Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Louis Joullié - Expédition au pays de cocagne (2)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    Expédition au pays de cocagne (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

     

    À l'image de la France scindée en deux par la volonté de l'Allemand victorieux, la plaine et les rivages languedociens se trouvèrent, sous l'Occupation, coupés de leur arrière-pays montagneux. Une séparation s'établit que n'imposaient point les clauses de l'armistice et n'était pas davantage le fait d'une quelconque fantaisie administrative. Elle ne correspondait pas du tout à l'idée qu'on se fait d'une frontière avec postes fixes et barrières. Routes, mais surtout gares et trains étaient autant de souricières où venaient se faire prendre des contrebandiers d'une espèce nouvelle. On franchissait cette ligne de partage presque à son insu quand, s'éloignant du vignoble, on posait le pied sur les derniers contreforts de la Montagne Noire, des Monts de l'Espinouse ou des ultimes soubresauts cévenols.

    joullie_espinouse.jpg

    Monts de l'Espinouse

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Elle était née de la pitoyable détresse alimentaire qui, insidieusement, comme un mal du Moyen Âge, s'était répandue dans le plat pays et l'avait affamé. Lourd, en effet, était le tribut versé à l'ennemi mais grands aussi les égoïsmes. Au sud de cette ligne singulière, la plupart des habitants, les citadins surtout, virent leur visage s'affûter et leur silhouette tendre vers un profil de plus en plus longiligne tandis que le marché noir vidait leur tirelire. Au nord, les montagnards gardèrent leurs rondeurs. Pâturages, potagers et basses-cours constituèrent autant de bastions qui les mirent à l'abri de l'épidémie et firent d'eux des privilégiés. Naguère dédaignés, ils devinrent soudain objets d'envie et d'adulation. Alors, solidement retranchés dans leurs fermes, bien décidés à tirer parti d'une situation aussi propice, beaucoup attendirent que déferlent les cohortes des mendiants montés de la plaine.

    Car ceux du sud ne tardèrent pas à franchir la frontière malgré les interdits et les risques encourus. Ce furent d'abord les affairistes, mercantis de tous bords qui, s'étant affranchis de toutes contraintes, organisèrent un marché qualifié, par euphémisme, de "parallèle". Aigrefins du négoce, éternels profiteurs des époques troublées, jouissant de complaisance et de complicités, disposant de "gazogènes", luxe suprême de ces étranges années, ils procédaient par de larges et fructueux coups de filet. Ils payaient bien ou pratiquaient l'échange ; ils vendaient mieux encore. Les défavorisés vinrent ensuite, poussés par l'aiguillon d'un estomac gavé jusqu'à l'écœurement de rutabagas et de topinambours, tubercules à ce point indigestes qu'ignorés du passé, ils n'eurent pas d'avenir et demeurèrent les sinistres symboles d'une époque funeste. Pour ces déshérités du sort la prospection de la montagne donna lieu à de véritables expéditions. Manants des villes qui ne pouvaient offrir que leur maigre salaire, manants des champs dépourvus du moindre lopin de terre prirent part, à leur tour, à ces modernes croisades de la faim. Je me rangeai sous leur bannière bien que j'eusse l'usufruit d'une portion de jardinet, plus riche de cailloux que de terre arable, mise avec quelque malice à ma disposition par la municipalité. Mais, mon amateurisme aidant, j'obtenais difficilement des récoltes d'une quantité au moins égale à mes semences. 

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france)

    Camion Unic des années 1940 équipé d'un gazogène

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Classiccardinal)

     

    En cette fin d'octobre 1943 la pénurie se fit plus cruelle ; les "queues" s'allongèrent et grossirent devant les commerçants, distributeurs souverains d'une pitance toujours réduite à sa portion congrue et bien souvent aléatoire. L'hiver s'annonçait sous de sombres auspices. Alors je me décidai à tenter, moi aussi, l'aventure. Je m'assurai d'abord du concours d'un bon compagnon. Ensemble nous tirâmes nos bicyclettes de leur oisiveté. Au premier jour de la Toussaint, nous enfourchâmes nos machines, puis, le cœur résolu, l'âme conquérante, nous prîmes la direction d'un de ces fabuleux pays de cocagne. Notre terre d'élection était le Rouergue, notre point de chute Villefranche-de-Panat.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène

    Un château en Rouergue : la Forteresse royale de Najac

    (Source photographique : http://www.seigneurs-du-rouergue.fr/chateaux/)

     

    La solennité, toute relative cependant, de notre départ, le harnachement de nos montures nous donnaient l'apparence de "globe-trotters" résolus à couvrir la distance et à braver les difficultés de la route de la seule force de leurs jarrets. En réalité, une fois parcourus les six kilomètres qui nous séparaient d'Agde, la gare la plus proche, un train nous emporta avec armes et bagages jusqu'à la station de Tournemire ; là, un autobus poussif et bondé prit le relais. Auparavant le chauffeur nous avait laissé entendre que la seule façon de participer au voyage était de nous accommoder, notre dignité dût-elle en souffrir, d'une cohabitation avec les impedimenta juchés sur l'impériale. Nous acceptâmes sans protester. Notre dignité avait reçu depuis 1940 tant de coups de griffes qu'elle s'était endurcie au point d'être devenue insensible. À la nuit tombante, saoulés de grand air, le corps endolori par les cahots, engourdis par le froid, nous pûmes enfin prendre pied sur cette terre qu'on nous avait dépeinte pleine de promesses.

    L'auberge rouergate qui nous accueillit effaça très vite les désagréments éprouvés au cours de ce voyage mais elle fit plus encore. Comme dans un conte fantastique, elle recréa pour nous, l'espace d'une soirée, une ambiance d'avant-guerre.

    Dès que nous eûmes franchi le seuil, un fumet de chair grillée s'échappant des cuisines vint délicieusement trahir la présence de quelques volailles embrochées, rôtissant sur un lit de braises tout en éparpillant aux alentours des effluves ressuscités de jour de fête ; dans la salle à manger, un serveur découpait des tranches de gigot de mouton, animal qui avait depuis si longtemps déserté notre table que nous en pensions l'espèce disparue ; sur l'étagère d'un buffet, des salaisons composaient un insolent tableau de ripaille et, sur le marbre d'une desserte, des pâtisseries exhibaient leur séduction avant de s'offrir en guise de bouquet final à ces agapes d'un autre âge. Nous eûmes l'impression d'avoir abordé dans un pays qui, miraculeusement échappé au cours du temps, s'était immobilisé sur ses rives. Ainsi notre aventure commençait par une extraordinaire évasion dans le merveilleux du passé. Le repas fut un festin bien que nos estomacs aux capacités digestives amoindries par une diète obligatoire et chronique eussent modéré les honneurs que nous rendîmes aux mets qui nous furent servis.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste,le joueur de flûte d'hamelin ; l'octroi sous l'occupation

    Festin médiéval dans la cuisine d'un château royal

    (Source : fr.123rf.com)

     

    Nous aurions voulu prolonger ce rêve par une nuit passée à la même enseigne. L'hôtelier put héberger notre équipement mais point son équipage, ses chambres étaient toutes retenues. Cet empêchement nous fit craindre que notre entreprise ne se heurte à la redoutable concurrence de démarcheurs chevronnés et que notre quête alimentaire ne prenne la tournure d'une ruée vers l'or. Mais, pour l'heure, notre souci était de trouver un gîte pour la nuit. Devinant notre perplexité, le serveur s'approcha et, prenant l'air confidentiel et le ton faussement dubitatif de celui qui veut monnayer un renseignement, il nous souffla à l'oreille : "Je pourrais, peut-être, vous tirer d'embarras." Le "peut-être" se mua instantanément en certitude quand il eut compris, à nos mines, que nous avions tacitement accepté un marché aussi subtilement proposé : "Suivez-moi, ajouta-t-il alors à voix basse, je vais vous conduire chez les moines."

