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  • Louis Joullié - "Lou rauba faïsses" (5)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Nous avons accompagné ce passionnant enseignant et écrivain dans quelques-unes des tribulations de sa vie d'adulte, mais quel enfant était Louis Joullié ? Quels traits de caractère laissaient-ils déjà présager de sa personnalité si originale, de sa perpétuelle soif de connaissance, de ses goûts culturels, de l'attention inaltérable qu'il consacrait à ses proches et à chacune des personnes qu'il côtoyait? Comment l'enfant se comportait-il dans son milieu familial et avec ses camarades de classe?

    Découvrons quelques péripéties survenues à ce petit Louis, imaginatif, hardi et fantaisiste, des aventures que l'écriture irréprochable de l'adulte nous révèle au fil des pages. 

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Lou rauba faïsses*

    * "Lou rauba faïsses" : mot à mot, celui qui vole des fagots, le voleur de fagots. 

     

    Avant la guerre, la ville de Pézenas, où je suis né, avait à son service deux stations de chemins de fer. L'une, située au sud, fut appelée en raison de sa position géographique gare du Midi ; l'autre, qui occupait un emplacement diamétralement opposé, dut à l'esprit cartésien des Piscénois de porter le nom de gare du Nord. La première appartenait au puissant réseau de la Société Nationale des Chemins de fer Français, la seconde dépendait, en partie, d'une manne départementale grossie des deniers communaux, ce qui expliquait la relative modestie de son équipement. Encore avait-elle été promue au rang de gare sur cette unique voie ferrée par ailleurs jalonnée de "lieux-dits" simplement honorés du nom de "haltes"... Cette ligne reliait la capitale du vin* à celle de l'Hérault. C'est dire si, face à sa rivale, la gare du Nord faisait figure d'entreprise familiale, à ce titre, on l'appelait aussi l'"Intérêt local" ou plus familièrement "l'Interloc".

    * Capitale du vin : il s'agit de la ville de Béziers. 

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    Ancienne gare du Nord à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Au début de ma carrière scolaire, j'avais de cette expression, pourtant exempte d'ambiguïté, une singulière interprétation. En guise de réponse à la mention "Directeur" inscrite sur toutes les couvertures de mes cahiers d'écolier, j'écrivais, en effet, en un seul mot "l'Intérélocal". Quelle étrange résonance cette locution avait-elle dans mon imagination enfantine pour placer ainsi les instituteurs sous la houlette du chef de gare ?

    La tutelle que, selon moi, ce fonctionnaire exerçait sur l'enseignement primaire fut de courte durée. L'"Intérêt local" prit bientôt dans mon esprit sa véritable identité au point que, vers ma douzième année, accompagné de deux autres galopins, j'allais chaque jeudi assister aux évolutions du train de la gare du Nord.

    La locomotive, surtout, nous passionnait. Elle n'avait rien de ces monstres d'acier, semblables à ceux qui circulaient déjà sur le réseau du Midi et dont la vue seule nous remplissait de frayeur. Sa face ronde surmontée d'une grosse lanterne derrière laquelle émergeait une haute cheminée coiffée d'un couvercle ridicule, sa cloche dorsale d'où jaillissait un gros sifflet lui donnaient plutôt un air bonasse. Ses deux tampons tendus comme les deux poings d'un boxeur n'arrivaient même pas à y ajouter une note d'agressivité. Seuls les va-et-vient des bielles insufflant la vie aux roues avec la précision et la régularité d'un puissant mécanisme d'horlogerie nous inspiraient un certain respect tandis que les geysers de vapeur giclant de leurs mystérieuses entrailles nous tenaient à distance respectueuse.

    Deux diables, qui paraissaient déguisés en noirs à cause des auréoles blanches qui cernaient leurs yeux, s'appliquaient à restaurer ses forces en la gavant de charbon et en l'abreuvant largement d'eau à l'aide d'un manchon de toile qui pendait d'un réservoir monté sur pilotis.

