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Louis Joullié - Croisière jaune (7)

 

Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

 

Poursuivons, si vous le voulez bien, chers Visiteurs, la lecture des anecdotes de Louis Joullié lorsque, adolescent, il observait son père préparant méticuleusement sa Peugeot torpédo pour un long voyage... de l'Hérault jusque dans l'Aveyron !

 

 

Dans mes Carnets de Lecture :

Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

 

"Croisière jaune

Mon père, possédait, en 1933, une Peugeot torpédo décapotable. Elle avait assez d'allure quoique sa malle arrière parallélépipédique, ses marchepieds, sa trompe, sa précaire capote soient autant de vestiges de ses lointains ancêtres. Certes, l'hiver, de solides lainages et de chauds couvre-chefs s'imposaient aux voyageurs tant le mica qui protégeait les côtés était complice des courants d'air mais l'été, la toile repliée sur ses arceaux, on pouvait, cheveux au vent, se griser de vitesse. Cependant, ses phares fièrement juchés sur les ailes, son radiateur au chrome étincelant surmonté d'un thermomètre, sa roue de secours évocatrice de longs et périlleux voyages assuraient la mutation de l'espèce en lui donnant un petit air futuriste. J'étais très fier de notre Peugeot. Quand l'âge me permit d'arriver aux pédales, la place de conducteur fut, pour moi, la récompense suprême. Nous faisions, en général, des trajets assez courts mais, deux ou trois fois l'an, nous allions à St-Affrique où nous invitaient des amis aveyronnais. Ce voyage était presque, pour nous, notre croisière jaune.

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Peugeot 201 (1930)

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Xabi Rome-Hérault)

 

Le matin du départ, mon père nous attendait au rez-de-chaussée qui faisait office de garage. Il était revêtu d'une combinaison de couleur marron qui l'enveloppait des pieds à la tête. Cet habillement pouvait paraître insolite en un pareil moment. Il contrastait étrangement avec le nôtre qui était celui des grandes évasions. Ce vêtement de travail nous surprenait toujours ; nous éprouvions un sentiment de gêne et d'inquiétude sur la signification d'une pareille tenue. L'expérience eût dû nous rassurer sur l'issue de ce qui allait suivre et pourtant nous nous laissions prendre, chaque fois, au cérémonial qui précédait les grands départs.

Sans dire mot, mon père poussait la voiture sur le plan incliné qui, faisant suite au plancher du garage, achevait de la propulser au grand jour. Il procédait alors à une minutieuse vérification. Ayant relevé les deux ailes latérales du capot, il mesurait le niveau de l'huile à l'aide d'une tringle de fer qu'il essuyait avec minutie après chaque plongée. Les indications fournies étant difficiles à interpréter, il renouvelait plusieurs fois l'opération toujours avec le plus grand soin ; il dévissait ensuite le bouchon du radiateur et, ayant introduit dans l'orifice un index inquisiteur, jugeait du volume d'eau contenu. Bien que ces examens lui eussent donné l'assurance d'un remplissage conforme à la règle, il éprouvait l'impérieuse nécessité d'ajouter un peu de ces deux liquides -suppléments qui s'avéraient souvent indésirables- mais qui avaient le mérite de lui apporter une totale quiétude d'esprit.