    Chemin faisant, notre guide s'employa à éclaircir ces surprenants propos. Il nous révéla l'existence, aux abords de la ville, d'un vieux monastère que le temps, ce prédateur sacrilège, n'avait pas épargné. Le prieur en assurait la restauration en louant des chambres aménagées à la place des anciennes cellules désaffectées. L'époque s'y prêtait qui suscitait un tourisme d'un genre nouveau. Certes, les revenus étaient modestes, mais que voulez-vous, tous les moines n'ont pas la bonne fortune de compter au sein de leur communauté un de ces pères liquoristes dont l'élixir fait tomber une pluie d'or sur leur bienheureuse abbaye !

    Notre chambre avait les murs blanchis à la chaux et le froid y régnait. Deux lits de fer vieillots, dépourvus de draps, en absorbaient la surface. Un réveille-matin bizarrement peint en noir ajoutait encore une note d'austérité à cette atmosphère monacale. Mais peu nous importait le décor. Nous avions hâte, à l'issue d'une journée mouvementée, d'alléger notre fatigue. Alors, tout habillés, nous nous glissâmes sous les couvertures. Mais, tandis que mon camarade appréciait le confort de sa couche au point de s'y endormir tout de suite, je crus, moi, me trouver soudainement emprisonné dans une chambre de Procuste. Mes jambes, dépassant la longueur du lit, se faufilaient entre les barreaux, émergeant jusqu'aux chevilles. J'arrivai difficilement à trouver le sommeil mais il fut peuplé de cauchemars où des processions de moines ricanants se mêlaient aux visions affreuses des suppliciés du brigand de l'Attique.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène

    Le lit de Procuste

    (Source illustration : https://www.culture-generale.fr/expressions/)

     

    C'est en empruntant un chemin de terre étroit et raboteux que le lendemain nous partîmes à l'assaut de la montagne dont les flancs parsemés de fermes nous apparaissaient comme de giboyeux terrains de chasse. Nous pédalions d'un jarret raffermi par le repos, avec une détermination renforcée par la crainte de nous voir précédés d'éventuels rivaux. Nos bicyclettes, effarées d'être aussi brutalement soumises à de si rudes épreuves après tant d'années de paisible retraite, grinçaient de toutes leurs dents tandis que bosses et trous arrachaient aux ressorts des selles des grincements réprobateurs. Un plan établi à l'aide de renseignements confidentiels devait faire office de carte d'état-major mais, comme c'est souvent le cas, la topographie des lieux se révéla singulièrement différente des orientations et des indications mentionnées si bien que, très tôt, seul notre instinct de "chasseur" nous servit de guide.

    Nous fîmes halte dès l'apparition de la première bâtisse. Une clôture de barbelés se confondant, par endroits, avec des massifs de ronces l'environnait, enfermant toute une population de poules, de pintades et de dindons qui, avec des caquetages et des gloussements de satisfaction, se gavaient de maïs sous la houlette d'un coq à la crête écarlate.

    Notre apparition ne parut pas troubler la quiétude de ce petit monde dont la présence sembla confirmer notre clairvoyance, confortant par là même notre optimisme. Mais, à l'instant précis où nous tentions d'entrebâiller le portail d'entrée, deux chiens soudainement déchaînés firent irruption. Les yeux brillant d'une haine subite, ils se ruèrent dans notre direction puis, se dressant de toute leur taille, s'appuyèrent aux barreaux de la grille qu'ils lacérèrent de leur rage impuissante. Ces Cerbères, que les mélodies d'Orphée elles-mêmes n'auraient pas réussi à amadouer, nous tinrent en respect dans un concert assourdissant d'aboiements jusqu'à l'arrivée de la maîtresse des lieux. D'un chapelet de jurons, aussi vigoureux qu'incompréhensibles, cette dernière calma les ardeurs belliqueuses de ses bêtes puis, s'adressant à nous avec une égale vivacité de ton, elle nous demanda "ce que nous faisions là et ce que nous voulions". Mon camarade prévint une riposte qu'il pressentait assez vive. Plus diplomate, il répondit avec l'humilité d'un courtisan sollicitant une faveur : "Nous venions voir si, par hasard, vous n'auriez pas quelques œufs à nous vendre." Cet appel à l'aide de la Providence, au milieu de cette basse-cour surpeuplée, fut une finesse qui chatouilla agréablement mon amour-propre. Par ce qu'elle renfermait d'ironie vengeresse, elle nous dédommageait un peu de la rudesse de l'accueil ; elle avait aussi le mérite d'assouplir notre requête en atténuant ce que cette dernière pouvait comporter de téméraire assurance.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste

    Hercule domptant Cerbère par Pierre Paul Rubens (1636)

    (Source : Wikimedia Commons)

     

    Plus fine mouche qu'elle ne le laissait paraître, notre fermière nous renvoya adroitement la balle. Nous apprîmes que "le hasard", précisément, avait voulu qu'un froid exceptionnellement précoce ralentît la ponte, que les quelques œufs dont elle disposait eussent, justement, été vendus le matin même, qu'il ne lui en restât plus un seul à nous "donner" ! Comédienne jusqu'au bout, elle déplora qu'un pareil dénuement, au demeurant purement accidentel, l'empêchât de nous satisfaire. Nous devinâmes plus que nous ne vîmes le sourire qui s'ébauchait sur sa figure à l'instant où elle nous tourna le dos. Mais cette ultime marque de sympathie était superflue pour nous faire comprendre que le hasard se confondait avec sa volonté capricieuse et qu'en définitive notre instinct de chasseur, à qui nous avions fait l'honneur d'accorder notre confiance, venait magistralement de nous trahir.

    Des nuages, gris depuis le matin, tombèrent alors quelques larmes d'apitoiement. Nous pensâmes qu'il fallait nous hâter de rechercher un toit plus hospitalier avant que les cieux ne manifestent leur compassion d'une plus éloquente manière.

