qu'inacceptable ne nous laissa d'autre alternative que celle de nous débarrasser, au plus vite, de cette décevante mécanique. Cependant l'amateur aussi averti et candide que nous demeura longtemps introuvable bien que, pour écouler notre marchandise, nous eussions pris la précaution hypocrite, certes, mais indispensable, de passer sous silence le vice caché dont elle était affligée.

    Alors nous nous vîmes contraints d'envisager un sacrifice financier plus substantiel et de prospecter le domaine des automobiles d'un certain âge.

    Un vendeur se présenta en la personne de notre laitier. Il possédait, nous dit-il sur un ton confidentiel, une petite voiture en bon état de marche dont il voulait se défaire pour d'obscures raisons que notre hâte ne nous laissa pas le temps d'approfondir.

    Le jour convenu, il nous fit entrer dans un hangar jouxtant l'étable. Là, d'un geste aussi cérémonieux qu'un démonstrateur au Grand Salon découvrant un nouveau modèle, il enleva la vieille bâche grisâtre qui recouvrait l'objet de nos désirs, mettant à jour une torpédo Peugeot d'âge canonique. Ses lanternes globuleuses, sa manivelle pendant sous une calandre de cuivre, sa carrosserie à deux places disposées "en tandem" lui composaient une silhouette l'apparentant à des modèles d'avant la guerre de 1914. De fait, elle était née en 1920 et répondait au nom de "Quadrilette". "J'en veux trois mille francs" nous dit notre vendeur d'un ton résolu. Pour si incroyable que cela puisse sembler, cette apparition n'avait pas amoindri notre enthousiasme. En dépit de son allure de bisaïeule, cette voiturette n'en avait pas moins tous les attributs d'une automobile. Et puis les trois mille francs exigés ne souffraient aucune contestation. Trois mille francs ! Quelle aubaine ! Cette somme était tellement au-dessous de nos plus optimistes prévisions.

     

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    Peugeot Quadrilette (années de production : 1921-1924)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Arnaud 25)

     

    Curieusement, le moteur se mit à tourner dès les premiers appels de la manivelle. Cette docilité aurait dû nous paraître suspecte car elle pouvait signifier une mise en forme préliminaire. Mais, dans l'état d'euphorie où nous nous trouvions, ce départ facile nous parut aller de soi.

    Je me mis au volant avec une joie fébrile en conducteur n'ayant rien perdu de ses aptitudes en dépit de neuf années d'interruption. Ma femme prit place derrière moi sur l'unique siège disponible. Et nous voilà, tels un aviateur et son mécanicien sur un vieux coucou, au moment de l'envol, emportés par notre machine cahotante et pétaradante qui laissait dans son sillage des bouffées de fumée noire scandant les ratés du moteur.

    Las, cet état de grâce fut de courte durée. Sitôt parcourus les deux premiers kilomètres, nous fûmes soudain environnés de brindilles de paille qui paraissaient naître du dessous de la voiture avant de virevolter au gré des courants d'air. Je stoppai aussitôt. Un coup d'œil nous suffit pour comprendre l'origine de cette éclosion. En l'absence de chambres à air, introuvables à cette époque, notre laitier avait bourré de paille l'intérieur d'un pneumatique arrière. À l'arrêt, elle donnait à la roue une rotondité trompeuse mais, sous l'effet de la rotation, elle s'extirpait de son étouffoir pour papillonner dans la nature. Ainsi, peu à peu, le pneu se dégonflait, rendant la conduite hasardeuse. Cette consternante découverte sonna le glas de nos espérances.

    Le vendeur se montra étonné de notre renoncement. "Vous pouviez poursuivre votre route en toute tranquillité, nous assura-t-il. J'avais fait le "plein" de paille. Vous en aviez pour une bonne vingtaine de kilomètres. Croyez-moi, vous faisiez une bonne affaire." Mais notre emballement du début avait fait place à la suspicion. Nous étions loin de partager sa confiance -au demeurant peut-être simulée- dans son produit de substitution. Nous pensions même que cette duperie pouvait en cacher d'autres, plus pernicieuses.