    Trois ou quatre wagons lui faisaient une suite qui était loin d'être royale. À l'intérieur, un passage central distribuait des banquettes en bois à claire-voie situées de chaque côté. Elles offraient aux voyageurs des assises rudimentaires soumises à tous les caprices du rail. La moleskine qui en recouvrait certaines permettait de faire une sélection sociale qui n'allait pas forcément de pair avec un confort amélioré. On y accédait grâce à quelques marches bordées d'une rampe donnant sur une plate-forme extérieure, solidaire du plancher. Un fourgon accrochait sa solitude au terminus du train. L'ensemble, par son aspect miniaturisé, eût paru aujourd'hui évadé d'un parc d'attractions. 

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    Train à vapeur

    (Source photographique : fr.123rf.com) 

     

    Cinq bonnes heures lui suffisaient à peine pour relier les deux extrémités de la ligne, distantes d'environ quatre-vingts kilomètres. Il faut vous dire, il est vrai, qu'à chaque gare, le train était amputé de sa locomotive. On la retrouvait, faisant la folle, au milieu d'un dédale de voies où, à coups de tampons, elle imprimait aux wagons de marchandises une poussée dont la puissance était savamment dosée. Elle paraissait prendre un malin plaisir à faire semblant de leur accorder ainsi leur indépendance au moment même où elle les contraignait à tomber dans les pièges des aiguillages. Comme dans un ballet bien réglé, ces aiguillages leur imposaient une direction obligatoire et leur assignaient une place bien précise. Elle en pouffait de rire sous sa jupe de vapeur. Cet exercice avait pourtant un nom à la consonance guerrière. On l'appelait "la manœuvre". Maintes fois répétée, elle mettait à vif les nerfs des voyageurs condamnés à une attente exaspérante.

    Mais le clou du spectacle était l'ascension de la côte des Ruffes, rude épreuve qui l'attendait à sa sortie de Pézenas.

    Au coup de sifflet impératif du chef de gare répondait, comme à regret, la sonorité plus grave de celui de la locomotive. Le mécanicien abaissait alors le levier qui libérait la pression. Dans un mouvement fait de lenteur et de contrainte, la bielle repoussée par le piston obligeait les roues à reprendre du service. Le train s'ébranlait dans le crissement de l'acier, les grincements des freins qui se desserrent, les hoquets des attelages, les chuintements des cylindres. Peu à peu, à une allure devenue plus régulière, il se rapprochait de notre poste de guet. Lentement, avec une sereine assurance, la machine arrivait à notre hauteur ; elle nous saluait de deux coups de sifflet guillerets et lançait, avec détachement, quelques bouffées de fumée qui s'effilochaient sur la campagne. Les wagons défilaient à leur tour ; les voyageurs penchaient leur buste aux fenêtres ; la vitesse réduite leur permettait de calmer leur impatience en détaillant le décor fait d'un univers de vignobles. Pendant quelques instants encore, cette avance se prolongeait, scandée par les heurts des roues aux intervalles des rails.

    Et puis, soudain, la locomotive, parvenue à mi-côte, semblait en proie à une défaillance ; sa mécanique, si vaillante au départ, s'essoufflait sous l'effort qu'elle devait consentir. Son combat quotidien était arrivé à sa phase la plus rude. Alors, la malheureuse s'acharnait, multipliant les jets de vapeur, vomissant des volutes de fumée de plus en plus épaisses et de plus en plus noires. Pour se donner du courage, mais aussi par pure fanfaronnade, elle s'époumonait à lancer d'intempestifs coups de sifflet qui lui dévoraient sa vapeur et aggravaient son épuisement au point de l'amener au bord de l'abandon.

