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Louis Joullié - "Lou rauba faïsses" (5)

 

Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

 

Nous avons accompagné ce passionnant enseignant et écrivain dans quelques-unes des tribulations de sa vie d'adulte, mais quel enfant était Louis Joullié ? Quels traits de caractère laissaient-ils déjà présager de sa personnalité si originale, de sa perpétuelle soif de connaissance, de ses goûts culturels, de l'attention inaltérable qu'il consacrait à ses proches et à chacune des personnes qu'il côtoyait? Comment l'enfant se comportait-il dans son milieu familial et avec ses camarades de classe?

Découvrons quelques péripéties survenues à ce petit Louis, imaginatif, hardi et fantaisiste, des aventures que l'écriture irréprochable de l'adulte nous révèle au fil des pages. 

 

 

 

Dans mes Carnets de Lecture :

Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

 

"Lou rauba faïsses*

* "Lou rauba faïsses" : mot à mot, celui qui vole des fagots, le voleur de fagots. 

 

Avant la guerre, la ville de Pézenas, où je suis né, avait à son service deux stations de chemins de fer. L'une, située au sud, fut appelée en raison de sa position géographique gare du Midi ; l'autre, qui occupait un emplacement diamétralement opposé, dut à l'esprit cartésien des Piscénois de porter le nom de gare du Nord. La première appartenait au puissant réseau de la Société Nationale des Chemins de fer Français, la seconde dépendait, en partie, d'une manne départementale grossie des deniers communaux, ce qui expliquait la relative modestie de son équipement. Encore avait-elle été promue au rang de gare sur cette unique voie ferrée par ailleurs jalonnée de "lieux-dits" simplement honorés du nom de "haltes"... Cette ligne reliait la capitale du vin* à celle de l'Hérault. C'est dire si, face à sa rivale, la gare du Nord faisait figure d'entreprise familiale, à ce titre, on l'appelait aussi l'"Intérêt local" ou plus familièrement "l'Interloc".

* Capitale du vin : il s'agit de la ville de Béziers. 

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Ancienne gare du Nord à Pézenas (Hérault)

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

 

Au début de ma carrière scolaire, j'avais de cette expression, pourtant exempte d'ambiguïté, une singulière interprétation. En guise de réponse à la mention "Directeur" inscrite sur toutes les couvertures de mes cahiers d'écolier, j'écrivais, en effet, en un seul mot "l'Intérélocal". Quelle étrange résonance cette locution avait-elle dans mon imagination enfantine pour placer ainsi les instituteurs sous la houlette du chef de gare ?

La tutelle que, selon moi, ce fonctionnaire exerçait sur l'enseignement primaire fut de courte durée. L'"Intérêt local" prit bientôt dans mon esprit sa véritable identité au point que, vers ma douzième année, accompagné de deux autres galopins, j'allais chaque jeudi assister aux évolutions du train de la gare du Nord.

La locomotive, surtout, nous passionnait. Elle n'avait rien de ces monstres d'acier, semblables à ceux qui circulaient déjà sur le réseau du Midi et dont la vue seule nous remplissait de frayeur. Sa face ronde surmontée d'une grosse lanterne derrière laquelle émergeait une haute cheminée coiffée d'un couvercle ridicule, sa cloche dorsale d'où jaillissait un gros sifflet lui donnaient plutôt un air bonasse. Ses deux tampons tendus comme les deux poings d'un boxeur n'arrivaient même pas à y ajouter une note d'agressivité. Seuls les va-et-vient des bielles insufflant la vie aux roues avec la précision et la régularité d'un puissant mécanisme d'horlogerie nous inspiraient un certain respect tandis que les geysers de vapeur giclant de leurs mystérieuses entrailles nous tenaient à distance respectueuse.

Deux diables, qui paraissaient déguisés en noirs à cause des auréoles blanches qui cernaient leurs yeux, s'appliquaient à restaurer ses forces en la gavant de charbon et en l'abreuvant largement d'eau à l'aide d'un manchon de toile qui pendait d'un réservoir monté sur pilotis.

Trois ou quatre wagons lui faisaient une suite qui était loin d'être royale. À l'intérieur, un passage central distribuait des banquettes en bois à claire-voie situées de chaque côté. Elles offraient aux voyageurs des assises rudimentaires soumises à tous les caprices du rail. La moleskine qui en recouvrait certaines permettait de faire une sélection sociale qui n'allait pas forcément de pair avec un confort amélioré. On y accédait grâce à quelques marches bordées d'une rampe donnant sur une plate-forme extérieure, solidaire du plancher. Un fourgon accrochait sa solitude au terminus du train. L'ensemble, par son aspect miniaturisé, eût paru aujourd'hui évadé d'un parc d'attractions. 

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Train à vapeur

(Source photographique : fr.123rf.com) 

 

Cinq bonnes heures lui suffisaient à peine pour relier les deux extrémités de la ligne, distantes d'environ quatre-vingts kilomètres. Il faut vous dire, il est vrai, qu'à chaque gare, le train était amputé de sa locomotive. On la retrouvait, faisant la folle, au milieu d'un dédale de voies où, à coups de tampons, elle imprimait aux wagons de marchandises une poussée dont la puissance était savamment dosée. Elle paraissait prendre un malin plaisir à faire semblant de leur accorder ainsi leur indépendance au moment même où elle les contraignait à tomber dans les pièges des aiguillages. Comme dans un ballet bien réglé, ces aiguillages leur imposaient une direction obligatoire et leur assignaient une place bien précise. Elle en pouffait de rire sous sa jupe de vapeur. Cet exercice avait pourtant un nom à la consonance guerrière. On l'appelait "la manœuvre". Maintes fois répétée, elle mettait à vif les nerfs des voyageurs condamnés à une attente exaspérante.