    Comment prévoir que le temps justifierait ses propos, ce temps qui, aujourd'hui, pare de nouveaux attraits les objets de naguère et fait vendre, à prix d'or, les Quadrilettes amoureusement conservées?

     

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    Épilogue

     

    Cette seconde déconvenue mit un terme à nos recherches, la minceur de notre bourse limitant singulièrement notre champ d'investigation, mais cet échec eut un effet inattendu : il contribua à nous faire prendre une décision envisagée ce printemps-là : celle de demander notre changement.

    Pourtant le sentiment de trahir la confiante affection de nos élèves et l'amitié de tous ceux qui nous avaient apporté leur aide avec tant de générosité nous était insupportable. Nous pensions aussi que cette indépendance dans l'exercice de notre métier, le privilège de pouvoir prendre des initiatives périscolaires de notre choix, toutes ces libertés si difficiles sinon impossibles à retrouver ailleurs, allaient cruellement nous manquer.

    Cependant les interminables hivers aux rigueurs excessives, l'isolement qu'ils engendraient, le caractère spartiate d'un habitat vétuste avaient eu raison de la mauvaise conscience que nous donnait cet abandon. Les temps aussi étaient changés. Notre pays, convalescent depuis trois années, retrouvait peu à peu des forces nouvelles. Les frontières entre les monts et les plaines avaient disparu.

    Aux vacances de juillet 1945, un puissant diesel de déménagement, flambant neuf, ramenait sur la côte, accompagnés de leur jeune garçon, la maîtresse et le maître d'école du Caylar. Ils allaient poursuivre leur carrière au pays de Valéry et de Brassens. C'était un changement profond qui s'amorçait dans leur existence et, plus encore, un bouleversement total de leur vie professionnelle.

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    Le Canal royal à Sète, "pays de Valéry et de Brassens"

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Clemensfranz)

     

    Pendant de nombreuses années, lors de notre voyage traditionnel en Auvergne, nous avons traversé le Caylar sans avoir le "courage" de nous y arrêter, éprouvant même une espèce de crainte d'être reconnus. Enfin, un jeudi d'octobre, délaissant la nationale, nous avons osé faire une halte devant l'école. Poussant la porte d'entrée entrouverte, nous avons traversé le préau et pénétré dans la cour. Une voix, soudain, nous a interpellés : "Madame, Monsieur, qui venez-vous chercher ici ?" Comme des voleurs pris en faute, nous avons fui, sans répondre, poursuivis par cette voix dont l'écho déformé résonnait encore à nos oreilles alors que, déjà, s'annonçaient les gorges de la vallée. "Qu'êtes-vous venus chercher ici, qu'êtes-vous venus chercher ?"

    (Louis Joullié) 

     

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    Peut-être, dans quelque temps, retrouverons-nous Louis Joullié pour de nouvelles aventures, véridiques, que sa plume sait si bien faire revivre sous nos yeux...

     

  • Louis Joullié, un enseignant et écrivain captivant (1)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

    Je vous propose de suivre avec moi les "sentiers" tracés par Louis Joullié qui manie avec élégance et précision un style d'écriture d'une grande pureté.

    À son instar, nos regards, tour à tour amusés, bienveillants ou effarés, s'arrêteront sur des sites ou des objets qui, sous sa plume, s'animent, pensent, se révoltent. Nous pénétrerons dans des univers parfois hostiles, souvent amicaux, observés et décrits avec une minutieuse originalité et partagerons avec l'auteur de vivaces péripéties et une certaine nostalgie...

     

    Muletier d'occasion par Louis Joullié (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère) :  

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    Muletier d'occasion par Louis Joullié

    (Illustration de Marianne S.)

