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René Douzal - Les pieds dans les copeaux (1)

 

Après "Une petite Promenade", poursuivons, si vous le voulez bien, Chers Lectrices et Lecteurs, la découverte des récits de René Douzal, écrivain et professeur-pigeon voyageur.

 

Dans mes Carnets de Lecture :

Le Nombril d'Agathé par René Douzal (épuisé).

"Les pieds dans les copeaux

La meule à aiguiser les outils, avec ses gros pieds pleins de toiles d'araignées enrobées de sciure, dormait dans un coin de l'atelier, manivelle au repos. Dans le berceau de l'appareil gisait une couche d'argile arrivée jusque-là pour une raison qui m'échappait. D'un mouvement rapide, papa tapait un rabot contre l'établi, et quatre ou cinq pièces de bois et de métal s'éparpillaient.

"Le premier travail, c'est de savoir affûter !", disait-il.

Il fallait coincer le fer terminé par le couperet bleuté contre la planchette munie de tasseaux, tourner la manivelle, rajouter parfois un peu d'eau, et maintenir une pression régulière, ni trop forte, ni trop légère. Le système se bloquait souvent, le fer plongeait et se plantait dans l'argile, ou il sautait jusqu'à ce qu'on le libère.

Je n'ai jamais pu y arriver, je ne sais pas affûter, et c'est sûrement pourquoi je ne suis pas bricoleur. Papa, lui, faisait chanter les biseaux dans la pénombre.

meule à aiguiser les outils

Dans la menuiserie par Carl Larsson (1905)

(source illustration : https://www.peintures-tableaux.com/)

 

Contre le portail, près de la meule, je me souviens d'un vieux calendrier auquel je trouvais de l'allure. Il représentait un cercueil confortable, douillet, rembourré, avec cette légende : "Savez-vous qu'un capitonnage LACRIMA coûte moins cher qu'un drap, même usagé ?" J'ai mis plusieurs années pour deviner ce qu'un drap même usagé venait faire dans cette affaire.

Les vrais cercueils, en chair et en os, nous avions l'habitude, c'étaient des meubles comme les autres, et même beaucoup plus intéressants, car ils représentaient les bonnes journées, payées "rubis sur l'ongle", selon l'expression. Nous vivions l'époque bénie où les menuisiers faisaient souvent la dernière boîte, et les gens venaient même la commander à l'avance.

Aussi, il y avait toujours des "têtes" et des "pieds" tout prêts qui attendaient le bon vouloir du client. Le jour venu, mon père, double-mètre et grand crayon rouge dans la poche de son pantalon bleu, enfonçait la petite casquette sur son crâne dégarni, laissait le travail en plan, et partait, l'air triste, derrière une personne en deuil : il allait prendre les mesures.

Alors c'était le chant dynamique de la machine, la forte odeur de chêne ou de sapin, les copeaux bronzés qui sentaient le poivre, et le boucan des marteaux quand on donnait le coup de main pour clouer le fond. On tapait de plus en plus férocement, en faisant attention à bien faire jointer les planches, grosses pointes plantées en biais, que le marteau tordait parfois à angle droit en crachant une étincelle pour nous calmer. On s'acharnait jusqu'à minuit si nécessaire, il fallait faire vite, surtout l'été.

Le cercueil astiqué, poncé, mastiqué, c'étaient alors ces mixtures d'huile de lin, de brou de noix, de vernis, et d'autres secrets encore, qui transformaient cette caisse en chef-d'œuvre. On finissait par les cabochons nickelés, les poignées qui jetaient des éclairs, et la croix d'étoffe violette sur laquelle reposait le Christ flambant neuf. Il n'était pas rare que des gens venant de la rue, après un instant de surprise nerveuse, se découvrent respectueusement, parlent à voix basse et marchent sur la pointe des pieds.

Nous, on les essayait souvent, ils nous allaient bien ou gênaient aux entournures, mais quand on réussissait à y faire entrer quelqu'un et qu'on saisissait le couvercle, la blague tournait vite à la panique. Je partais à travers les ruelles, le cercueil sur un brancard, papa fermant la marche et accordant son pas au mien. J'étais un peu honteux, gêné par les réflexions des gens qui prenaient le frais devant leur maison :

"Bou Diou, ce costume, tu peux te le garder... Tu vas loin avec cette caisse, René, elle est vide au moins ?" 