Mais le clou du spectacle était l'ascension de la côte des Ruffes, rude épreuve qui l'attendait à sa sortie de Pézenas.

Au coup de sifflet impératif du chef de gare répondait, comme à regret, la sonorité plus grave de celui de la locomotive. Le mécanicien abaissait alors le levier qui libérait la pression. Dans un mouvement fait de lenteur et de contrainte, la bielle repoussée par le piston obligeait les roues à reprendre du service. Le train s'ébranlait dans le crissement de l'acier, les grincements des freins qui se desserrent, les hoquets des attelages, les chuintements des cylindres. Peu à peu, à une allure devenue plus régulière, il se rapprochait de notre poste de guet. Lentement, avec une sereine assurance, la machine arrivait à notre hauteur ; elle nous saluait de deux coups de sifflet guillerets et lançait, avec détachement, quelques bouffées de fumée qui s'effilochaient sur la campagne. Les wagons défilaient à leur tour ; les voyageurs penchaient leur buste aux fenêtres ; la vitesse réduite leur permettait de calmer leur impatience en détaillant le décor fait d'un univers de vignobles. Pendant quelques instants encore, cette avance se prolongeait, scandée par les heurts des roues aux intervalles des rails.

Et puis, soudain, la locomotive, parvenue à mi-côte, semblait en proie à une défaillance ; sa mécanique, si vaillante au départ, s'essoufflait sous l'effort qu'elle devait consentir. Son combat quotidien était arrivé à sa phase la plus rude. Alors, la malheureuse s'acharnait, multipliant les jets de vapeur, vomissant des volutes de fumée de plus en plus épaisses et de plus en plus noires. Pour se donner du courage, mais aussi par pure fanfaronnade, elle s'époumonait à lancer d'intempestifs coups de sifflet qui lui dévoraient sa vapeur et aggravaient son épuisement au point de l'amener au bord de l'abandon.

C'est à cet instant précis que des Piscénois, témoins oculaires à leurs dires, affirmaient qu'on pouvait assister à une scène effarante. Le chauffeur, abandonnant son poste à son coéquipier, sautait lestement de sa machine en marche sur le remblai, déboulait dans le vignoble le plus proche, s'emparait d'un fagot de sarments pris parmi ceux alignés entre les ceps, puis, avec la même rapidité, remontait sur le talus, courait sur le sentier bordant la voie pour rattraper la locomotive toujours haletante, jetait le fagot dans le tender et reprenait sa place devant le foyer. C'est ce geste incroyable que la rumeur publique avait porté à nos oreilles. C'était elle qui avait alors affublé notre tortillard -qui n'en pouvait mais - du surnom de "Rauba faïsses" car nos grands-parents, entre eux, parlaient encore la langue occitane. C'était à se spectacle étrange que nous espérions, nous aussi, assister un jour !

Entre-temps, la locomotive continuait à grignoter les derniers tronçons de rails qui mettaient fin à son supplice. Bientôt ragaillardie par la perspective de la descente, elle réussissait à hisser jusqu'au col ses pesants compagnons de cordée et à remporter, une fois encore, sa victoire quotidienne. Alors elle s'abandonnait aux délices de la vitesse. Dans un vacarme étourdissant, elle dévalait sur l'autre versant à un rythme de plus en plus endiablé qui affolait les pistons, déboussolait les voitures et secouait les voyageurs comme de vulgaires colis. Cette impétuosité tumultueuse et désordonnée se transformait progressivement en un roulement sourd et régulier qui, peu à peu, s'apaisait dans le silence du soir. C'était, pour nous, le moment du retour chaque fois teinté de déception. L'espoir d'assister à "l'événement" dont nous rêvions s'amenuisait au fil des semaines...

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Train à vapeur dans un paysage campagnard

(Source photographique : fr.123rf.com)

 

Alors une idée folle vint à l'esprit du plus âgé d'entre nous, un dessein insensé dont la hardiesse nous laissa médusés. D'un air résolu, notre camarade nous affirma qu'il se faisait fort d'accomplir un exploit comparable à celui du chauffeur de la locomotive, que, lui aussi, saurait mettre à profit la lenteur du convoi pour monter dans le fourgon de queue d'où il redescendrait avant que l'allure ne devienne trop rapide. Il parlait d'un ton si convaincu, il affichait une telle assurance qu'il nous remplit d'inquiétude. À la façon  des romans de Chevalerie qui avaient dérangé le cerveau du héros de Cervantès, l'histoire du "Rauba faïsses" semblait lui avoir enfiévré l'imagination. Sur le moment nous fîmes tout pour lui faire abandonner son projet, insistant sur les difficultés et dangers que comportait une aussi périlleuse entreprise. Mais, par la suite, nos mises en garde manquèrent de conviction et même de sincérité. C'est qu'en notre for intérieur nous brûlions d'envie d'assister à la spectaculaire démonstration qu'il se proposait de nous offrir. "Ce serait, à coup sûr, une prouesse digne de celle dont on nous a parlé, dis-je finalement, mais sa réussite exige l'agilité et l'expérience d'un acrobate de cirque !" Avec des mines de bons apôtres nous lui prodiguâmes ainsi d'autres flatteries tout aussi sournoises qui, valorisant son geste, raffermirent sa détermination.

 

(À suivre)

 

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