     

    "Cette histoire n'est pas une fiction ; les péripéties de l'action se sont réellement déroulées à une époque que n'ont pas oubliée ceux qui l'ont connue, dans un décor ne devant rien à l'imaginaire. L'auteur de ce récit l'a vécu tel que sa plume le raconte. À défaut d'autres mérites, ces lignes ont, du moins, celui de l'authenticité." (Louis Joullié)

     

    L'hiver 1944-1945, le premier que notre Languedoc vécut libéré de l'Occupation, fut paradoxalement un des plus rudes dont nous eûmes à souffrir. À Bessan, petit village de la plaine héraultaise où ma femme et moi enseignions, la pénurie se fit disette. Le troc devint une institution. Hélas ! le savoir, seul bien que nous eussions pu offrir aux autres, n'avait aucune valeur d'échange. Dans ces temps d'exception, le "primum vivere, deinde philosophare" était devenu le précepte général, même de ceux qui n'entendaient rien au latin. Notre indigence de biens matériels, et en particulier comestibles, faisait de nous les parias d'une société ayant retrouvé certains aspects de la vie primitive. Certes nous ne fûmes jamais faméliques au point de considérer le rat comme digne de figurer au menu -ainsi que le firent les Parisiens assiégés par Bismarck- mais notre pauvreté alimentaire, certains jours, fut assez grande pour que cette gravure d'histoire cessât d'être pour moi une simple image d'Épinal destinée à frapper l'imagination enfantine. Nous continuâmes à vivre dans ce monde étrange où, pour suppléer aux réalités absentes, fleurissaient l'ersatz, le factice, le faux-semblant, le trompe-l'œil : l'orge nommée café, les conserves riches de leurs seules étiquettes, le pain, digne de ce nom, une espèce portée disparue.

      

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    Hôtel de Ville de Bessan (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Le bois le plus grossier avait, de son côté, acquis des lettres de noblesse : il s'était fait essence pour nos automobiles et cuir pour nos souliers. Cette promotion sociale l'avait amené à déserter nos foyers où ne l'attendaient que des tâches subalternes. Notre moderne chauffage central qui étalait un luxe prétentieux continua à n'être qu'un ornement inutile mais, cet hiver-là, l'humble chaleur d'une modeste cuisinière devint un privilège dont nous fûmes exclus. Le froid de janvier devenu trop agressif, nous eûmes la tentation d'imiter la folie destructrice d'un Bernard Palissy, toutefois dans un but plus prosaïque. À la réflexion, la raison l'emporta. Je décidai de profiter du jour de congé hebdomadaire pour battre la campagne à la recherche d'un bien devenu aussi précieux.

    J'avais appris l'existence dans les vignobles avoisinants d'un amoncellement de troncs de madriers et de planches, restes d'une casemate de bois que les Allemands avaient détruite lors de leur départ. Ces vestiges représentaient une mine de combustibles pour ceux qui avaient assez de courage mais aussi de moyens pour en assurer le charroi. Ces deux conditions n'étaient pas aisées à remplir. Ma jeunesse, certes, à cette époque, malgré la rigueur du régime obligatoire, autorisait une semblable entreprise mais il me fut difficile de résoudre le problème du transport. Je pus toutefois aisément emprunter une vieille charrette qui, dans la poussière d'une remise, s'ennuyait sur ses brancards. Restait à trouver le tracteur de ce vétuste outil de travail. Un instant, je pensai m'atteler moi-même en m'aidant d'une courroie qui, fixée sur les côtés de la voiture et passée en bandoulière, conjuguait les efforts de tout le corps à la manière du rémouleur de Giono tirant sur sa bricole. Mais j'abandonnai très vite cette idée, sans doute, un peu, parce que je n'avais qu'une confiance limitée dans ma capacité musculaire ; surtout, je me refusais à donner le spectacle d'un "membre de l'Enseignement" dans une posture jugée peu flatteuse qui risquait d'être fatale au reste de considération dont il jouissait encore. 

     

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    Le Rémouleur par Francisco de Goya (1812)

    (Source : Wikimedia Commons. Photographie : auteur Yelkrokoyade)

     