    Nous reprîmes notre course suivant l'humeur du sentier qui serpentait capricieusement au flanc de la montagne descendant en pente douce vers la vallée. Notre échec avait éteint notre enthousiasme et rabaissé nos prétentions. Pourtant il nous arrivait encore, dans un sursaut d'amour-propre, de mettre pied à terre, de faire quelques pas en direction de la porte d'une clôture. Mais c'étaient aussitôt d'irritants aboiements qui, à la longue, nous auraient poussés à nous comporter comme de véritables maraudeurs. Parfois, nous surprenions un regard furtif qui nous épiait derrière la vitre d'une fenêtre et disparaissait dès qu'il se trouvait surpris, caché par un rideau tiré à la hâte. Cette attitude, dont la naïve coquinerie nous amusait, me rappelait une grand-mère qui, elle aussi, établissait parfois son poste de guet derrière les volets à peine entrebâillés de sa maison campagnarde. Elle avait une peur superstitieuse des romanichels qu'elle appelait des "caraques". Aussi, quand une gitane venait frapper à sa porte, elle s'enveloppait de silence tandis qu'au-dehors la bohémienne, qui n'était pas dupe, l'accablait, dans son jargon, de terrifiantes malédictions auxquelles ma grand-mère ne comprenait, heureusement, pas un mot. Ce jour-là, exaspérés par tant de refus, nous donnâmes libre cours à une colère trop longtemps contenue. Nous n'eûmes pas de jurons assez abominables pour clamer aux alentours l'égoïsme des fermiers, la servilité de nos gouvernants mais surtout la cruelle rapacité de l'Occupant à qui nous devions toutes nos misères. Nos imprécations firent frémir la cime des sapins avant que le torrent ne les noie dans le tumulte de ses cascades. Quand, à court d'injures, à bout de souffle et désorientés, nous arrivâmes sur ses rives, nous suivîmes, machinalement, la direction que le courant semblait nous conseiller. Notre expédition aventureuse s'était, au fil des heures, transformée en une prosaïque promenade touristique.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste

    Cascade des Baumes, Saint-Rome-de-Tarn (Aveyron)

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Les sonnailles d'un troupeau de chèvres vinrent, à point nommé, détourner le cours de notre morosité. Le berger qui nous faisait des gestes amicaux ne se méprenait pas sur la signification de notre présence. Il nous interpella familièrement et nous demanda si la "chasse" était bonne. Devant notre mutisme, et tout en poussant ses bêtes devant lui, il se rapprocha de nous. Il avait une drôle d'allure. Avec sa peau de bique serrée autour de la taille par un large ceinturon, sa barbe broussailleuse, son chapeau aux larges bords retroussés sur le devant et surtout sa jambe gauche reposant à partir du genou sur un pilon, il avait l'air d'un rescapé de l'Île au trésor. Sans aucune gêne, avec son bâton il ausculta nos sacs et nos valises. Cet examen lui fournit une réponse à sa question. Alors, sur un ton désabusé, il nous dit : "Vous savez, les gens d'ici, je les connais bien. Ils n'ont que faire de vos billets de banque ; c'est du vin, du tabac, des vêtements qu'il faut leur apporter !" Il parlait d'or, ce berger, mais il ne pouvait savoir que ces clefs précieuses dont on nous avait déjà tant vanté les vertus, nous-mêmes en étions presque totalement démunis. Nous lui en fîmes l'aveu. Il parut alors comme pris à notre égard d'une soudaine et généreuse sympathie. "Je possède un petit champ où j'élève quelques volailles, nous dit-il, je veux bien vous en vendre une, mais d'abord il faut l'attraper, et moi...". Il s'interrompit mais son bâton pointé vers sa jambe mutilée précisa sa pensée. Nous nous empressâmes de le remercier de son offre, la seule qu'on nous ait faite depuis le matin ; nous l'assurâmes que la capture de notre future victime ne serait pour nous qu'un plaisant exercice dont nous nous chargions volontiers. "Dans ces conditions, reprit-il, suivez-moi, vous ferez votre choix vous-mêmes."

    Le champ où notre berger nous conduisit était loin d'avoir la modestie que son propriétaire lui avait attribuée. Il était fort étendu et envahi d'une abondante végétation. On aurait presque pu dire que poules et poulets y vivaient à l'état sauvage. À cette vue nous sentîmes mollir notre belle assurance mais la perspective de nous retrouver à nouveau les poches vides ranima notre courage.

    Nous décidâmes d'agir par surprise. Adoptant les règles les plus éprouvées du parfait chasseur, nous avançâmes, face au vent, en courbant le dos, d'un pas prudent et mesuré, entrecoupé de haltes. Cependant, en dépit de cette approche subtile, notre proie, au dernier moment, d'un prompt et bref battement d'ailes, se retrouvait hors de portée. Autant de fois nous refîmes le même manège, autant de fois nous arrivâmes au même résultat décevant. Alors lassés de ces échecs répétés, nous changeâmes de tactique.

    Maintenant nous poursuivions nos bêtes, nous évertuant à les gagner de vitesse, courant dans tous les sens, changeant de cible à tout moment. Avec des piaillements de détresse, les volailles détalaient devant nous, déployant parfois leurs ailes pour faciliter leur fuite, terrorisées par les cris que nous poussions et le bruit de nos enjambées. Un vent de panique soufflait sur ce champ si paisible à l'ordinaire. À la longue, cette course-poursuite tourna à notre désavantage. Essoufflés, découragés et penauds, nous dûmes admettre notre défaite et nous retirer d'une compétition acceptée avec trop de légèreté.

    Alors se déroula devant nos yeux une scène étonnante. Sans dire un mot, le berger s'avança de quelques pas. Par des cot, cot, cot égrenés d'une voix au timbre familier, il appela sa volaille éparpillée. Ses accents devaient avoir la même résonance enchanteresse que celle du joueur de flûte de Hameln [Hamelin, en Allemagne] car on vit aussitôt accourir spontanément tout ce que ce poulailler champêtre contenait de volatiles. Ensuite, puisant dans un sac qu'il portait en bandoulière des grains de maïs, il les répandit autour de lui. Bientôt il fut environné de toute sa caquetante famille qui s'approchait jusqu'à venir picorer la semence tombée sur son soulier. À un moment donné, il écarta sa jambe handicapée, ploya le buste et, d'une main experte, "cueillit" par une patte un poulet trop téméraire, puis, avec un grand rire, se redressa, brandissant triomphalement son trophée devant nos yeux abasourdis.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste

    La plus ancienne représentation du Joueur de flûte d'Hamelin (Hameln)

    (copie d'après le vitrail d'une église de Goslar, en Allemagne)

    (Source : Wikimedia Commons)

     

    On le sentait ravi du bon tour qu'il nous avait joué car il était clair qu'il savait à l'avance quels piètres exécutants nous allions être dans le rôle qu'il nous avait habilement conduits à accepter. Mais pouvions-nous lui reprocher d'avoir voulu, un moment, tromper, fût-ce à nos dépens, la monotonie de sa vie d'ermite ? Nous dûmes, par ailleurs, insister pour payer notre achat. Au moment du départ, il donna à chacun de nous un petit fromage de chèvre et une grande tape amicale dans le dos.

    Cet intermède nous avait néanmoins libérés de notre pessimisme et redonné l'envie de poursuivre notre aventure. Aussi ce fut d'un pas résolu que nous nous dirigeâmes vers la première ferme qui se présenta. Une cloche surplombait le portail qui s'ouvrait sur un jardin. Nous l'agitâmes avec vigueur puis, disposant nos mains en porte-voix, nous poussâmes la hardiesse jusqu'à inciter les habitants des lieux à ne pas transformer en judas les rideaux de leur fenêtre, enfin, criant de plus belle, nous les assurâmes du caractère pacifique de nos intentions.