L'hiver, c'était sinistre, pas un chat dans les rues, maigres ampoules par-ci, par-là, et la "clocheuse" qui annonçait "en patois" le nom et le surnom du défunt, par une litanie figée dans le temps :

"Toutes lous paisans e tout corps d'estat soun invitats de se randre a l'enterramen de la femno de Martin loi pichot, dema a cinq ouros." 

C'est en arrivant près du seuil drapé de noir que l'angoisse me nouait les tripes. Mais papa disait heureusement :

"Ramène le brancard à l'atelier, ils sont assez nombreux, j'ai pas besoin de toi."

Je filais sans demander mon reste, il frappait discrètement à la porte, vilebrequin à la main, la famille se remettait à pleurer et à gémir de plus belle à la vue de la boîte.

Le père revenait, se lavait les mains à l'alcool, et donnait quelques explications à mi-voix, pendant qu'on mangeait la soupe. Nous tendions l'oreille entre deux cuillerées.

Le plus dur, c'était dans les petites maisons aux escaliers impossibles :

"On a dû le descendre dans un drap et faire la mise en bière devant la porte..."

Mais c'était une semaine bien bouclée, avec en plus la fierté d'avoir réalisé un beau meuble, et il y avait une espèce de compétition entre menuisiers qui, à chaque enterrement, s'espionnaient, comparaient les styles, les coupes, les ornements, la couleur, et mettaient un point d'honneur à faire toujours mieux. La première pelletée de terre sentait le sacrilège.

La grande peine, pour mon père, clouer des caisses pour enfants. Ça le rendait malade de tristesse, et il a fini par refuser de les faire. On mourait beaucoup avant l'âge de raison à cette époque, et le cimetière était plein de petits lits métalliques en guise de pierres tombales.

Mon père, autodidacte, connaissait mal le meuble et le laissait aux vrais ébénistes. Son boulot, les portes, les fenêtres, les volets de toutes sortes. Et les termes poétiques jaillissaient : portes d'entrée avec panneaux en relief, bouvetées, billes de chocolat, portes pleines à moulures, vitrées à ventaux, fenêtres à guillotine, à croisillons, à petits bois, contrevents brisés, à l'italienne... Ah ! quel beau métier qui emploie de tels mots !

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"... et le laissait aux vrais ébénistes."

L'Atelier de Sassor de Denis Bruyère, ébéniste créateur et sculpteur ornemaniste belge.

Outils sur un pan de mur, scie de marqueterie à pédale,

servant à découper et chantourner et presse d'ébéniste.

(Source photographique : Wikimédia Commons. Auteur : Amaury Duhameau - 2014)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_Bruyère

 

Pas facile pourtant d'avoir du travail, avec une machine qui tenait plutôt de la pièce de musée, ses lames énormes, lourdes, dangereuses, où les doigts pouvaient disparaître à chaque instant ou tomber rouges de sang dans les copeaux. Quand elle est partie, après quarante ans de bons et loyaux services, mon père l'a saluée de ses deux mains ouvertes pour m'indiquer qu'elles étaient intactes. Tous ses collègues, les uns puis les autres, y avaient laissé des plumes et promenaient de gros pansements tachés les lendemains d'accidents. Le plus menteur d'entre eux disait toujours en levant le bras comme au tribunal :"Je te le jure sur les cinq doigts de ma main !" mais il en manquait pas mal à l'appel.

Je l'ai revue, la vaillante "combinée", chez un retraité octogénaire qui passe son temps à bricoler : elle ronfle toujours aussi fort et fabrique encore de la vraie menuiserie."