    Je décidai donc de faire appel à l'énergie animale qui me parut plus fiable et plus avantageuse en raison de la charge importante qu'elle permettait de transporter. Je partis à la recherche d'un animal de trait. À cette époque, posséder un cheval ou un mulet constituait une fortune. Dès le début de la guerre, l'armée les avait réquisitionnés, les considérant sans doute comme des éléments essentiels de notre panoplie militaire. Ces animaux devenus introuvables étaient jalousement gardés par leurs propriétaires. J'entrai néanmoins en relation avec un viticulteur dont le fils avait été mon élève, ce qui expliquait l'audace de ma démarche. Mais les vertus que ce brave homme voulait bien reconnaître à l'enseignant ne lui offraient aucune garantie quant à l'aptitude de ce dernier à conduire un attelage. Je dus, pour le convaincre, user de tous les artifices ; j'allai jusqu'à rappeler mes origines paysannes par la branche maternelle ; ce label, dans mon esprit, était un gage de prédispositions innées pour les choses de la campagne. J'assurai -je n'en étais pas à une assurance près- que j'avais depuis longtemps dépassé le stade du premier essai de ce genre ; les récits que je fis, où j'oubliai mon rôle réduit à celui de spectateur, étaient là pour attester d'un professionnalisme confirmé dans ce domaine. Enfin, dans un élan inconsidéré de générosité, je promis de céder la moitié de mon butin. J'oubliais que celui à qui je m'adressais pouvait dédaigner mes largesses. La terre avait fait de son possesseur le seigneur de cette époque particulière. Mais la bonne volonté de cet homme était telle qu'il parut me croire et se laisser convaincre. Et voilà comment je me retrouvai, le matin de ce mémorable jeudi, tenant par la bride un mulet aux poils roux, à la haute stature, que j'allais m'efforcer d'asservir aux brancards de ma charrette.

    Je ne dus qu'à l'expérience d'un ami de parvenir à mener à bien cette opération. En dépit de mes assurances et de mes dons, j'aurais eu le plus grand mal à démêler puis à fixer les différentes attaches des harnais dont les noms mêmes m'étaient inconnus. Assez vite, la dernière sangle fut bouclée, les rênes bien disposées à portée de mes mains, la grande aventure pouvait commencer.

     

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    Mulet sous un arbre

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Dès le départ, comme le meunier de la fable, je cédai, à nouveau, à la crainte du "qu'en dira-t-on". Ayant pris place sur la planche de bois servant de banquette, je me trouvais occuper là une situation trop en vue ; ainsi juché, tenant les rênes avec la gaucherie d'un néophyte, il me sembla que j'étalais au regard de tous mon inexpérience et même une dangereuse maladresse. Je me hâtai de descendre de mon perchoir et, prenant mon mulet par la bride, près du mors, je traversai les rues, à pied, à l'heure du repas de midi ; le contact plus direct que j'avais avec l'animal me paraissait raffermir une autorité défaillante et montrer que j'étais bien maître de mon équipage. À la vérité, je m'aperçus, dès que nous eûmes atteint la grand-route, que ma monture trottinait avec une tranquillité souveraine et une superbe indifférence à mon égard. La direction empruntée semblait lui être familière et ma présence parfaitement négligeable. J'en vins à penser que cette sorte d'animal était victime de préjugés et se trouvait être d'un commerce plus facile qu'on ne voulait bien l'avouer. Alors, d'un saut, je m'assis sur le plancher de la carriole, les jambes ballantes, à la manière d'un roulier et je me laissai aller, d'un cœur léger, heureux de ma sortie champêtre, au gré de mon compagnon.

    Un vent du Nord-Ouest froid mais léger avait débarrassé le ciel de ses nuages, laissant le soleil inonder la campagne d'une lumière éclatante ; elle mettait de la gaieté sur la froideur de la terre engourdie, la nudité des arbres et des ceps, la grisaille des champs et des haies, la tristesse des temps. Le claquement sec des sabots sur le sol pierreux, les gémissements inquiétants de la carcasse branlante de la charrette troublaient seuls la quiétude d'une route devenue déserte au fil des ans. Nous arrivâmes assez vite à proximité de Vias, à la naissance du chemin de terre qui, à travers le vignoble, conduisait au "Trésor des Allemands". Par une légère traction des rênes, j'orientai le mulet dans cette nouvelle direction. Le sol était gras et mou, les roues s'enfonçaient dans des ornières profondes, épousant les bosses et les creux, secouant sans ménagement plateau, ridelles et cocher. Le mulet avançait toujours et ne s'arrêta que sur un "ho !" impératif sorti de ma bouche avec toute l'autorité d'un charretier confirmé.

