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collège de pézenas

  • Louis Joullié - Piscénois et "vieilles pierres". Mon collège d'avant-guerre (9)

    Voici, chers Lectrices et Lecteurs, une nouvelle anecdote de Louis Joullié qui nous offre une promenade culturelle dans la ville de Pézenas ainsi qu'une visite nostalgique du collège de ses jeunes années.

     

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    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Piscénois et "vieilles pierres". Mon collège d'avant-guerre"

     

    C'est au Collège de Pézenas que j'ai fait mes "humanités" ainsi qu'on se plaisait à le dire, autrefois, avec un rien de condescendance et une pointe de préciosité. Sur le fronton de l'entrée, deux plaques de marbre blanc rappelaient -et rappellent encore- la date de sa naissance, 1597, et le nom de son fondateur, le roi Henri IV, le Bon roi Henri comme le surnommaient ses contemporains, qualificatif auquel les Piscénois ne pouvaient que souscrire. Elles mentionnaient aussi les noms des personnages illustres qui l'avaient honoré de leur présence : Vidal de La Blache dont nous retrouvions la signature au bas de nos cartes murales de géographie, Massillon, prédicateur de renom, membre de l'Académie qui resta cependant, pour nous, longtemps un inconnu. Seules les dernières lignes de cette succincte biographie retenaient notre intérêt car elles flattaient notre amour-propre. "Nombre de Français célèbres, disaient-elles, y ont reçu l'Enseignement." Nous nous plaisions à rêver que l'anonymat de cette phrase cachait déjà, par anticipation, le destin, hors du commun, de certains d'entre nous.

     

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    Vidal de La Blache (1845-1918), géographe français

    (Source photographie : Wikimedia Commons)

     

    La reconnaissance que nous devions à Henri IV ne fut pas lourde à porter. Le geste historique de ce roi finit par s'effacer de nos mémoires bien que l'inscription gravée dans le marbre nous le rappelât chaque jour. Notre ingratitude s'étendit aussi au Connétable de Montmorency, Seigneur de Pézenas, Gouverneur du Languedoc, qui s'était fait, à la Cour, l'avocat de ses sujets. Nous n'apprîmes que bien plus tard la dette que nous avions envers lui. Car nous vécûmes, tout au long de nos études secondaires, dans l'indifférence désinvolte du passé de notre cité et des témoignages demeurés intacts de son histoire.

    Un tel manque d'intérêt avait une excuse qui était le comportement, à cet égard, de nos aînés et de nos éducateurs. Mis à part, en effet, certains "marginaux", épris du passé et férus d'art ancien, les Piscénois portaient un regard absent sur leurs richesses architecturales dont il eût été pourtant légitime qu'ils s'enorgueillissent. En vain, un des leurs, Albert Paul Alliès, dans un livre d'une documentation précise et abondante, avait, avec passion, tenté de revaloriser à leurs yeux le patrimoine dont ils étaient les héritiers. C'est qu'à l'inverse de ceux qui ne voyaient que le devant de la scène, ils s'intéressaient, eux, à l'envers du décor. Cela les avait empêchés de se laisser prendre à l'envoûtement de leurs "vieilles pierres". Ils se refusaient à jeter sur elles le seul regard de l'artiste ou de l'historien. Ils pensaient que certaines façades ouvragées de ces maisons pressées les unes contre les autres, semblant s'épauler mutuellement pour se tenir droites, pour si admirables qu'elles fussent, ne pouvaient faire oublier ceux qui vivaient dans ces murs dégradés par le temps et l'abandon. Ces "vestiges des splendeurs passées" cachaient souvent un habitat insalubre, parfois sordide. L'humanisme de mes concitoyens les avait empêchés d'en devenir les zélateurs.

    Du moins ces éloquents témoins constituaient-ils pour nos professeurs la vivante illustration d'une époque dont ils nous enseignaient l'histoire. Paradoxalement ils négligèrent cet atout providentiel. Jamais aucun d'eux ne guida nos pas dans les rues tortueuses du Château. Il suffit, pourtant, de franchir la porte Faugères, ouverture dans les anciens remparts, puis de gravir la rue des Litanies pour imaginer les contraintes des Juifs cloîtrés dans le Ghetto ; il n'est que de monter les escaliers de l'Hôtel d'Alfonce pour entendre Molière jouant l'Étourdi* ou la Jalousie du Barbouillé**. Dans les quartiers de la butte, le visiteur met son pied dans "l'empreinte du Moyen Âge".