Papa râlait quand il n'avait pas de travail et il râlait aussi quand il en avait. Vite et bien, il était obsédé à l'idée de retarder les autres corps de métiers. Il s'occupait d'une seule personne à la fois, refusait tout chantier à venir, passait des nuits blanches, et maman lui disait : "Fais comme les autres, dis oui, et promets que tu attaqueras le plus vite possible. Non, toi, tu préfères refuser le boulot, et tu te retrouves comme un couillon à te croiser les bras. Ils vont ailleurs et attendent !" C'était vrai. J'étais plein de pitié pour le client qui saluait et attendait sagement que la machine veuille bien s'arrêter un moment. On aurait dit que papa le faisait exprès, ça pouvait durer une heure sans un regard, pour bien montrer qu'il n'avait pas de temps à perdre, et moi je n'en pouvais plus. Maman bouillait et suivait la scène cachée en haut de l'escalier. Enfin papa faisait taire le monstre et venait dire à l'intrus qu'il était débordé.

À l'attaque ! La vieille machine se secouait, pétaradait, faisait son numéro habituel, entraînée par une courroie qui claquait gaiement à cause d'une pièce rajoutée, et la sciure parfumée neigeait sur tout l'atelier. À la sortie de l'école, du collège, puis du lycée, je n'avais même pas le temps de monter mon cartable quand on "dégauchissait" : je me mettais à l'autre bout de la table hurlante dans laquelle mon père enfournait ses morceaux de bois, sans me regarder, et je devais les récupérer à la chaîne, en surveillant la bonne marche des opérations, toujours affolé quand la machine toussait, gesticulait, se bloquait, mourait, puis repartait dans un bruit de sirène. Elle postillonnait du copeau court par grandes rafales, j'en avalais, j'en crachais, j'en avais plein les yeux, mon père n'arrêtait jamais.

Malheur à celui qui entrait alors dans ce temple du travail, cigarette au bec ! Je revois l'écriteau rouge sur fond blanc : "DÉFENSE DE FUMER", et je trouvais que c'était bien d'être chez soi, en patron, et de pouvoir interdire quelque chose de dangereux. La hantise de l'incendie rôdait en permanence dans la maison, et mon père roulait ses rares cigarettes sur le pas de la porte pour les fumer dehors, assis sur les vieux tréteaux. Il en profitait pour dévisager les passants et étudier leur comportement, sans y toucher. Rien ne lui échappait, il était même devin : 

"Tu vois cette femme qui se tortille. Arrivée là-bas, elle va ralentir, tourner la tête, et se toucher l'épaule en regardant la fenêtre du second", et il avait raison ! Le moindre détail, il l'enregistrait et, quand il était de bonne humeur, il nous faisait d'un tas de connaissances des imitations époustouflantes. Les tics nerveux les plus compliqués surgissaient, fidèles, et déformaient sa silhouette, son visage, sa marche. Toutes les voix, y compris les suraiguës, celles des commères du marché ou des crieuses de poissons, il les avait saisies du premier coup et c'était à s'y méprendre. Seulement, voilà, il chahutait rarement, question de soucis sans doute.

Après le coup de main insipide à la machine, la menuiserie et son Art nous passaient sous le nez. Papa alignait, juxtaposait savamment ses planches dégauchies, découpées et polies, saisissait l'équerre, la pointe de fer, le trusquin d'assemblage, et se mettait à tracer.

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Trusquin de menuisier en bois de cormier

(Source photographique : Wikimedia Commons)

 

On n'avait pas intérêt à le déranger pendant cette géométrie sur bois. Si on passait près de lui à ce moment-là, alors qu'il tirait quelque trait capital, il levait la tête et ses yeux se posaient froidement sur nous. On avait l'impression de ne plus être ses enfants. Mais parfois il lâchait un peu de son savoir, évoquait le quart-de-rond, le feuilluré, le rejet d'eau, et d'autres choses encore plus mystérieuses. 

La seule chose que j'avais comprise, c'était la grande loi qui régit le monde : les mâles et les femelles. En menuiserie, ce sont les tenons et les mortaises. Le tenon s'avance dans le trou, qui est la mortaise, puis les chevilles et la colle font le reste. C'est simple comme un bonjour. Les petits carrés de bois qui tombent du tenon quand on l'arase pour le faire saillir, morceaux propres, minces, délicats, nous les appelions "enrasements", mot inconnu du dictionnaire.