    C'est à cet instant précis que des Piscénois, témoins oculaires à leurs dires, affirmaient qu'on pouvait assister à une scène effarante. Le chauffeur, abandonnant son poste à son coéquipier, sautait lestement de sa machine en marche sur le remblai, déboulait dans le vignoble le plus proche, s'emparait d'un fagot de sarments pris parmi ceux alignés entre les ceps, puis, avec la même rapidité, remontait sur le talus, courait sur le sentier bordant la voie pour rattraper la locomotive toujours haletante, jetait le fagot dans le tender et reprenait sa place devant le foyer. C'est ce geste incroyable que la rumeur publique avait porté à nos oreilles. C'était elle qui avait alors affublé notre tortillard -qui n'en pouvait mais - du surnom de "Rauba faïsses" car nos grands-parents, entre eux, parlaient encore la langue occitane. C'était à se spectacle étrange que nous espérions, nous aussi, assister un jour !

    Entre-temps, la locomotive continuait à grignoter les derniers tronçons de rails qui mettaient fin à son supplice. Bientôt ragaillardie par la perspective de la descente, elle réussissait à hisser jusqu'au col ses pesants compagnons de cordée et à remporter, une fois encore, sa victoire quotidienne. Alors elle s'abandonnait aux délices de la vitesse. Dans un vacarme étourdissant, elle dévalait sur l'autre versant à un rythme de plus en plus endiablé qui affolait les pistons, déboussolait les voitures et secouait les voyageurs comme de vulgaires colis. Cette impétuosité tumultueuse et désordonnée se transformait progressivement en un roulement sourd et régulier qui, peu à peu, s'apaisait dans le silence du soir. C'était, pour nous, le moment du retour chaque fois teinté de déception. L'espoir d'assister à "l'événement" dont nous rêvions s'amenuisait au fil des semaines...

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    Train à vapeur dans un paysage campagnard

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Alors une idée folle vint à l'esprit du plus âgé d'entre nous, un dessein insensé dont la hardiesse nous laissa médusés. D'un air résolu, notre camarade nous affirma qu'il se faisait fort d'accomplir un exploit comparable à celui du chauffeur de la locomotive, que, lui aussi, saurait mettre à profit la lenteur du convoi pour monter dans le fourgon de queue d'où il redescendrait avant que l'allure ne devienne trop rapide. Il parlait d'un ton si convaincu, il affichait une telle assurance qu'il nous remplit d'inquiétude. À la façon  des romans de Chevalerie qui avaient dérangé le cerveau du héros de Cervantès, l'histoire du "Rauba faïsses" semblait lui avoir enfiévré l'imagination. Sur le moment nous fîmes tout pour lui faire abandonner son projet, insistant sur les difficultés et dangers que comportait une aussi périlleuse entreprise. Mais, par la suite, nos mises en garde manquèrent de conviction et même de sincérité. C'est qu'en notre for intérieur nous brûlions d'envie d'assister à la spectaculaire démonstration qu'il se proposait de nous offrir. "Ce serait, à coup sûr, une prouesse digne de celle dont on nous a parlé, dis-je finalement, mais sa réussite exige l'agilité et l'expérience d'un acrobate de cirque !" Avec des mines de bons apôtres nous lui prodiguâmes ainsi d'autres flatteries tout aussi sournoises qui, valorisant son geste, raffermirent sa détermination.

     

    (À suivre)

     

  • Louis Joullié - Feux rouges (4)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Nous avons accompagné ce passionnant enseignant et écrivain dans quelques-unes des tribulations de sa vie d'adulte, mais quel enfant était Louis Joullié ? Quels traits de caractère laissaient-ils déjà présager de sa personnalité si originale, de sa perpétuelle soif de connaissance, de ses goûts culturels, de l'attention inaltérable qu'il consacrait à ses proches et à chacune des personnes qu'il côtoyait? Comment l'enfant se comportait-il dans son milieu familial et avec ses camarades de classe ?

    Découvrons quelques péripéties survenues à ce petit Louis, imaginatif, hardi et fantaisiste, des aventures que l'écriture irréprochable de l'adulte nous révèle au fil des pages. 