Après quoi il s'occupait du réservoir d'essence dans lequel il introduisait une règle en bois, plate et graduée. À cette époque, les pompes à essence, manœuvrées avec le bras, ne fleurissaient pas à chaque détour de route ; le mot station-service restait encore à découvrir ; aussi il était d'usage d'emporter un ou deux bidons de secours ; chacun contenait cinq litres du précieux carburant. Mon père observait à la lettre cette mesure de prudence mais il y ajoutait une précaution supplémentaire. Il pensait que l'indispensable liquide délivré par les pompes ne présentait pas toutes les garanties de pureté nécessaire, ce qui entraînait des troubles circulatoires au niveau du carburateur. Aussi, pour prévenir ce genre d'infarctus, il remplissait lui-même, entièrement, le réservoir de la Peugeot. À cet effet, il utilisait un vieux chapeau de feutre, mutilé sur les bords au préalable. L'opération de remplissage ne s'en trouvait pas simplifiée. La coiffure, effrayée sans doute par l'usage qu'on faisait d'elle et qui était si éloigné de sa véritable destination, mettait une évidente mauvaise volonté à épouser la forme de l'entonnoir où on la maintenait incarcérée et à digérer le liquide qu'on lui imposait d'ingurgiter. Elle s'insurgeait contre cette pratique si peu orthodoxe et manifestait son indignation en inondant la carrosserie de la voiture et surtout les souliers de son propriétaire, seul endroit resté vulnérable. 

La longue attente qui était la nôtre tandis que se déroulaient ces préparatifs nous obligeait à nous asseoir sur nos valises ou sur quelques vieilles chaises dont le rez-de-chaussée était encombré. Nous gardions un mutisme complet, un peu honteux de n'être que des spectateurs passifs et des candidats au voyage entièrement occupés par l'espérance du départ.

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Citroën P17 de 1930 participant à l'expédition Croisière jaune ou "mission Centre-Asie",

raid automobile organisé par André Citroën et qui s'est déroulé du 4 avril 1931 au 12 février 1932.

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Herranderssvensson)

 

Mais le deuxième temps fort de cette cérémonie restait encore à venir.

C'était celui où, ayant mis le contact et vérifié plusieurs fois que le levier de vitesses était bien au point mort, mon père saisissait d'une main ferme la manivelle qui pendait à l'avant du véhicule. Tout en faisant pression sur elle, il lui faisait effectuer une rotation complète, d'abord avec une lenteur calculée suivie, au dernier quart de tour, d'une brutale traction. Ce premier essai était rarement récompensé ; le moteur restait plongé dans une décevante léthargie. Cette passivité de la mécanique n'altérait en rien son ardeur. Prenant soudain conscience de notre présence, il nous disait d'un air entendu et confiant : "Il faut attendre que les pistons se dégomment." Mais, bien souvent, le moteur continuait longtemps à faire ainsi preuve d'une exaspérante torpeur ; n'étaient la résistance passive qu'il opposait aux sollicitations de la manivelle et le chuintement des pistons dans les cylindres, on aurait pu douter de sa présence sous le capot. Cependant, mon père s'acharnait, bandant ses muscles, rougissant sous l'effort jusqu'à ce que la fatigue le rende maladroit. Il arrivait alors que la manivelle effectuât un brusque retour comme si le moteur, soudainement irrité, avait un sursaut de révolte. Cette brutale manifestation d'hostilité ne le prenait pas au dépourvu ; il en avait prévu l'éventualité. Aussi n'avait-elle, en général, aucune conséquence physique fâcheuse car il savait lâcher prise avec une étonnante promptitude et une remarquable dextérité.

Ces échecs et sa lassitude le contraignaient le plus souvent à l'abandon. Nous ne le vîmes que très rarement, dans un sursaut d'amour-propre, dominer sa défaillance et refuser de capituler. Le sourire qui se dessinait sur son visage en était le signe avant-coureur. C'était celui d'un joueur qui s'apprête à abattre une carte maîtresse. Il ouvrait alors une boîte en fer, jaunie par le temps, dont le couvercle portait la mention : "Vichy État" ; il y puisait un bâton de craie blanche et, le pointant vers nous, disait : "Je vais refaire le point !"

La première fois où nous l'entendîmes, cette déclaration fit naître une lueur d'espoir mais, par la suite, nous savions que cette inopportune initiative allait alourdir, en pure perte, d'une bonne demi-heure, une attente devenue déjà insupportable. Aussi, tout en faisant mine de croire au succès de son entreprise, nous échangions des regards consternés.