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    Remparts de Vias (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Devant moi s'étendait une vaste excavation remplie d'un incroyable amalgame de rondins, de planches, de madriers ; certains émergeaient à peine du sol, d'autres, d'une taille respectable, auraient exigé pour les soulever la puissance d'une paire de bœufs. Cet inextricable fouillis baignait, par endroits, dans une fange jaunâtre et gluante. Ce spectacle brisa net mon enthousiasme et me figea sur place. La lourdeur du travail à accomplir me parut insurmontable. Cette masse de bois aurait couvert les besoins d'un village tout entier mais elle était quasiment inviolable. Je regardai mon mulet impassible, ma charrette grotesque et je trouvai soudain que nous formions un bien pitoyable trio.

    Je ne sais plus aujourd'hui où je trouvai le souffle nécessaire pour extraire de ce magma quelques rondins de bois ayant "l'échelle humaine". Toujours est-il qu'après plusieurs heures d'efforts entrecoupés de fréquents moments de découragement je réussis à entasser une provision suffisante pour ne point rendre vaine mon équipée. Le soleil avait, entre-temps, épuisé sa lumière et revêtu son manteau du soir ; énorme boule rougeâtre, il incendiait encore le faîte des collines quand, recru de fatigue, je donnai le signal du départ.

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    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Je repris mon mulet par la bride et, pour l'encourager, je lançai un "hue !" plein de conviction. La bête se raidit, les muscles de ses pattes se tendirent vigoureusement, la charrette s'ébranla avec lourdeur, écrasant la crête des ornières que le froid commençait à durcir. Quelques planches sous la brutale traction et les premiers cahots s'échappèrent du chargement mal équilibré, mais j'avais hâte de rejoindre la route et j'abandonnai là ces indices de mon larcin. Mon équipage avança en brinquebalant. Le mulet ouvrait la marche, l'étroitesse du chemin m'obligeant à marcher derrière la carriole. De là, je regardais avec fierté le fruit de mon labeur et me réjouissais des promesses qu'il renfermait. Elles me réchauffaient le cœur et allégeaient ma fatigue. Nous parcourûmes ainsi une centaine de mètres. Soudain, les grincements de roues sur l'essieu cessèrent, le mulet venait de s'immobiliser. Je me portai aussitôt en avant et constatai avec effarement et inquiétude qu'une tranchée assez large et assez profonde pour interdire le passage de tout véhicule avait été hâtivement creusée. Je ne trouvai point à cet obstacle si promptement réalisé d'autres explications que celle d'une malveillance préméditée. Avais-je emprunté une voie privée, bafoué le droit de passage réservé au seul maître de ces lieux ? Avait-on voulu punir cet acte de lèse-propriétaire ? Ces réflexions firent naître en moi une colère subite qui s'extériorisa par un chapelet d'invectives à l'adresse des auteurs anonymes de cette traîtrise. Le mulet parut tout aussi indigné car il manifesta par une méprisante pétarade le dégoût que lui inspirait un procédé aussi infâme. Notre mutuelle réprobation, pourtant gaillardement exprimée, se perdit dans le silence de la nuit naissante. L'heure, du reste, n'était pas aux vaines récriminations pour si justifiées qu'elles fussent. Il fallait trouver au plus vite une issue qui nous permettrait d'échapper à la souricière qu'on nous avait si lâchement tendue.

    Deux vers de Vigny parlant d'un loup en butte, lui aussi, aux pièges des hommes me vinrent alors aux lèvres :

    "Il s'est jugé perdu puisqu'il était surpris,

    Sa retraite coupée et tous ses chemins pris".

    Cette phrase se mit à tourner mécaniquement dans ma tête comme la complainte d'un limonaire. Cependant je n'assimilai point ma situation à celle du loup et ce rappel littéraire n'était que pure déformation professionnelle.

    Force nous était pourtant de rebrousser chemin ; mais l'exiguïté de ce dernier interdisait un demi-tour exécuté sur place ; par ailleurs, contraindre l'attelage à effectuer une marche arrière s'apparentait, pour moi, à un exercice de haute voltige digne d'un cadre de Saumur. Je n'avais pourtant pas le choix des moyens. J'entrepris donc cette manœuvre périlleuse. 