    Ces impertinentes gaillardises, loin d'effaroucher ceux à qui elles s'adressaient, nous valurent curieusement une réception qui nous fit regretter les propos malveillants que nous avions tenus le matin lors de notre accès de colère. Nous fûmes en effet accueillis dans une pièce assez vaste, à la fois cuisine et salle à manger. Le chien de berger qui assista à notre arrivée nous fit la grâce, à l'inverse de ses congénères, de dédaigner notre présence, se contentant d'un sourd grognement avant de reprendre un sommeil interrompu. De grosses bûches claquaient dans l'âtre, leurs flammes léchaient le fond et les flancs d'un chaudron de cuivre noirci où cuisaient des pommes de terre. "La mangeaille des cochons" nous dit en riant le fermier. Nous ne pûmes nous défendre d'avoir un sourire contraint et un hochement de tête équivoque à cette déclaration qui eût été fort déplaisante si elle n'avait été dénuée de toute ambiguïté. Notre homme ne se doutait pas à quel point nous ne pouvions partager le dédain qu'il affichait pour l'ordinaire de la gent porcine dont, dans notre indigence alimentaire, nous aurions volontiers accepté de partager le repas. Ce manque de considération pour ces tubercules, si précieux pour nous, favorisa l'achat d'une quantité aussi grande que la précarité de nos moyens de transport nous le permettait.

    Malgré ces débuts encourageants, nous jugeâmes plus diplomate de ne point brusquer les choses en dévoilant les denrées auxquelles nous tenions le plus. Ce ne fut qu'après avoir philosophé sur les causes de notre défaite, déploré l'état désastreux où se trouvait réduit notre pays et, en quelques mots, échafaudé une stratégie de revanche sur l'Allemagne, que nous avouâmes nos ambitions immédiates : un ou deux poulets, quelques œufs et surtout un de ces jambons qui pendaient au-dessus de nos têtes, accrochés aux solives et dont les ventres rebondis s'offraient aux volutes de la fumée de bois pour le plus grand plaisir de nos yeux et, par avance, les délices de notre palais. Contre toute attente, la réponse fut immédiate. Sans doute l'avait-on depuis longtemps préméditée. On acceptait de nous "donner" des œufs et même un poulet mais le cochon avait trop de dignité pour être livré sans une contrepartie au moins égale à une bonbonne de vin ! Ainsi le leurre de nos précautions oratoires avait fait long feu. Cette exigence équivalait à un refus. Et cependant tout n'était pas perdu car nous possédions d'autres cartes à "jeter sur le tapis".

    En vue de notre expédition, nous avions en effet réussi à mettre de côté quelques paquets de cigarettes et de tabac patiemment économisés sur nos rations mensuelles déjà chichement mesurées. Pour ma part j'avais, en plus, apporté un caleçon long, neuf d'aspect, ainsi qu'une ample et longue chemise de nuit ornée à l'encolure et sur le devant d'une broderie rouge. C'est dire la faiblesse de nos munitions face à une impitoyable concurrence et à l'âpreté du marché.

    Je déployai pourtant ma lingerie avec assurance, vantant la qualité de la toile -du tissu d'avant-guerre- avec la volubilité et l'apparente conviction d'un représentant de commerce. Ô mânes de mes ancêtres de qui je tenais cet héritage, qu'avez-vous pensé de votre petit-fils s'il vous a été donné de voir les marchandages auxquels il se livrait avec vos biens les plus intimes, si amoureusement conservés dans vos armoires et si fidèlement transmis à vos descendants ? D'autant que, réalisant l'étrangeté et le comique de la situation, je m'amusais intérieurement et sans le moindre remords de la comédie que les circonstances m'obligeaient à jouer.

    Je crus, sur le moment, m'être montré un bonimenteur assez convaincant car on consentit à nous "donner" ce jambon si convoité, accompagné d'une douzaine d'œufs et d'un poulet prestement attrapé, saigné et empaqueté. Que le lecteur ne se méprenne pas ; nous payâmes ces "dons" d'un prix fort honorable. Ainsi fûmes-nous amenés à penser que nos apports en nature ne nous avaient valu, en définitive, que la permission d'acheter ! Néanmoins, nous prîmes congé de ces fermiers avec regret. Au dernier moment, ils eurent le geste de nous offrir un petit en-cas et la moitié d'une miche de pain blanc.

    Nous retrouvâmes avec difficulté nos places sur des bicyclettes envahies de colis. Dès les premiers tours de roue la conduite se révéla acrobatique. Les sacoches suspendues au guidon se balançaient, heurtant les genoux, nous obligeant à pédaler les jambes écartées, tandis qu'à l'arrière les pesantes valises attachées aux porte-bagages se comportaient comme des gouvernails incontrôlables, exigeant de nous, pour maintenir le cap au milieu des pièges du sentier, une virtuosité de funambules. La peur de passer par-dessus bord nous obligea souvent à mettre pied à terre et à pousser nos machines. Aussi vîmes-nous apparaître avec satisfaction les lacets de la grand'route. L'heure tardive à laquelle nous arrivâmes à Villefranche nous empêcha de prendre l'autocar à destination de Saint-Affrique. Bon gré mal gré, nous dûmes continuer le trajet par nos propres moyens. Fort heureusement la route en pente presque continue nous apporta une aide salutaire en nous dispensant de pédaler.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste,le joueur de flûte d'hamelin

    Vue de Villefranche-de-Rouergue depuis le Calvaire St-Jean d'Aigremont

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Benth)

     

    Nous aurions pu alors entonner un chant de victoire si nous n'avions, à ce moment-là, repris conscience des dangers auxquels nous restions exposés. Il nous fallait maintenant soustraire notre précieuse cargaison aux yeux inquisiteurs de la maréchaussée sous peine de risquer une confiscation de ces biens si chèrement et si péniblement acquis. Cette inquiétude allait grandissant au fur et à mesure que nous approchions de la ville. Elle nous rendit étrangers à la venue de la nuit qui avait effacé le paysage, à notre insu, paraissant être soudainement tombée sur nous comme tombe un rideau de théâtre qui vient brusquement cacher le décor. Il était grand temps d'atteindre Saint-Affrique car nos bicyclettes, dépourvues d'éclairage, allongeaient encore la liste déjà très fournie de nos infractions.

    Le "gazogène", qui chaque jour tentait la gageure d'assurer la correspondance avec le train s'arrêtant à Tournemire, amena sans ennui jusqu'à cette localité ses voyageurs et leurs bagages. Ce parcours, effectué dans des conditions de confort inconnues à l'aller, nous permit de reprendre haleine ; le bien-être qui en résulta, succédant à tant de fatigues, mit quelque peu en sommeil notre anxiété.

    Avant d'entrer en gare, profitant de la nuit complice, nous fîmes trois lots de nos provisions. Un sac que nous confiâmes, accompagné de nos bicyclettes, au wagon de marchandises rassembla les pommes de terre, denrée qui, d'habitude, obtenait l'acquittement ; les volailles et les œufs, passibles d'une amende, ou tout au moins d'une réprimande verbale suivant l'humeur du préposé, disparurent dans une sacoche ; le jambon, lui, encourait la peine capitale ; il fut dissimulé dans une valise et naïvement confié à la protection d'une couverture de châtaignes. Puis, l'allure dégagée mais le cœur battant, nous nous faufilâmes au milieu des voyageurs pour ne point attirer l'attention encore que cet environnement n'offrît qu'une protection bien illusoire.