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Feux rouges

    En ce mois d'octobre 1927 nous étions venus en automobile au village de Conques, attirés par la réputation de son église romane et surtout par celle du "trésor" qu'elle renfermait. Nos amis de Saint-Affrique nous y avaient accompagnés.

    L'architecture de cet édifice, marquée du sceau de son époque, suscita l'admiration des grands ; les pièces d'orfèvrerie, les somptueuses chasubles et surtout la statue en or de Sainte Foy les émerveillèrent. Mon imagination d'enfant, elle, se trouva frustrée. Mes huit ans exigeaient que les trésors, pour être vrais, fussent arrachés par des pirates aux galions espagnols et retrouvés enfouis dans une île perdue. Aussi, ces pierres vénérables et les richesses qu'elles cachaient n'ont laissé dans ma mémoire que des bribes de souvenir. Seules, rebelles à l'usure du temps, sont demeurées intactes les images du voyage mouvementé qui fût le nôtre sur le chemin du retour.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron)

    L'abbatiale Sainte-Foy de Conques (Aveyron)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Velvet)

     

    Un épais brouillard nous avait fait un accueil inattendu autant qu'inopportun à la sortie de la chapelle. Il venait d'endeuiller les maisons et les rues et de les plonger dans le silence. "Voici, déclara aussitôt mon père, qui va nous obliger de prolonger d'une nuit notre séjour à Conques. Braver un temps pareil serait s'exposer à des risques inutiles." Il attendait une approbation unanime à ces propos pleins de sagesse. Cette attitude prudente fut, au contraire, jugée timorée.

    "Soyez sans inquiétude, lui répondit son ami, la route m'est très familière, ma Delage dispose par ailleurs d'un éclairage suffisamment puissant pour faire une trouée dans cette "purée de pois" ; je roulerai en tête et servirai de guide ; vous n'aurez qu'à me suivre en vous ralliant à mes feux de position arrière dont le rouge restera visible malgré le brouillard. Ce dernier, du reste, inconstant par nature, devrait se dissiper dès que nous aurons gravi les contreforts de la vallée du Dourdan."

    Ce discours plein d'assurance laissa mon père perplexe et un peu vexé. Dans l'art de conduire une automobile, il nourrissait quelque prétention et souffrait difficilement qu'on le conseillât en ce domaine. Cependant, son amour-propre aidant, il finit par se résigner à cette proposition mais il exigea qu'on établisse une liaison entre les deux conducteurs, pendant le trajet, grâce à des signaux sonores codés. À cette époque, les seuls instruments susceptibles de remplir cet office étaient des plus rudimentaires. Le choix se limitait au klaxon et à la trompe. Mon père opta pour ce dernier "émetteur" qui avait, à ses yeux, le grand avantage de ne pas "tirer sur les accus", organes qu'il entourait de soins quotidiens et dont il ménageait les forces, les jugeant vitales pour la bonne marche du moteur.

    D'un commun accord on convint que deux appels de trompe successifs inviteraient le chauffeur de la voiture de tête à modérer son allure ; plusieurs lui commanderaient impérativement de stopper car ils signifieraient que la voiture suiveuse était en butte à de graves difficultés ; enfin un seul assurerait le départ simultané des deux véhicules et, en cours de route, témoignerait du bon déroulement des opérations. Le simple fait d'obtempérer à ces signaux serait une preuve de leur bonne réception. Ces dispositions, jugées assez complexes, furent bien précisées et plusieurs fois verbalement répétées afin d'éviter qu'elles ne demeurent confuses dans l'esprit des deux protagonistes. On décida même de procéder, au moment du départ, à des essais afin de s'assurer que la mise en pratique ne laissait apparaître aucune faille dans la stratégie adoptée.