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    Cadre noir de Saumur. Courbette montée

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Alain Laurioux)  

     

    Saisissant la bride, je m'efforçai en la tirant assez fortement en arrière de faire comprendre à l'animal ce que j'attendais de lui. Peine perdue, le mulet secoua la tête, ses oreilles frissonnèrent mais ses pieds restèrent rivés au sol. J'accompagnai alors ces incitations par des exhortations verbales empruntées au vocabulaire des gens de la campagne. "Arrié", criai-je à tue-tête, "arrié", et je faisais rouler les r, affermissant ma voix, tirant sans ménagement sur le mors avec une nervosité accrue par la résistance obstinée que je rencontrais. Empoignant enfin le rayon d'une roue, je pesai sur lui de toutes mes forces -comme les postillons quand s'embourbait la diligence- et, tout en hurlant des "arrié" désespérés, je tentai d'amener la bête à un recul salvateur. De fait, le mulet tenta brutalement un pas en arrière ; je n'eus pas le temps de m'en réjouir. Dans un fracas épouvantable de bois écroulé, mon quadrupède s'affala comme une masse entre les brancards, les pattes repliées, le ventre touchant le sol; puis il resta immobile, redressant seulement la tête. Une partie de la cargaison avait glissé du plancher affaissé et pesait sur son arrière-train ; sa poitrine se gonflait et se dégonflait au rythme d'une respiration haletante ; des fils de bave pendaient de ses babines. Ce spectacle me jeta dans un complet désarroi. J'étais affolé par la crainte que ses pattes n'aient pu supporter sans dommages la masse pesante du bois et celle de son propre corps. Dans un mouvement machinal, je me mis en devoir de l'alléger de son fardeau mais ma fébrilité rendait mes gestes maladroits et désordonnés. J'essayai, dans mon trouble, de redresser les brancards mais j'eus vite conscience de l'aspect dérisoire de ma tentative. Alors, je fus pris d'une angoisse qui m'ôta toute force et je restai là, écrasé de lassitude et d'abattement.

    L'obscurité avait effacé les contours des reliefs ; la campagne avait pris un aspect uniforme d'où, seules, émergeaient les silhouettes les plus proches ; mon isolement était devenu total. Cependant, le froid très vif et la pensée que d'éventuelles blessures pouvaient entraîner la mort du mulet me tirèrent de ma prostration. Réduit à mes seules forces, j'étais entièrement désarmé ; je devais trouver de l'aide à tout prix et très vite. Cette décision relança mon courage. En quelques minutes, je gagnai la route puis marchai en direction des premières maisons de Vias.

    J'allai d'un pas qui s'accélérait au diapason de mes pensées. La vision du mulet immobilisé dans une position dangereuse ne me quittait pas ; la crainte qu'on ne rendît mon inexpérience responsable de l'accident me harcelait ; au fil des minutes, ces appréhensions se renforçaient, devenaient certitudes. Les premières lueurs du village, enfin, apparurent toutes proches comme autant de signes de réconfort et d'espérance.

    Je décidai de me rendre à l'école où je savais pouvoir compter sur un accueil amical et une aide acquise d'avance. Je trouvai le groupe scolaire au bout d'un alignement de maisons aux portes cochères ; il m'apparut comme une réalité familière et apaisante au milieu d'un cauchemar. Au-dessus des classes s'ouvraient les fenêtres d'un appartement. Je traversai la cour déserte, me perdis dans l'obscurité d'un vestibule, gravis plusieurs marches, puis, sur le palier, frappai à une porte sur laquelle je déchiffrai un nom, celui du directeur. Mon cœur battait d'impatience et d'une indéfinissable appréhension. Un homme vint m'ouvrir ; je me présentai à lui et, sans plus attendre, narrai ma mésaventure. Il ne me laissa pas finir. L'altération de ma voix, mes traits tirés, ma mine défaite parlaient avec plus d'éloquence. Il me fit entrer, me réconforta par quelques paroles rassurantes, chaleureuses, et me pria d'attendre. Il s'absenta un court instant puis revint accompagné de deux jeunes garçons, solides, à l'allure décidée. Ils apportaient avec eux une lanterne et deux grosses cordes.