    Précédée des éclairs bleutés du caténaire, la locomotrice émergea de la nuit, presque sans bruit, comme si le mécanicien, conscient de la situation "délicate" de la plupart de ses hôtes, s'appliquait à discipliner sa monstrueuse machine pour donner à son apparition le plus de discrétion possible. Compartiments et couloirs étaient bondés au point qu'une fois gravies les marches du wagon, mettre un pied sur la plate-forme constituait une épreuve de force, se frayer ensuite un passage au milieu de l'invraisemblable fouillis de bagages avec l'ambition de trouver une place relevait de l'exploit. Nous ne pûmes aller au-delà des toilettes. Un couple s'y était barricadé, interdisant l'accès à quiconque prétendrait rendre ces lieux à leur véritable destination. Cet encombrement quasi insurmontable, propre à décourager le contrôleur le plus zélé, nous assurait, en revanche, une sécurité presque totale jusqu'au terminus de la ligne. Ce sentiment d'impunité conforta une quiétude qui alla grandissant tout au long du parcours.

    C'est dans ces heureuses dispositions d'esprit qu'à Béziers nous descendîmes du train de la montagne, surnommé à l'époque "le train des haricots" pour trouver une place dans l'express du littoral.

    Dès l'arrêt, nous assistâmes à une procession de valises ventrues entourées de solides ficelles, de sacs multiformes, de paniers à l'osier jauni par le temps. Combien de cochons réduits en pièces, combien de volailles, que de denrées de toutes sortes devaient ainsi défiler dans une clandestinité toute relative! Du coup, notre butin nous apparut bien maigriot et nos ambitions bien timorées. Mais nous pensâmes naïvement que la modestie de nos achats, face à l'audace de ce gros négoce, atténuerait pour nous, le cas échéant, les rigueurs de la loi. La conquête d'une place donna lieu à d'impitoyables affrontements, à des bousculades émaillées d'invectives, cependant que, d'un wagon de première classe où ils étalaient avec arrogance leurs uniformes, les Seigneurs du moment regardaient d'un œil amusé la futile agitation de leurs sujets.

    En quelques minutes l'express atteignit la cité agathoise où il s'immobilisa.

    Cette arrivée qui devait mettre un terme à un reste d'inquiétude nous réserva, bien au contraire, une fort désagréable surprise. Avant même d'avoir pu esquisser un pas vers la sortie, une rumeur, se propageant de bouche à oreille, vint soudain semer le désarroi parmi les voyageurs. L'Octroi* montait la garde aux abords de la gare !

    Ainsi nos craintes qui, à la longue, avaient fini par s'émousser, devenaient tout à coup une dangereuse réalité. Je rassurai aussitôt mon coéquipier à qui cette annonce avait provoqué une légitime émotion. Dans ce cadre qui m'était familier, je connaissais, en effet, le moyen de nous soustraire au piège qui nous était tendu.

    Je m'étais déjà trouvé, trois ans auparavant, dans une semblable situation alors qu'apprenti soldat à la caserne de Narbonne, je m'initiais à l'art de gagner une guerre que nous avions déjà perdue. Il m'arrivait, parfois, le dimanche de "choisir la liberté". Dans ce même train que nous avions emprunté aujourd'hui, je rencontrais d'autres "évadés" épris du même besoin de libération dominicale. Sans permission régulière et par suite sans billet, nous voyagions dans la plus parfaite illégalité et la plus grande insouciance, jouant à cache-cache avec le contrôleur pendant toute la durée du parcours. En gare d'Agde nous descendions à contre-voie pour nous dissimuler derrière un poste d'aiguillage avant de chercher refuge dans la maisonnette du garde-barrière, un cheminot catalan, dont l'amicale complicité nous évitait un éventuel tête-à-tête, qui eût été fâcheux, avec le Chef de gare.

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste,le joueur de flûte d'hamelin ; l'octroi sous l'occupation

    Façade de la gare d'Agde

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Spedona)

     

    Le décor n'avait pas changé. Cette nuit-là, nous n'eûmes qu'à refaire les mêmes gestes, qu'à suivre le même itinéraire pour échapper au chausse-trape de la douane, en contrebandiers avertis que nous étions devenus. Une fois le contrôle levé et grâce au concours de notre ami, nous fûmes très vite en mesure d'effectuer l'ultime étape de notre randonnée.

    Dès que nous eûmes pris la route, un vent d'Est, violent, venu du large, nous enveloppa de son aile protectrice. Ses puissantes rafales encore empreintes de senteurs marines donnèrent à nos bicyclettes fatiguées un regain de vigueur. Serviteur zélé, il nous accompagna jusqu'à notre demeure dont il referma la porte, dans un tourbillon d'adieu désinvolte, avant de s'éclipser.

    Notre expédition montagnarde venait de prendre fin !

     

    ÉPILOGUE 

     

    Je dus, hélas ! renouveler plusieurs fois ce genre d'excursions fatigantes et coûteuses sous l'oppression d'une disette de plus en plus contraignante. Car elle persista longtemps encore après que les derniers Germains eussent, enfin, été boutés hors de nos frontières. Las de privations et de vagabondages, ma femme et moi décidâmes alors de devenir citoyens à part entière d'un de ces pays de cocagne. Nous nous installâmes sur le Larzac. Ce plateau à l'aspect sévère et aux hivers pleins de rudesse permettait néanmoins à ceux qui nous accueillirent d'y vivre à l'abri d'un fléau que nous avions cru, jusqu'alors, réservé à des temps révolus et à jamais banni de l'Histoire de France.

     

     

    * L'Octroi : On appelait ainsi pendant l'Occupation les agents du contrôle économique dont le rôle était de traquer les pourvoyeurs du marché noir. Ils surveillaient surtout les trains et les gares. Mais les petites gens n'échappaient pas à la fouille, à la confiscation des denrées transportées et parfois à l'amende quand ils avaient la malchance de se faire prendre.

    (Louis Joullié)

    louis joullié enseignant et écrivain français,par les sentiers de naguère par louis joullié,expédition au pays de cocagne par louis joullié,le languedoc sous l'occupation,monts de l'espinouse (france),gazogène,lit de procuste,le joueur de flûte d'hamelin ; l'octroi sous l'occupation

    Plateau du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

     

     

     henri gougaud,écrivain,poète,conteur,roman,récit,conte,nouvelle,léo noël,cabaret l'écluse,bélibaste,occitan,recueil,essai

     

  • Louis Joullié, un enseignant et écrivain captivant (1)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

    Je vous propose de suivre avec moi les "sentiers" tracés par Louis Joullié qui manie avec élégance et précision un style d'écriture d'une grande pureté.

    À son instar, nos regards, tour à tour amusés, bienveillants ou effarés, s'arrêteront sur des sites ou des objets qui, sous sa plume, s'animent, pensent, se révoltent. Nous pénétrerons dans des univers parfois hostiles, souvent amicaux, observés et décrits avec une minutieuse originalité et partagerons avec l'auteur de vivaces péripéties et une certaine nostalgie...

     

    Muletier d'occasion par Louis Joullié (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère) :  

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié

    Muletier d'occasion par Louis Joullié

    (Illustration de Marianne S.)