Papa trafiquait sa "combinée" bonne à tout faire à grands renforts de grosses clés, et plaçait au bout de l'arbre une mèche qui allait tourner à une vitesse folle pour creuser les mortaises. Il appuyait en s'aidant du ventre, le bois protestait, grinçait, vibrait, fumait, et finissait par obéir, il était mortaisé. Les menuisiers mieux équipés avaient des mortaiseuses à chaîne, des toupies verticales, ça rentrait comme dans du beurre.

Nouvelle manipulation sur la machine, et une grande scie circulaire remplaçait la mèche. Avec l'aide d'un guide réglable, papa obtenait alors les tenons, les mâles. Les tenons -du verbe tenir- constituaient le bout des traverses, après découpage des "enrasements", alors que les mortaises trouaient les montants. Il fallait arrondir à la râpe pour que l'ensemble jointe "sans jouer". En voilà une histoire !

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Mortaise et tenon

(Source illustration : Wikimedia Commons)

 

Tout petits, on jouait à l'abri de l'établi, dans les longs copeaux de varlope, à faire des maisons de bois avec des enrasements. Plus tard, papa profitait des vacances de Pâques et de Noël pour nous faire tailler des centaines de chevilles. On mettait ces fameux enrasements dans un outil à gorge, on poussait une poignée dans une glissière, on décapitait le morceau carré, et après avoir répété l'opération sur les quatre faces, on avait fabriqué une cheville. C'est pas compliqué, sauf à expliquer.

 

Mon père scie à la machine, contre la lame qui tourne à une vitesse grisante et cherche sa main tranquille qui accompagne la planche d'un mouvement régulier et prudent. J'arrive du collège, je crois grimper l'escalier et pouvoir rejoindre mes bouquins chéris. Un seul mot : "Soulage !" Il faut vite prendre l'autre extrémité du bois à découper, car papa se crève, ni trop fort ni trop mou, ni trop haut ni trop bas, et suivre la vitesse du patron pour respecter le tracé dont tout dépend. Impossible ! J'ai beau m'appliquer, lire dans les yeux et les mains de mon père, je suis en avance ou en retard, je me fais engueuler, ça "mord sur le trait", je reçois des regards furibonds, je me fais traiter de "moustras", de gros monstre.

"Tiens coup !", encore un ordre qui semait la panique dans mon esprit. Pendant que papa tape d'un côté pour enfoncer un gros clou, je dois protéger la planche de l'autre en y appuyant le plus possible un marteau, à chaque frappe sèche. C'est difficile, surtout quand on ne voit pas ce qui se passe derrière, et on relâche son effort au moment capital. Donc, je ne tiens pas coup, mon père rate le sien, le clou se tord ou le bois casse net, et en avant les "moustras !"

"Viens avec moi retoucher les ouvertures !" Des journées entières dans une école en vacances, la caserne des gardes mobiles, une villa neuve, l'orphelinat sur la route de Sète, à décrocher portes et fenêtres et "revoir le jeu" pour que ça ouvre et ferme bien, car le bois joue, gonfle, travaille. À grands coups de varlope et de riflard, les rubans parfumés et vierges de peinture naissent, s'enroulent, se reposent à chaque arrêt de l'outil, pour onduler encore et finir en beauté au bout de la course, serpentins merveilleux de la fête du travail.

Moi, je servais d'étau, coinçant la porte ou la fenêtre (l'ouverture) entre le pied et le genou, jambe tordue, la main prête à intervenir, pendant que papa y allait franco, me faisant confiance, et suait à grosses gouttes. Le système foirait assez souvent, et j'avais droit à un qualificatif qui m'a longtemps laissé perplexe : il me traitait de "manche à couilles". C'est le seul gros mot, le seul juron que j'aie entendu dans la bouche de papa, et j'en souris aujourd'hui avec émotion, alors qu'il m'a quitté et que je suis quinquagénaire.