    Nous partîmes sur-le-champ. La nuit s'était installée, une de ces nuits d'hiver, glaciale, où le ciel languedocien luisant d'étoiles laisse tomber sur la terre une lumière blafarde. Sous son éclairage nous allions, silhouettes inquiétantes, avec nos passe-montagnes ne laissant à nu que le regard, notre démarche résolue, notre attirail suspect. À nous voir, on aurait pu se méprendre sur le but de notre expédition. Nous n'échangeâmes que peu de mots tant nous avions hâte d'être à pied d'œuvre. En peu de temps, nous fûmes sur les lieux de mes "exploits".

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    (Source illustration: fr.123ref.com)

     

    Le mulet paraissait figé dans la même posture ; il gardait toujours la tête relevée mais semblait incapable de mouvoir ses pattes ; des frissons rapides parcouraient sa peau. L'animal fut promptement délesté du bois qui l'oppressait, puis mes "sauveteurs" lui ôtèrent ses harnais, le libérant des entraves qui pouvaient gêner ses mouvements. À la lumière falote de la lanterne, ils firent ensuite passer les cordes sous son ventre en les écartant l'une de l'autre. Chacun, alors, se saisit d'une extrémité et, sur un ordre donné, à l'unisson, nous tirâmes avec force. Cette manœuvre s'accompagnant d'un concert intraduisible d'encouragements pour exhorter la bête à participer à son propre rétablissement. Pendant quelques secondes, tous nos efforts parurent vains ; brusquement, le mulet se dressa sur ses pattes avant et s'y maintint solidement arc-bouté, puis, dans un mouvement brutal, semblable à une ruade, il releva son postérieur ; un instant, il demeura hésitant, mal assuré, cherchant un équilibre plus stable comme un poulain venant de naître qui a déplié ses membres et s'efforce de prendre pied dans la vie. Mais bientôt une sorte de hennissement vint saluer notre victoire et parut exprimer sa reconnaissance. L'un des hommes alors s'approcha, lui caressa longuement l'encolure, tapota affectueusement ses flancs en lui parlant pour le rassurer. Il s'apprêtait à se baisser pour examiner l'état des articulations quand, d'une brusque détente, le mulet fit un bond en avant, franchit la tranchée et détala à toute vitesse sous nos yeux ébahis. Un instant étouffé par la terre du chemin, le bruit de ses sabots résonna sur les pierres de la route puis, peu à peu, s'évanouit dans le lointain : "Ah, le drôle !" s'écria quelqu'un, "nous voulions savoir s'il n'avait aucun mal, il nous a répondu d'une manière qui ne laisse aucun doute sur son état."

    Se tournant vers moi dont il devinait à la fois l'inquiétude nouvelle et l'ahurissement, il ajouta : "Sa fuite brutale est tout à fait rassurante. Soyez sans crainte, votre mulet retrouvera sans aide son écurie ; cette course va lui permettre de s'échauffer, c'est une réaction qui lui sera salutaire." Je l'entendais à peine; je n'avais plus la force de penser. Je remerciai en quelques mots la petite équipe qui m'avait si affectueusement secouru, et je laissai comprendre que là ne se limiterait pas ma gratitude. Tant de fatigue inutile, de coups de théâtre angoissants, de déconvenues me laissaient le corps meurtri et l'esprit vide, tel un boxeur sortant du ring après une défaite. Nous nous séparâmes. Mon impatience était grande maintenant d'aller rassurer les miens. Mais avant de m'enfoncer dans la nuit, je jetai un regard plein d'amertume vers la charrette abandonnée au milieu de ma cargaison éparse. Elle sembla m'exprimer ses regrets, les bras levés vers les étoiles.

    Le mulet, sans fil d'Ariane autre que son instinct, avait bien regagné sa remise. À mon retour, je le trouvai en train de mâchonner avec application une poignée de foin d'un air satisfait et serein. Quand il me vit, ses yeux parurent pétiller de malice ; sa lèvre supérieure se retroussa comme s'il ébauchait un sourire, puis il détourna la tête avec une nonchalante indifférence.

    Je n'étais plus, pour lui, qu'un inconnu.

    (Louis Joullié)

     

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