    Tandis que se déroulaient ces préparatifs, la nuit était, peu à peu, devenue l'alliée du brouillard. La visibilité était presque nulle. De plus en plus, cette entreprise apparaissait à mon père comme une téméraire aventure. Mais il connaissait la réputation de conducteur éprouvé qu'il avait acquise et il tenait à la défendre. En présence de circonstances difficiles, il ne voulait pas donner aux siens et à ses amis l'impression de se dérober bien qu'il demeurât convaincu de contrevenir, cette fois, à la plus élémentaire prudence.

    Derrière l'aristocratique Delage à la stature imposante, à l'orgueilleuse calandre et aux phares dominateurs, silhouette falote notre petite Amilcar nous attendait, résignée et un peu penaude. Mon père fit asseoir sa famille sur la banquette arrière. Pressés les uns contre les autres, une bonne couverture de laine sur les genoux, nous étions prêts à affronter "l'adversité". Lui-même se coiffa de son casque de cuir souple muni d'une mentonnière ; il lui protégeait les oreilles et mettait une note bizarrement sportive sur le classique pardessus dont il était revêtu. Mais nous étions habitués à ce protège-tête adopté dans les grands moments et qui, par la suite, avait cessé de nous étonner.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron)

    Amilcar CGS3 (torpédo), 1927

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Tamorlan)

     

    Contrairement à son habitude, le moteur de l'Amilcar se montra d'une rare docilité. Il accepta curieusement de se mettre en marche en nous dispensant des caprices d'un allumage lunatique auxquels, par temps de pluie, il nous avait accoutumés. Pendant qu'il s'échauffait, son propriétaire frotta énergiquement avec une peau de chamois, élément de la trousse de secours, les vitres des phares et les deux faces du pare-brise, puis il s'installa au volant, donna quelques coups d'accélérateur, enfin tourna la commande d'éclairage. Les deux faisceaux lumineux qui d'ordinaire dévoilaient l'image de la route parurent se diluer dans une masse floconneuse qui leur ôtait tout pouvoir. Seuls deux points d'un rouge pâle flottaient dans cette atmosphère blanchâtre comme des objets en apesanteur. C'étaient ces chancelants repères qui allaient servir de pilotes auxquels notre chauffeur devrait accorder une confiance aveugle.

    Bien à contrecœur mon père pressa la poire de la trompe. La sonorité inattendue d'un klaxon lui fit un écho assourdi. Les deux voitures s'enfoncèrent de concert dans cet étrange décor avec quelques toussotements agrémentés des criardes récriminations de la boîte à vitesses, fantaisies propres aux mécaniques de cette époque au moment d'un démarrage à froid. Mais ces tracasseries faisaient partie d'un rituel accepté d'avance par ces passionnés du volant et d'ailleurs largement compensé d'ordinaire par l'exaltante joie de conduire. Les essais projetés eurent lieu dès la sortie de Conques. Il confirmèrent l'efficacité des mesures envisagées tout en permettant aux moteurs de parfaire leur mise en train.

    Une dizaine de kilomètres furent parcourus à l'allure d'un cheval au trot. En dépit, en effet, des phares spéciaux dont il disposait et de sa parfaite connaissance des méandres de la route, le conducteur qui ouvrait la voie éprouvait parfois quelques difficultés à jouer son rôle d'éclaireur. De son côté, celui qu'il entraînait à sa suite était tenu de se maintenir à une distance telle qu'il ne perdît point de vue les balises rouges sans, pour autant, encourir le risque d'une collision en cas d'arrêt brutal. À l'arrière, tous nos sens aux aguets, nous vivions intensément ces périlleuses manœuvres sans souffler mot et surtout sans rien laisser paraître de nos émotions.