 

Nous donnions aussi un coup de main dans les ventes aux enchères. Je connaissais l'huissier, bonhomme en gilet et nœud papillon, amateur de bons mots, qui se pointait à l'atelier, un petit cartable de cuir noir sous le bras. Je me demandais ce que pouvait bien contenir cet engin, plat comme une morue et tout en longueur.

Papa le tutoyait et était très à l'aise avec ce notable que les autres appelaient "Maître", titre ronflant qu'on voyait gravé sur certaines plaques de cuivre dans les rues chics : "On a été à l'école ensemble jusqu'au certificat, mais lui, il a fait son chemin." En partant, le Maître disait : "Adieu, menuisier, à jeudi, amène les enfants, ils auront la pièce."

Nous étions donc embauchés, et en avant le spectacle ! On vidait une maison de ses meubles, et on les traînait dans la rue ou sur la Promenade, au milieu d'un cercle joyeux et impitoyable. Pendant que l'huissier, distingué et mains fines, faisait monter les enchères en souriant, son marteau insolite sur le qui-vive, baguette magique poussant à la folie, on débarrassait tout, en commençant par la grosse cavalerie, armoires, buffets, tables, lits... 

Et puis venait le reste, la misère humaine étalée jusqu'à ma mortification. Nous devions tenir à bout de bras, en faisant des allers et retours de mannequins, des chapeaux à fleurs, des draps troués, des culottes "en l'état", des corsets fatigués, des urinaux dits "pissadous", des poires à lavements, et les gens se tordaient de rire à chaque apparition. "Bande de couillons, on dirait qu'ils ont jamais rien vu, ils font les chiqués, et chez eux ils sont sales comme des peignes !" disait papa à voix basse.

Moi, je voyais des amis dans l'assistance, venus accompagner leurs parents en quête de la bonne occasion, et j'étais agacé de cette rigolade qui me prenait, qu'on le veuille ou non, pour cible vivante. Quand la populace fichait le camp, le Maître sortait de la boîte en fer, qui débordait d'argent désordonné, quelques pièces et nous les remettait comme un cachet d'artiste, mais mon père les faisait disparaître dans sa poche, pour éviter qu'on les dépense "mal à propos"... 

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"Pendant que l'huissier, distingué et mains fines, faisait monter

les enchères en souriant, son marteau insolite sur le qui-vive..."

 

Papa avait son côté timide. Quand un client venait à l'atelier pour une bricole, quelques coups de scie ou de rabot, une caissette à clouer, un petit boulot urgent à faire tout de suite, il s'exécutait, s'il n'était pas "débordé". Au moment de payer, il était difficile de fixer le moindre prix, et papa s'en tirait en disant :

"Ce n'est rien, donnez donc quelque chose au gosse", en me montrant du menton pendant que j'essayais d'affûter ou que j'étais aux chevilles. Le type me filait cinq francs, je remerciais, la vie était belle ! Quelle sensation que cette pièce dans mon poing fermé ! Sitôt seuls, mon père récupérait le trésor, que j'avais à peine touché.

 

La veille de Noël, le procédé fonctionnait sur une grande échelle, et je devais aller par toute la ville encaisser les factures impayées à ce jour. Je partais, le soir, à l'heure où les gens ont les pieds sous la table, et je récitais ma leçon :

"Bonsoir, je suis le petit du menuisier, et je profite des fêtes pour vous présenter la note que voici, avec les vœux de ma famille."

J'avais une boîte plate imbibée d'encre violette, et un tampon "payé" dont je devais frapper la feuille après avoir soufflé dessus. "Et s'ils veulent un timbre de quittance, mets la date, pour acquit, et tu signes à ma place."

Les gens examinaient le papier comme si c'était du chinois, puis se souvenaient de cette vieille dette et me payaient, dans l'euphorie des bonnes odeurs.

Mon père rectifiait son livre de comptes en traçant des grands X sur l'année qui mourait, et pestait une dernière fois contre ces mauvais payeurs, qui devraient bien savoir que les petits ruisseaux font les grandes rivières.