À nos yeux, cette opération se réduisait en une navette qui amenait mon père de la manivelle, qu'il faisait tourner avec une extrême lenteur, à ce qu'il appelait familièrement "ma magnéto". Sur cette dernière, il traçait à la craie de petits traits dont il était bien le seul à comprendre la signification ! L'opération achevée, l'aile du capot rabattue, il procédait à de nouveaux essais. Hélas ! indifférent au "point" pourtant méticuleusement "refait", le moteur persistait à prolonger une somnolence désespérante.

Cette fois, l'humeur s'en trouvait altérée. Il se tournait alors vers nous et nous ordonnait sur un ton assez vif de remonter à l'étage, ajoutant que nous pouvions ôter nos habits car "il ne fallait plus penser à partir". Ces paroles, pour si décevantes qu'elles soient, n'entamaient que peu notre optimisme. Cet intermède faisait partie du rite. Au reste, nous sentions confusément que lui-même n'était pas dupe de son propre jeu. Aussi obtempérions-nous à la première de ses demandes mais nous gardions nos "habits du dimanche". Seulement, notre attente, rendue légèrement inquiète, allait se poursuivre à l'étage. Ma mère tentait cependant, avant de battre en retraite une timide suggestion : "Peut-être pourrais-tu appeler Pierre ?" disait-elle. À cette demande mon père répondait par une moue dubitative, ce qui nous confortait dans nos sentiments.

Pierre était le contremaître du garage voisin. C'était un homme affable dont l'origine étrangère se manifestait par les sonorités qu'il donnait à notre langue. C'était, par ailleurs, un maître-ouvrier au sens le plus noble du terme. Il lisait dans les moteurs comme d'autres lisent dans les livres. Mon père le tenait en grande estime à cause de cette facilité à résoudre les problèmes mécaniques. Il s'instruisait avec lui des remèdes qu'on pouvait appliquer à ces défaillances, fréquentes à cette époque-là, et surtout aux précautions à prendre pour tenter de les éviter. Pour ma mère, pour ma sœur, pour moi, Pierre était le magicien dont la seule présence mettait un terme à nos inquiétudes. Aussi, quand, de la fenêtre, nous le voyions arriver accompagnant mon père qui n'avait attendu que notre absence pour aller le chercher, nous nous hâtions de redescendre ayant d'un seul coup retrouvé la certitude d'un proche départ. 

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"Nous faisions, en général, des trajets assez courts mais, deux ou trois fois l'an,

nous allions à St-Affrique où nous invitaient des amis aveyronnais." (Louis Joullié)

Le rocher de Caylus qui domine St-Affrique

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Greteck)

 

De son air bonhomme, Pierre tournait trois ou quatre fois la manivelle traîtresse, écoutant le moteur qui semblait avoir pour lui comme une plainte particulière et révélatrice car, à l'instant même, il déclarait : "C'est ouné panné d'alloumagé."... Le diagnostic était fait. Pendant quelques minutes, il s'affairait, maniant avec sûreté une clé anglaise et un tournevis qui ne le quittaient jamais ; je suivais ses gestes avec intérêt mais sans rien comprendre à son intervention. Mon père se faisait discret sur le moment, se réservant une heure plus propice pour obtenir des explications détaillées. Et soudain le moteur se mettait à ronronner, d'abord avec des hoquets, des saccades, des espèces d'hésitations comme s'il n'obéissait qu'avec réticence, puis d'un mouvement régulier qui semblait traduire un acquiescement sans réserve ; c'étaient enfin des vrombissements qui allaient crescendo et la torpédo se trémoussait au rythme de ses rugissements ; les portières, les marchepieds, le pare-brise, les phares participaient à leur manière à cette résurrection de la voiture et à l'allégresse générale. Pierre lâchait alors la tige de l'accélérateur qui lui permettait d'orchestrer ces mouvements, donnait un dernier tour de vis et, se tournant vers nous, déclarait : "C'était ouné bougie qui né donnait pas bien." Ma mère lui offrait un pourboire qu'il refusait généralement avec des "c'est inoutilé, c'est inoutilé". Il nous souhaitait bonne route et nous rassurait une fois encore avant de regagner son atelier.