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    La Porte Faugères à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34) 

     

    Collégiens, c'est dans les gravures de nos livres et l'univers étroit de nos classes que nous l'avons découvert. Seul est demeuré dans ma mémoire le souvenir de l'ascension annuelle et printanière de St-Antoine, colline qui culmine à une centaine de mètres au-dessus de la plaine héraultaise mais cette partie de campagne revêtait un aspect hygiénique et récréatif qui l'emportait, de loin, sur son caractère pédagogique. Des idylles même, paraît-il, y prirent naissance ! On comprend que le temps manquât pour une leçon de géologie appliquée, but officiel de cette sortie agreste. De nos jours, trente élèves, professeurs en tête, s'envolent, à l'aube, vers la capitale, en aperçoivent au galop les monuments, parcourent Versailles dans le même élan puis reviennent au crépuscule, les yeux pleins de sommeil, les oreilles bourdonnantes, l'esprit barbouillé d'images. Chaque génération a ses fantaisies éducatives et ses excès. 

    Nous avions, nous, le privilège de posséder, à domicile, épargné par le temps, un somptueux héritage, vitrine ouverte sur un passé toujours présent. La vue quotidienne d'un décor, fût-il prestigieux, en banaliserait-elle sa présence au point de la cacher ?

    Quand, jeunes collégiens, nous descendions la rue St-Jean, nous passions, indifférents jusqu'à la cécité, devant la Collégiale et la Tour des Commandeurs, nous n'avions d'yeux que pour deux bouchons de liège, coloriés en classe, qui disputaient dans les eaux capricieuses du ruisseau une course nautique. Il est vrai que, souvent, l'enjeu du pari était un rouleau de réglisse à deux sous acheté à la pâtisserie Roucairol ! Plus tard quand nos courses poursuites nous entraînaient dans le dédale des rues aux grosses pierres inégales, nous traversions au pas de charge la Place Gambetta où s'élève le Palais Consulaire, devant l'Hôtel de Sébasan où coucha Anne d'Autriche, nous marquions un temps d'arrêt -mais c'était pour reprendre le souffle- nous ignorions la Niche, joyau de la Renaissance, où s'abrite St-Roch qui, médusé mais indulgent par vocation, devait prendre le Ciel à témoin de notre double impiété. 

    Un jour vint, pourtant, où le cinéma toucha Pézenas de sa baguette magique. C'était celle de Philippe de Broca. Ce n'était point le hasard qui l'avait amené là mais la découverte de cet extraordinaire décor naturel, d'une restauration facile, qui comblait les vœux et la bourse du metteur en scène de Cartouche.

    Sous les feux des projecteurs, et grâce au jeu des comédiens, ruelles médiévales, balcons en fer forgé, lourdes portes aux marteaux ciselés, fenêtres à croisillons, escaliers en colimaçon, cours, hôtels particuliers émergèrent de leur sommeil séculaire et reprirent vie. Convertis ou non à la religion des vieilles pierres, les Piscénois, qui sont aussi gens avisés, comprirent toutes les ressources qu'offrait ce que, dès lors, ils ont somptueusement baptisé "la Versailles du Languedoc".  Alors, que bourdonne la "Mirondela"*** et que roule l'obole du touriste dans la gueule du Poulain Piscénois**** au son de la grosse caisse, des fifres et des tambours... 

     

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    Le Poulain de Pézenas

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

     Mais revenons à notre Collège tel qu'il apparaissait à l'adolescent que j'étais alors.

    Une fois gravies les marches du perron et franchi le seuil de la lourde porte d'entrée, il fallait satisfaire au regard de la concierge qui surveillait les allées et venues avec une vigilance sans concession.

    On avait ensuite accès à une courette dite Cour d'Honneur. À quoi devait-elle cette distinction ? Rien dans sa configuration ne justifiait ce titre. Elle était prisonnière de trois façades, hautes et austères, et d'une grille. Avait-elle été dans son passé le théâtre de cérémonies pleines d'apparat ? Sans doute, nous étions tenus de lui témoigner notre respect en évitant de la traverser "en courant", la course à pied n'ayant sans doute pas la solennité requise pour de tels lieux.

    Elle était bordée sur sa gauche par un bâtiment qui abritait le réfectoire et le dortoir de l'internat. L'internat ! Ce mot m'a longtemps inquiété. Je croyais qu'un interne était un enfant indocile, rebelle à l'éducation parentale. Je pensais que la famille, à bout d'arguments, avait confié aux autorités collégiales le soin de ramener à l'obéissance une progéniture rétive, fût-ce au prix d'une certaine rigueur. À mes yeux, l'internat n'était pas une exigence imposée par l'éloignement mais une punition, et la seule idée que je puisse, un jour, faire partie de cette frange d'infortunés m'emplissait d'une crainte indéfinissable. J'arrivais heureusement à me convaincre qu'un sort semblable ne me menacerait jamais. Les temps, pourtant, étaient proches où l'obligation me serait faite d'entrer prématurément et pour une durée indéterminée à "l'internat" d'une caserne !