 

(René Douzal)

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(À suivre)

Commentaires

  • Diable, quel plaisir de lire ce savoureux « les pieds dans les copeaux ». Je ne sais si un jour, dans cette accueillante menuiserie brillamment illustrée par ce talentueux dessinateur et illustrateur suédois Carl Larsson, l’on fabriqua des cercueils. Et j’en mettrais –bien plus que l’un ou l’autre doigt– ma main à couper que dans l’Atelier de cet ébéniste belge de Sassor, l’on ne créa et ne créera jamais tel type de meuble destiné à être enfoui sous terre… Mais tout peut arriver, qui sait ?

    Moi non plus, enfant, je n’aurais certainement pu affûter les outils de menuiserie : qu’importe, j’ai alors choisi moi aussi une autre voie ! Et cette histoire me rappelle un souvenir de jeune adulte… Puis-je me permettre de vous la raconter dans le détail ? Sachez qu’à l’époque, je n’imaginais guère que l’on me reconnaisse un quelconque talent de travailleur manuel… Mais tout peut arriver, qui sait ?

    Au début de ma carrière d’enseignant, l’on m’appela toutefois à la rescousse –en tant que papa de louvette et louveteau– pour donner un coup de main à une vingtaine d'autres papas lors d’un chantier de construction d’un vaste local de Scouts dans mon village. La chape en béton déjà coulée, il s’agissait de construire par-dessus tout le bâtiment en bois.

    Comment faire bonne figure parmi tous ces hommes à la fibre manuelle, capables en un instant de manier presqu’intuitivement tous ces outils de menuisier qui servent à mesurer, tracer, aplanir, débiter, scier, creuser, percer, assembler, etc. Alors, non sans avoir tourné en rond un long moment, et m’être senti bien inutile et surtout ridicule, j’observai le maniement d’un outil que tous semblaient convoiter : un cloueur électrique à air comprimé !!! Il y en avait deux en fait, ils passaient de main en main, on les cherchait, les réclamait, on se les passait, se le prêtait quelques instants, on se les disputait…

    Et catastrophe, le plus vieux des deux refusa de fonctionner, sans la moindre explication. Un signe du destin, un cadeau de la Providence : ce rescapé m’était destiné et allait bien m'occuper, et peut-être sauver ma réputation. Non sans délicatement en négocier son emprunt auprès de son propriétaire, l'ami menuisier Marcel (à qui il manquait déjà un doigt), et suivre une courte formation heureusement très simple, je décrétai diplomatiquement que dorénavant (comprenez bien... vous y gagnerez du temps... de l’efficacité… !) l’outil orphelin ne quitterait plus ma main gauche, et qu’il suffirait de me héler pour que j’accoure.

    Et c’est ainsi que tout au long d’un week-end ensoleillé, rapide et efficace, je devins le cloueur attitré du chantier. Cette machine tant convoitée ne me quittait plus : l’on m’appelait de partout, j’allais de l’un à l’autre, et je vous dirai simplement que j’en fis rire plus d’un, et que bien vite l’on me surnomma… « le cloueur fou » ! Croyez-moi, aujourd’hui encore, 25 ans plus tard, cette réputation m’est restée, et l’histoire se raconte encore, je le sais, et je crois qu’elle fait encore pleurer dans les chaumières… (quant au bâtiment, il tient toujours debout, j’y suis allé rechercher en cette fin d’après-midi mes trois petits-enfants !)

  • Oh ! Comme votre commentaire m'a amusée ! Je ris encore en vous imaginant, transformé en "cloueur fou", brandissant jalousement, pendant deux journées, le cloueur électrique tel un trophée grandement et héroïquement mérité au prix d'intrépides va-et-vient.

    Ce bâtiment en bois, magistralement construit par une vingtaines de papas-amateurs-menuisiers, fête son quart de siècle et, grâce à vous, égaie la nouvelle de notre écrivain sous le regard de M. Douzal père, menuisier émérite qui aurait peut-être aimé participer à l'élaboration d'un local destiné aux Scouts et s'éloigner, le temps d'un week-end, de son atelier où il oeuvrait souvent en solitaire ou sous les yeux admiratifs de ses enfants.

    Merci, Jean-Claude, pour ce délicieux souvenir qui fera certainement sourire encore bien longtemps nos Lecteurs et moi-même...

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