    Soudain, les deux taches rouges cessèrent de n'être que deux immatériels feux follets : la malle, puis la lunette, enfin les ailes arrière de la Delage se dessinèrent dans le noir comme des images sur un écran de cinéma. Cette apparition ne fut, hélas ! que passagère ; elle disparut avant même que nous ayons pu nous réjouir de cette rassurante éclaircie. Puis elle se mit à jouer à cache-cache au gré d'un brouillard qui, tantôt s'effilochait en écharpes échevelées et traversait la route comme pourchassé par le souffle d'un mauvais génie, tantôt redevenait dense, noyant le paysage dans la lumière laiteuse des phares et rendant inefficaces les va-et-vient de l'essuie-glace qu'une main diligente actionnait de l'intérieur.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron),amilcar (torpédo) 1927

    Delage DI (1923 - 1928)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Arnaud 25)

     

    Notre chauffeur qui, jusque-là, en faisant varier -suivant les conventions- le nombre de signaux sonores, avait su dominer le comportement versatile des éléments, donna soudain des signes d'impatience. Sans nous prévenir, il lança une série d'appels énergiques qui eurent pour effet de ralentir puis de stopper avec un remarquable ensemble la marche des deux véhicules en même temps qu'ils suscitèrent chez les passagers une légitime inquiétude. Les deux conducteurs, ayant mis pied à terre, eurent un bref entretien à l'issue duquel mon père nous déclara : "Soyez sans crainte mais remontez votre couverture jusqu'au menton car, pour mieux y voir, je suis obligé d'ouvrir une fenêtre." Il entreprit effectivement d'enlever l'épaisse feuille de mica qui, sertie dans un cadre de fer, lui-même fiché dans la portière avant, assurait une protection latérale, au demeurant très approximative, contre les rigueurs du temps. Après quoi il reprit le volant et, par l'ouverture ainsi pratiquée, pencha le buste au-dehors comme le font les chauffeurs de locomotives à vapeur, puis il donna le signal du départ et reprit bravement la route. 

    C'est alors que chut sur ma figure la goutte d'eau familière quoique, en ces circonstances, inattendue. Elle était comme d'habitude le prélude à une défaillance du couvre-chef de l'Amilcar. Nous savions, en effet, que la moleskine de la capote n'opposait qu'un fragile rempart aux précipitations célestes. Tout au plus supportait-elle sans faiblir une giboulée printanière. Une averse de quelque durée la rendait inopérante ; en conflit avec un orage, elle n'offrait plus qu'une défense symbolique ne laissant aux passagers qu'une seule planche de salut : celle de trouver au plus vite un toit hospitalier. La neige l'eût meurtrie au point de l'anéantir mais elle ne subit jamais l'infortune de l'affronter car, dans nos sorties hivernales, nous n'allions que très rarement au-delà de nos frontières héraultaises. Ce soir-là, le brouillard lui avait imposé une guerre d'usure. S'introduisant insidieusement dans ses craquelures, il avait imbibé les fibres de coton dont elle était faite pour réapparaître sous forme de candides gouttelettes qui, peu à peu, s'alourdissaient et profitaient du moindre cahot pour s'écraser à l'intérieur.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron),amilcar (torpédo) 1927,delage di 1923 - 1928

    "Nous savions, en effet, que la moleskine de la capote n'opposait

    qu'un fragile rempart aux précipitations célestes."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    "Surtout ne touchez pas à la capote, nous criait dans ce cas-là mon père, nous serions vite "inondés"." Cette terrifiante éventualité, qui paraissait hautement probable tant elle était dite avec autorité, avait vivement impressionné ma jeune sœur. Aussi, dès que l'eau commençait à s'infiltrer, elle cherchait refuge dans les bras maternels en s'écriant : "C'est l'inondation, c'est l'inondation qui arrive !" Devant son désarroi et désobéissant aux consignes paternelles, je ne pouvais résister à l'envie d'appuyer mon pouce sur les gouttes en formation. J'étais convaincu de les éliminer ainsi, dès leur naissance, par je ne sais quelle magie. Il est vrai qu'elles faisaient semblant de disparaître sous la pression de mon doigt mais c'était pour s'étaler perfidement sous la surface de la toile qu'elles rendaient, au contraire, encore plus vulnérable. Ma mère mettait rapidement un terme à tous ces "débordements". Elle déployait un parapluie campagnard qui, lui aussi, faisait partie de l'appareillage de secours. Nous nous serrions sous sa corolle qui s'épanouissait paradoxalement sous la capote et détournait de nous l'invasion des eaux. Rassurés par sa présence, bien au chaud sous la couverture, ma sœur et moi nous laissions gagner par le sommeil, confiant égoïstement au pilote la charge de nos destinées. 