     

    "Cette histoire n'est pas une fiction ; les péripéties de l'action se sont réellement déroulées à une époque que n'ont pas oubliée ceux qui l'ont connue, dans un décor ne devant rien à l'imaginaire. L'auteur de ce récit l'a vécu tel que sa plume le raconte. À défaut d'autres mérites, ces lignes ont, du moins, celui de l'authenticité." (Louis Joullié)

     

    L'hiver 1944-1945, le premier que notre Languedoc vécut libéré de l'Occupation, fut paradoxalement un des plus rudes dont nous eûmes à souffrir. À Bessan, petit village de la plaine héraultaise où ma femme et moi enseignions, la pénurie se fit disette. Le troc devint une institution. Hélas ! le savoir, seul bien que nous eussions pu offrir aux autres, n'avait aucune valeur d'échange. Dans ces temps d'exception, le "primum vivere, deinde philosophare" était devenu le précepte général, même de ceux qui n'entendaient rien au latin. Notre indigence de biens matériels, et en particulier comestibles, faisait de nous les parias d'une société ayant retrouvé certains aspects de la vie primitive. Certes nous ne fûmes jamais faméliques au point de considérer le rat comme digne de figurer au menu -ainsi que le firent les Parisiens assiégés par Bismarck- mais notre pauvreté alimentaire, certains jours, fut assez grande pour que cette gravure d'histoire cessât d'être pour moi une simple image d'Épinal destinée à frapper l'imagination enfantine. Nous continuâmes à vivre dans ce monde étrange où, pour suppléer aux réalités absentes, fleurissaient l'ersatz, le factice, le faux-semblant, le trompe-l'œil : l'orge nommée café, les conserves riches de leurs seules étiquettes, le pain, digne de ce nom, une espèce portée disparue.

      

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié,muletier d'occasion par louis joullié,occupation,hiver 1944-45

    Hôtel de Ville de Bessan (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Le bois le plus grossier avait, de son côté, acquis des lettres de noblesse : il s'était fait essence pour nos automobiles et cuir pour nos souliers. Cette promotion sociale l'avait amené à déserter nos foyers où ne l'attendaient que des tâches subalternes. Notre moderne chauffage central qui étalait un luxe prétentieux continua à n'être qu'un ornement inutile mais, cet hiver-là, l'humble chaleur d'une modeste cuisinière devint un privilège dont nous fûmes exclus. Le froid de janvier devenu trop agressif, nous eûmes la tentation d'imiter la folie destructrice d'un Bernard Palissy, toutefois dans un but plus prosaïque. À la réflexion, la raison l'emporta. Je décidai de profiter du jour de congé hebdomadaire pour battre la campagne à la recherche d'un bien devenu aussi précieux.

    J'avais appris l'existence dans les vignobles avoisinants d'un amoncellement de troncs de madriers et de planches, restes d'une casemate de bois que les Allemands avaient détruite lors de leur départ. Ces vestiges représentaient une mine de combustibles pour ceux qui avaient assez de courage mais aussi de moyens pour en assurer le charroi. Ces deux conditions n'étaient pas aisées à remplir. Ma jeunesse, certes, à cette époque, malgré la rigueur du régime obligatoire, autorisait une semblable entreprise mais il me fut difficile de résoudre le problème du transport. Je pus toutefois aisément emprunter une vieille charrette qui, dans la poussière d'une remise, s'ennuyait sur ses brancards. Restait à trouver le tracteur de ce vétuste outil de travail. Un instant, je pensai m'atteler moi-même en m'aidant d'une courroie qui, fixée sur les côtés de la voiture et passée en bandoulière, conjuguait les efforts de tout le corps à la manière du rémouleur de Giono tirant sur sa bricole. Mais j'abandonnai très vite cette idée, sans doute, un peu, parce que je n'avais qu'une confiance limitée dans ma capacité musculaire ; surtout, je me refusais à donner le spectacle d'un "membre de l'Enseignement" dans une posture jugée peu flatteuse qui risquait d'être fatale au reste de considération dont il jouissait encore. 

     

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié,muletier d'occasion par louis joullié,occupation,hiver 1944-1945,bessan

    Le Rémouleur par Francisco de Goya (1812)

    (Source : Wikimedia Commons. Photographie : auteur Yelkrokoyade)

     

    Je décidai donc de faire appel à l'énergie animale qui me parut plus fiable et plus avantageuse en raison de la charge importante qu'elle permettait de transporter. Je partis à la recherche d'un animal de trait. À cette époque, posséder un cheval ou un mulet constituait une fortune. Dès le début de la guerre, l'armée les avait réquisitionnés, les considérant sans doute comme des éléments essentiels de notre panoplie militaire. Ces animaux devenus introuvables étaient jalousement gardés par leurs propriétaires. J'entrai néanmoins en relation avec un viticulteur dont le fils avait été mon élève, ce qui expliquait l'audace de ma démarche. Mais les vertus que ce brave homme voulait bien reconnaître à l'enseignant ne lui offraient aucune garantie quant à l'aptitude de ce dernier à conduire un attelage. Je dus, pour le convaincre, user de tous les artifices ; j'allai jusqu'à rappeler mes origines paysannes par la branche maternelle ; ce label, dans mon esprit, était un gage de prédispositions innées pour les choses de la campagne. J'assurai -je n'en étais pas à une assurance près- que j'avais depuis longtemps dépassé le stade du premier essai de ce genre ; les récits que je fis, où j'oubliai mon rôle réduit à celui de spectateur, étaient là pour attester d'un professionnalisme confirmé dans ce domaine. Enfin, dans un élan inconsidéré de générosité, je promis de céder la moitié de mon butin. J'oubliais que celui à qui je m'adressais pouvait dédaigner mes largesses. La terre avait fait de son possesseur le seigneur de cette époque particulière. Mais la bonne volonté de cet homme était telle qu'il parut me croire et se laisser convaincre. Et voilà comment je me retrouvai, le matin de ce mémorable jeudi, tenant par la bride un mulet aux poils roux, à la haute stature, que j'allais m'efforcer d'asservir aux brancards de ma charrette.

    Je ne dus qu'à l'expérience d'un ami de parvenir à mener à bien cette opération. En dépit de mes assurances et de mes dons, j'aurais eu le plus grand mal à démêler puis à fixer les différentes attaches des harnais dont les noms mêmes m'étaient inconnus. Assez vite, la dernière sangle fut bouclée, les rênes bien disposées à portée de mes mains, la grande aventure pouvait commencer.

     

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié,muletier d'occasion par louis joullié,occupation,hiver 1944-1945,bessan

    Mulet sous un arbre

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Dès le départ, comme le meunier de la fable, je cédai, à nouveau, à la crainte du "qu'en dira-t-on". Ayant pris place sur la planche de bois servant de banquette, je me trouvais occuper là une situation trop en vue ; ainsi juché, tenant les rênes avec la gaucherie d'un néophyte, il me sembla que j'étalais au regard de tous mon inexpérience et même une dangereuse maladresse. Je me hâtai de descendre de mon perchoir et, prenant mon mulet par la bride, près du mors, je traversai les rues, à pied, à l'heure du repas de midi ; le contact plus direct que j'avais avec l'animal me paraissait raffermir une autorité défaillante et montrer que j'étais bien maître de mon équipage. À la vérité, je m'aperçus, dès que nous eûmes atteint la grand-route, que ma monture trottinait avec une tranquillité souveraine et une superbe indifférence à mon égard. La direction empruntée semblait lui être familière et ma présence parfaitement négligeable. J'en vins à penser que cette sorte d'animal était victime de préjugés et se trouvait être d'un commerce plus facile qu'on ne voulait bien l'avouer. Alors, d'un saut, je m'assis sur le plancher de la carriole, les jambes ballantes, à la manière d'un roulier et je me laissai aller, d'un cœur léger, heureux de ma sortie champêtre, au gré de mon compagnon.