Mon père jugeait alors venu le moment d'ôter sa combinaison de travail. Jusqu'ici elle l'avait aidé à accepter ce rôle de figurant auquel l'avait réduit la présence du mécanicien. Elle lui donnait l'impression de participer à l'action au point même parfois de s'identifier au véritable acteur. Il ne s'en dépouillait qu'avec une sorte de regret au prix de quelques contorsions car, faite d'une seule pièce, elle lui collait au corps, l'obligeant à se déchausser pour s'en délivrer entièrement. Après quoi, il la roulait et la plaçait précautionneusement dans la malle en prévision des futurs caprices de la voiture.

Tandis que s'accomplissaient ces derniers gestes du rituel, nous nous installions sur les sièges de l'automobile avec un empressement que nous nous efforcions de dissimuler car nous n'étions pas encore au bout de notre attente.

Avant de s'asseoir au volant, notre chauffeur procédait, en effet, à une ultime vérification. Il passait la main sous son siège afin de s'assurer de la présence de son revolver d'ordonnance, souvenir de la Grande Guerre, qui nous accompagnait dans toutes nos longues évasions et plus particulièrement quand nous devions traverser le plateau du Larzac. Sur ce parcours, en effet, un crime effroyable avait, à cette époque, révolté les consciences. Un automobiliste y avait été arrêté sous un prétexte trompeur et traîtreusement assassiné. Impressionné par cette tragédie, mon père avait prévu, le cas échéant, une "défense" particulièrement musclée à laquelle, fort heureusement, il ne fut jamais contraint d'avoir recours.

La torpédo démarrait enfin ! Alors notre joie éclatait sans retenue, se mêlant au ronflement du moteur, tandis que naissait sur le visage du conducteur un sourire de satisfaction.

Deux heures après, la Peugeot grignotait les lacets serrés et étroits du Pas de l'Escalette. Ma mère, assise à l'arrière, s'émerveillait de l'aspect sauvage des lieux, essayant de nous faire partager son amour de la nature ; ma sœur, encore toute jeune, tentait de répondre à son invite autant que sa taille le lui permettait. Sur le siège avant, nous, "les hommes", n'avions d'yeux et d'oreilles que pour les embûches de la route, le ronflement du moteur, la température de l'eau, attentifs à déceler le moindre bruit suspect. Une fois pourtant, ma mère s'était enhardie jusqu'à dire : "Tout de même, c'est une chance d'avoir sous la main un mécanicien aussi compétent et aussi serviable ; sans lui notre voyage risquait d'être compromis. - Sans doute, avait répondu mon père, il nous a fait gagner du temps ; j'aurais bien fini par trouver la panne moi-même. Mais nous étions attendus, il fallait donc partir au plus vite." Ce jour-là, je m'étais retourné et avais aperçu sur le visage de ma mère un sourire bienveillant et fugitif. Déjà, dans le lointain, se profilait, hiératique, la porte de la vallée ouverte sur le rude et vaste Larzac. 

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Le Pas de l'Escalette sur l'ancien tracé de la Route nationale 9

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Vpe)

 

Il m'arrive souvent de monter sur le Causse par ces voies d'autrefois, aujourd'hui boulevards pour citadins fuyant l'étouffoir des villes. La falaise de rochers qui les surplombe a seule gardé l'aspect d'avant-guerre. Alors, parfois, dans ce décor, les efforts tapageurs d'un vieux tacot se substituent au silence de ma moderne limousine le temps d'éprouver une bouffée de nostalgie pour un passé dont le livre s'est bien trop vite refermé."

(Louis Joullié)

 

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Chers Lectrices et Lecteurs, nous retrouverons bientôt les récits de Louis Joullié, mais prochainement, nous rencontrerons, si vous le voulez bien, un peintre britannique du XIXe siècle. 

 

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