    Ce fut aux approches de Rodez qu'un arrêt brutal de la voiture me ramena à la réalité. Une odeur de tissu roussi avait envahi l'habitacle. J'eus à peine le temps d'en prendre conscience que déjà mon père, alerté avant moi, avait coupé le contact et s'était précipité vers le capot dont il avait replié une aile. J'entendis une exclamation de dépit suivie d'un chapelet de reproches assez vifs qu'il s'adressait à lui-même, tandis qu'à la lueur d'une lampe, il extirpait, toute fumante et noircie en son milieu, "la" couverture, celle dont, à l'arrêt, il recouvrait méticuleusement le moteur pour le préserver des méfaits du froid et de l'humidité. Cette précaution expliquait la complaisance dont sa machine voulait bien faire preuve au moment où elle reprenait du service. Grâce à elle, ce soir-là, malgré le brouillard, pistons et bougies oubliant leur mésentente coutumière s'étaient mis d'accord dès les premières sollicitations de la manivelle. Encore fallait-il qu'il pensât à retirer cette laine douillette qu'une étincelle vagabonde, avec la complicité de la chaleur, pouvait transformer en dangereux brûlot ! Il est vrai que trop de préoccupations avaient accaparé l'attention du chauffeur au moment de prendre la route. Aussi bien cette faute n'était-elle pas sans excuse. Cependant, dans sa hâte à stopper les graves conséquences qui pouvaient en résulter, il avait complètement oublié d'avertir son "coéquipier" en lui adressant les signaux convenus. Ce dernier, ignorant le "drame" que nous vivions, avait poursuivi sa marche emportant avec lui ces fameux feux rouges garants de notre salut.

    Leur disparition passa, sur le moment, inaperçue tant avait été vive notre émotion. Nous prîmes cependant très vite conscience de notre isolement qu'aggravaient le silence et la présence opiniâtre d'un brouillard soucieux de démentir nos prévisions. Mon père partageait notre anxiété bien qu'il n'en voulût rien laisser paraître. Dans ces cas-là, pour la masquer, il nous jouait la comédie de la colère. Feinte au départ, elle prenait sous l'effet des mots et l'enflure du ton des accents de sincérité puis finissait par être véritablement ressentie. Tout en continuant à maudire ceux qui l'avaient amené à entreprendre cette folle équipée, il redonna vie à son moteur d'un geste brusque puis, une fois assis, claqua la portière avec humeur. Vainement ma mère tenta de calmer cette irritation en se déclarant certaine que nos amis nous attendaient, non loin de là, s'interrogeant eux aussi avec angoisse sur les raisons d'un arrêt dont ils n'avaient pas été avertis. Le buste au-dehors, scrutant la route, tirant profit de la plus faible clarté, voyageur égaré au milieu d'une nature hostile, notre chauffeur tendait tous ses efforts à la recherche de ces fameux repères indispensables à notre sécurité.

    Il n'eut, en effet, qu'à parcourir deux ou trois cents mètres pour qu'au détour d'un lacet réapparaissent les bouées salvatrices soudainement ressuscitées, enfonçant dans le manteau de brouillard leurs marques rouges qui semblaient attendre. Nous saluâmes ces retrouvailles par des applaudissements et des cris de joie tandis qu'oubliant sa rancune, mon père pressait la poire des deux mains, lançant une salve de coin-coin triomphants qui transgressaient avec allégresse les règles inscrites au protocole. Cependant, avant que nous ayons pu les rejoindre, elles s'éloignèrent lentement coupant court à notre désir de narrer notre mésaventure et de justifier ainsi notre retard. Cette hâte à poursuivre la route nous intrigua et attiédit notre enthousiasme. Néanmoins nous reprîmes docilement notre place dans leur sillage. Nous étions convenus de marquer un temps d'arrêt à Rodez. Cette halte allait nous permettre de faire, dans une atmosphère plus favorable, l'odyssée de nos tribulations. Déjà, des lumières éparses, semblables à de grosses boules neigeuses, indiquaient que nous avions atteint les faubourgs de la ville.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron),amilcar (torpédo) 1927,delage di 1923 - 1928