    Un vent du Nord-Ouest froid mais léger avait débarrassé le ciel de ses nuages, laissant le soleil inonder la campagne d'une lumière éclatante ; elle mettait de la gaieté sur la froideur de la terre engourdie, la nudité des arbres et des ceps, la grisaille des champs et des haies, la tristesse des temps. Le claquement sec des sabots sur le sol pierreux, les gémissements inquiétants de la carcasse branlante de la charrette troublaient seuls la quiétude d'une route devenue déserte au fil des ans. Nous arrivâmes assez vite à proximité de Vias, à la naissance du chemin de terre qui, à travers le vignoble, conduisait au "Trésor des Allemands". Par une légère traction des rênes, j'orientai le mulet dans cette nouvelle direction. Le sol était gras et mou, les roues s'enfonçaient dans des ornières profondes, épousant les bosses et les creux, secouant sans ménagement plateau, ridelles et cocher. Le mulet avançait toujours et ne s'arrêta que sur un "ho !" impératif sorti de ma bouche avec toute l'autorité d'un charretier confirmé.

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié,muletier d'occasion par louis joullié,occupation,hiver 1944-1945,bessan,mulet

    Remparts de Vias (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Devant moi s'étendait une vaste excavation remplie d'un incroyable amalgame de rondins, de planches, de madriers ; certains émergeaient à peine du sol, d'autres, d'une taille respectable, auraient exigé pour les soulever la puissance d'une paire de bœufs. Cet inextricable fouillis baignait, par endroits, dans une fange jaunâtre et gluante. Ce spectacle brisa net mon enthousiasme et me figea sur place. La lourdeur du travail à accomplir me parut insurmontable. Cette masse de bois aurait couvert les besoins d'un village tout entier mais elle était quasiment inviolable. Je regardai mon mulet impassible, ma charrette grotesque et je trouvai soudain que nous formions un bien pitoyable trio.

    Je ne sais plus aujourd'hui où je trouvai le souffle nécessaire pour extraire de ce magma quelques rondins de bois ayant "l'échelle humaine". Toujours est-il qu'après plusieurs heures d'efforts entrecoupés de fréquents moments de découragement je réussis à entasser une provision suffisante pour ne point rendre vaine mon équipée. Le soleil avait, entre-temps, épuisé sa lumière et revêtu son manteau du soir ; énorme boule rougeâtre, il incendiait encore le faîte des collines quand, recru de fatigue, je donnai le signal du départ.

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié,muletier d'occasion par louis joullié,occupation,hiver 1944-1945,bessan,mulet

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Je repris mon mulet par la bride et, pour l'encourager, je lançai un "hue !" plein de conviction. La bête se raidit, les muscles de ses pattes se tendirent vigoureusement, la charrette s'ébranla avec lourdeur, écrasant la crête des ornières que le froid commençait à durcir. Quelques planches sous la brutale traction et les premiers cahots s'échappèrent du chargement mal équilibré, mais j'avais hâte de rejoindre la route et j'abandonnai là ces indices de mon larcin. Mon équipage avança en brinquebalant. Le mulet ouvrait la marche, l'étroitesse du chemin m'obligeant à marcher derrière la carriole. De là, je regardais avec fierté le fruit de mon labeur et me réjouissais des promesses qu'il renfermait. Elles me réchauffaient le cœur et allégeaient ma fatigue. Nous parcourûmes ainsi une centaine de mètres. Soudain, les grincements de roues sur l'essieu cessèrent, le mulet venait de s'immobiliser. Je me portai aussitôt en avant et constatai avec effarement et inquiétude qu'une tranchée assez large et assez profonde pour interdire le passage de tout véhicule avait été hâtivement creusée. Je ne trouvai point à cet obstacle si promptement réalisé d'autres explications que celle d'une malveillance préméditée. Avais-je emprunté une voie privée, bafoué le droit de passage réservé au seul maître de ces lieux ? Avait-on voulu punir cet acte de lèse-propriétaire ? Ces réflexions firent naître en moi une colère subite qui s'extériorisa par un chapelet d'invectives à l'adresse des auteurs anonymes de cette traîtrise. Le mulet parut tout aussi indigné car il manifesta par une méprisante pétarade le dégoût que lui inspirait un procédé aussi infâme. Notre mutuelle réprobation, pourtant gaillardement exprimée, se perdit dans le silence de la nuit naissante. L'heure, du reste, n'était pas aux vaines récriminations pour si justifiées qu'elles fussent. Il fallait trouver au plus vite une issue qui nous permettrait d'échapper à la souricière qu'on nous avait si lâchement tendue.

    Deux vers de Vigny parlant d'un loup en butte, lui aussi, aux pièges des hommes me vinrent alors aux lèvres :

    "Il s'est jugé perdu puisqu'il était surpris,

    Sa retraite coupée et tous ses chemins pris".

    Cette phrase se mit à tourner mécaniquement dans ma tête comme la complainte d'un limonaire. Cependant je n'assimilai point ma situation à celle du loup et ce rappel littéraire n'était que pure déformation professionnelle.

    Force nous était pourtant de rebrousser chemin ; mais l'exiguïté de ce dernier interdisait un demi-tour exécuté sur place ; par ailleurs, contraindre l'attelage à effectuer une marche arrière s'apparentait, pour moi, à un exercice de haute voltige digne d'un cadre de Saumur. Je n'avais pourtant pas le choix des moyens. J'entrepris donc cette manœuvre périlleuse. 

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié,muletier d'occasion par louis joullié,occupation,hiver 1944-1945,bessan,mulet

    Cadre noir de Saumur. Courbette montée

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Alain Laurioux)  

     

    Saisissant la bride, je m'efforçai en la tirant assez fortement en arrière de faire comprendre à l'animal ce que j'attendais de lui. Peine perdue, le mulet secoua la tête, ses oreilles frissonnèrent mais ses pieds restèrent rivés au sol. J'accompagnai alors ces incitations par des exhortations verbales empruntées au vocabulaire des gens de la campagne. "Arrié", criai-je à tue-tête, "arrié", et je faisais rouler les r, affermissant ma voix, tirant sans ménagement sur le mors avec une nervosité accrue par la résistance obstinée que je rencontrais. Empoignant enfin le rayon d'une roue, je pesai sur lui de toutes mes forces -comme les postillons quand s'embourbait la diligence- et, tout en hurlant des "arrié" désespérés, je tentai d'amener la bête à un recul salvateur. De fait, le mulet tenta brutalement un pas en arrière ; je n'eus pas le temps de m'en réjouir. Dans un fracas épouvantable de bois écroulé, mon quadrupède s'affala comme une masse entre les brancards, les pattes repliées, le ventre touchant le sol; puis il resta immobile, redressant seulement la tête. Une partie de la cargaison avait glissé du plancher affaissé et pesait sur son arrière-train ; sa poitrine se gonflait et se dégonflait au rythme d'une respiration haletante ; des fils de bave pendaient de ses babines. Ce spectacle me jeta dans un complet désarroi. J'étais affolé par la crainte que ses pattes n'aient pu supporter sans dommages la masse pesante du bois et celle de son propre corps. Dans un mouvement machinal, je me mis en devoir de l'alléger de son fardeau mais ma fébrilité rendait mes gestes maladroits et désordonnés. J'essayai, dans mon trouble, de redresser les brancards mais j'eus vite conscience de l'aspect dérisoire de ma tentative. Alors, je fus pris d'une angoisse qui m'ôta toute force et je restai là, écrasé de lassitude et d'abattement.