    Une trouée formant vestibule dans un deuxième bâtiment construit à la perpendiculaire du premier donnait sur la grande cour, celle de nos ébats récréatifs.

    L'aile droite se terminait par une galerie voûtée, les arceaux, refuge apprécié par temps de pluie bien qu'en raison de sa faible étendue le règlement nous condamnât à l'immobilité, solution commode qui permettait d'en agrandir la surface. Elle comprenait également deux classes dont l'une appelée, sans doute par euphémisme, "étude" était en réalité le lieu où, le jeudi, les "collés" purgeaient leur peine. C'était aussi le refuge des proscrits : chahuteurs de tout acabit, indécrottables paresseux mis à la porte des classes dont ils troublaient la quiète ordonnance. Une sentence professorale sans appel suivie d'une exécution immédiate les envoyaient sur ces bancs d'infamie accompagnés de quelques phrases moralisatrices déplorant leur conduite présente et augurant leur avenir sous les plus sombres auspices. On sait ce qu'il advient à certains de ces "bannis". La Fortune, capricieuse, dont les critères nous échappent, leur distribue, parfois, plus tard, ses meilleures cartes.

    Jouxtant la cour de récréation, se dressait un bâtiment imposant aux lignes abruptes, à l'aspect sévère. C'était le tabernacle de la pensée, le temple du savoir. Toutes les disciplines y étaient réunies. Des portes dont la hauteur inhabituelle soulignait l'étroitesse donnaient accès aux classes. Devant elles nous formions les rangs quand le roulement du tambour calmait nos jeux et ramenait le silence.

    Car le tambour était l'ordonnateur du temps. Entre les mains du concierge, il avait perdu l'allure martiale de son impériale origine ; il s'apparentait même, parfois, à un tambour de camelot qui attire les chalands ; son propriétaire profitait, en effet, de la récréation pour vendre des pains au chocolat et des croissants chauds.

    Le rythme des baguettes martelant sa peau était invariable mais son roulement monotone avait sur moi une résonance appropriée à l'instant : inquiétante si son écho assourdi me parvenait aux abords du Collège laissant présager les sanctions du retard, angoissante dans les dernières minutes qui précédaient l'heure d'une composition, mais combien apaisante quand la musique libératrice me surprenait au tableau noir, en classe de physique, l'esprit désorienté, la main levée tenant entre les doigts un bâton de craie blanche à laquelle je m'efforçais de trouver un emploi ! Comme le gong sauve le boxeur au bord de l'abandon en paralysant subitement les poings de l'adversaire, le tambour annulait magiquement la question posée et figeait, à jamais, une réponse aléatoire dans sa laborieuse gestation. L'intérêt se détournait de moi ; un tohu-bohu fait du heurt des souliers sur les pieds des tables, du cliquetis des cartables refermés et des conversations renaissantes envahissait soudainement la classe ; je me hâtais de me fondre dans ce tumulte, le cœur encore battant, la mauvaise note évitée, ma dignité intacte...

    Notre vieux Collège a survécu à l'épreuve de la guerre mais n'a pu survivre à celle des temps modernes. L'automobile dévoreuse d'espace et la bureaucratie aux étouffantes tentacules se sont insinuées dans ses murs. Amputée de son "sanctuaire", la cour s'est étendue mais n'est plus qu'un vaste parking. Seuls sont sensibles aux cicatrices laissées ceux qui ont, autrefois, égayé ces lieux de leur jeunesse et ne savent aujourd'hui où accrocher leurs souvenirs. Dans cet "asile sacré des Muses", on voit même parfois se dresser un mât et se gonfler la toile d'un cirque ! O tempora ! O mores ! 

      

    * L'Étourdi ou les Contretemps : comédie en cinq actes et en alexandrins de Molière.

    ** La Jalousie du Barbouillé : farce en un acte en prose de Molière.

    *** Mirondela : reconstitution dans les rues de la vieille ville de l'artisanat médiéval sous forme d'ateliers et d'échoppes.

    **** Le Poulain : sorte de cheval symbolique fait de cerceaux de bois recouverts d'un drap bleu orné de fleurs de lys et des armes de la Ville. Des porteurs cachés dans ses flancs font avancer et reculer la bête en tous sens. Un danseur muni d'un tambourin exécute devant elle des pas endiablés. La tête s'agite au bout d'un long col de bois. Sur le dos sont assis deux mannequins, Estieinou et Estieinetto. La légende veut que le roi Louis VIII ayant laissé sa jument malade à Pézenas la retrouvât au retour avec à ses côtés un poulain. L'actuel "poulain" de bois perpétue la mémoire de cet évènement.

     

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    Prochainement, chers Lectrices et Lecteurs, nous quitterons Louis Joullié avec un dernier récit...