    L'entrée de Roanne (Loire)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : BAY)

       

    C'est alors que, venant en sens inverse, les phares d'une voiture balayèrent la route de leurs puissants faisceaux. Surpris par ce soudain éblouissement, les conducteurs immobilisèrent leurs voitures. Ce que nous vîmes, dans ce bref éclair, nous laissa médusés. Carrosse devenu citrouille, l'arrogante Delage et son brillant équipage s'étaient transformés en une fourgonnette chargée de pommes de terre ! C'était elle qu'en cette fin de parcours nous avions suivie avec une grande docilité.

    Cette métamorphose eût pu nous faire croire que nos amis avaient été les victimes du pouvoir incantatoire d'une de ces sorcières qui, comme chacun sait, hantent la montagne quand le brouillard devient complice de la nuit et la remplit de mystères. Mais, dans l'automobile qui venait de nous envelopper de son tourbillon de lumière, nous reconnûmes celle de nos impétueux Aveyronnais. Elle nous croisa puis revint vers nous dans une débauche de coups de klaxon que nous interprétâmes comme autant de signes de reconnaissance et de joie -bien qu'au départ leur signification n'ait pas été numériquement codée-. Ce bruyant concert fut suivi de chaleureuses embrassades au grand ébahissement du chauffeur de la fourgonnette qui, descendu de son véhicule, s'évertuait à comprendre le sens de ce remue-ménage et de ces intempestives effusions. Ce fut pire quand il se vit l'objet de chaleureux remerciements et d'amicales poignées de mains dont la justification lui était, et pour cause, totalement incompréhensible.

    Au demeurant nous avions tous hâte de connaître les détails de ce curieux imbroglio. Ils nous furent dévoilés au moment du dîner qui rassembla tous les acteurs de ce qui n'était, en définitive, qu'un prosaïque et cocasse chassé-croisé.

    Débouchant d'une voie secondaire au moment où nous approchions de l'embranchement, la fourgonnette avait marqué un temps d'arrêt avant de poursuivre sa route dans la direction de Rodez, substituant le rouge de ses lanternes arrière à celui de sa noble devancière. Cette dernière, en l'absence de tout appel, avait, quelque temps, fait "cavalier seul" avant de repartir à notre recherche. Une autre raison, cependant, justifiait notre méprise. Nous n'imaginions pas, en effet, que d'autres fussent assez fous pour courir les routes dans des conditions climatiques aussi abominables.

    Est-il utile d'ajouter que Rodez fut, jusqu'au matin, le terminus de notre voyage de retour ? Tout le monde, même, convint qu'il eût bien mieux valu, à Conques, se ranger au point de vue de mon père. Ce dernier fut sensible à ce revirement d'opinion qui, bien que tardif, rendait justice à la valeur de son jugement. Il fit preuve, néanmoins, d'une modestie d'autant plus grande que, dans son for intérieur, il ne lui déplaisait pas d'avoir enfreint son habituelle prudence. Il savait qu'il venait d'enrichir d'un épisode appelé à devenir légendaire les annales de sa vie d'automobiliste." (Louis Joullié)

     

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron),amilcar (torpédo) 1927,delage di 1923 - 1928

    Prochainement, si vous le souhaitez, chers Lectrices et Lecteurs, Nous vous présenterons un autre récit de Louis Joullié.