    L'obscurité avait effacé les contours des reliefs ; la campagne avait pris un aspect uniforme d'où, seules, émergeaient les silhouettes les plus proches ; mon isolement était devenu total. Cependant, le froid très vif et la pensée que d'éventuelles blessures pouvaient entraîner la mort du mulet me tirèrent de ma prostration. Réduit à mes seules forces, j'étais entièrement désarmé ; je devais trouver de l'aide à tout prix et très vite. Cette décision relança mon courage. En quelques minutes, je gagnai la route puis marchai en direction des premières maisons de Vias.

    J'allai d'un pas qui s'accélérait au diapason de mes pensées. La vision du mulet immobilisé dans une position dangereuse ne me quittait pas ; la crainte qu'on ne rendît mon inexpérience responsable de l'accident me harcelait ; au fil des minutes, ces appréhensions se renforçaient, devenaient certitudes. Les premières lueurs du village, enfin, apparurent toutes proches comme autant de signes de réconfort et d'espérance.

    Je décidai de me rendre à l'école où je savais pouvoir compter sur un accueil amical et une aide acquise d'avance. Je trouvai le groupe scolaire au bout d'un alignement de maisons aux portes cochères ; il m'apparut comme une réalité familière et apaisante au milieu d'un cauchemar. Au-dessus des classes s'ouvraient les fenêtres d'un appartement. Je traversai la cour déserte, me perdis dans l'obscurité d'un vestibule, gravis plusieurs marches, puis, sur le palier, frappai à une porte sur laquelle je déchiffrai un nom, celui du directeur. Mon cœur battait d'impatience et d'une indéfinissable appréhension. Un homme vint m'ouvrir ; je me présentai à lui et, sans plus attendre, narrai ma mésaventure. Il ne me laissa pas finir. L'altération de ma voix, mes traits tirés, ma mine défaite parlaient avec plus d'éloquence. Il me fit entrer, me réconforta par quelques paroles rassurantes, chaleureuses, et me pria d'attendre. Il s'absenta un court instant puis revint accompagné de deux jeunes garçons, solides, à l'allure décidée. Ils apportaient avec eux une lanterne et deux grosses cordes.

    Nous partîmes sur-le-champ. La nuit s'était installée, une de ces nuits d'hiver, glaciale, où le ciel languedocien luisant d'étoiles laisse tomber sur la terre une lumière blafarde. Sous son éclairage nous allions, silhouettes inquiétantes, avec nos passe-montagnes ne laissant à nu que le regard, notre démarche résolue, notre attirail suspect. À nous voir, on aurait pu se méprendre sur le but de notre expédition. Nous n'échangeâmes que peu de mots tant nous avions hâte d'être à pied d'œuvre. En peu de temps, nous fûmes sur les lieux de mes "exploits".

    louis joullié écrivain,louis joullié écrivain languedocien,louis joullié écrivain héraultais,par les sentiers de naguère par louis joullié,muletier d'occasion par louis joullié,occupation,hiver 1944-1945,bessan,mulet

    (Source illustration: fr.123ref.com)

     

    Le mulet paraissait figé dans la même posture ; il gardait toujours la tête relevée mais semblait incapable de mouvoir ses pattes ; des frissons rapides parcouraient sa peau. L'animal fut promptement délesté du bois qui l'oppressait, puis mes "sauveteurs" lui ôtèrent ses harnais, le libérant des entraves qui pouvaient gêner ses mouvements. À la lumière falote de la lanterne, ils firent ensuite passer les cordes sous son ventre en les écartant l'une de l'autre. Chacun, alors, se saisit d'une extrémité et, sur un ordre donné, à l'unisson, nous tirâmes avec force. Cette manœuvre s'accompagnant d'un concert intraduisible d'encouragements pour exhorter la bête à participer à son propre rétablissement. Pendant quelques secondes, tous nos efforts parurent vains ; brusquement, le mulet se dressa sur ses pattes avant et s'y maintint solidement arc-bouté, puis, dans un mouvement brutal, semblable à une ruade, il releva son postérieur ; un instant, il demeura hésitant, mal assuré, cherchant un équilibre plus stable comme un poulain venant de naître qui a déplié ses membres et s'efforce de prendre pied dans la vie. Mais bientôt une sorte de hennissement vint saluer notre victoire et parut exprimer sa reconnaissance. L'un des hommes alors s'approcha, lui caressa longuement l'encolure, tapota affectueusement ses flancs en lui parlant pour le rassurer. Il s'apprêtait à se baisser pour examiner l'état des articulations quand, d'une brusque détente, le mulet fit un bond en avant, franchit la tranchée et détala à toute vitesse sous nos yeux ébahis. Un instant étouffé par la terre du chemin, le bruit de ses sabots résonna sur les pierres de la route puis, peu à peu, s'évanouit dans le lointain : "Ah, le drôle !" s'écria quelqu'un, "nous voulions savoir s'il n'avait aucun mal, il nous a répondu d'une manière qui ne laisse aucun doute sur son état."

    Se tournant vers moi dont il devinait à la fois l'inquiétude nouvelle et l'ahurissement, il ajouta : "Sa fuite brutale est tout à fait rassurante. Soyez sans crainte, votre mulet retrouvera sans aide son écurie ; cette course va lui permettre de s'échauffer, c'est une réaction qui lui sera salutaire." Je l'entendais à peine; je n'avais plus la force de penser. Je remerciai en quelques mots la petite équipe qui m'avait si affectueusement secouru, et je laissai comprendre que là ne se limiterait pas ma gratitude. Tant de fatigue inutile, de coups de théâtre angoissants, de déconvenues me laissaient le corps meurtri et l'esprit vide, tel un boxeur sortant du ring après une défaite. Nous nous séparâmes. Mon impatience était grande maintenant d'aller rassurer les miens. Mais avant de m'enfoncer dans la nuit, je jetai un regard plein d'amertume vers la charrette abandonnée au milieu de ma cargaison éparse. Elle sembla m'exprimer ses regrets, les bras levés vers les étoiles.

    Le mulet, sans fil d'Ariane autre que son instinct, avait bien regagné sa remise. À mon retour, je le trouvai en train de mâchonner avec application une poignée de foin d'un air satisfait et serein. Quand il me vit, ses yeux parurent pétiller de malice ; sa lèvre supérieure se retroussa comme s'il ébauchait un sourire, puis il détourna la tête avec une nonchalante indifférence.

    Je n'étais plus, pour lui, qu'un inconnu.

    (Louis Joullié)

     

    henri gougaud,écrivain,poète,conteur,roman,récit,conte,nouvelle,léo noël,cabaret l'écluse,bélibaste,occitan,recueil,essai