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Louis Joullié - Cartes postales du Caylar (1945-1948) (3)

 

Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

 

 

 

Dans mes Carnets de Lecture :

Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

 

Cartes postales du Caylar (1945-1948) (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

 

En cette fin de septembre 1945, un camion de déménagement s'essoufflait à gravir la route escarpée et sinueuse du Pas de l'Escalette. Son moteur, alimenté au gaz de charbon de bois, essence des peuples vaincus, hoquetait à chaque lacet, ébranlant la carcasse du vieux véhicule. Le chauffeur jurait et pestait tel un cocher de diligence comme s'il avait eu, lui aussi, par ses apostrophes, le pouvoir de secouer l'indolence de ses chevaux-vapeur.

Pour ma femme, pour moi, ce camion était celui de l'aventure. Nous abandonnions le groupe scolaire de Bessan, petit village de la plaine héraultaise, pour la modeste école du Caylar. Nous échangions les lumineux rivages méditerranéens contre les paysages austères du vaste Larzac. Un passager de dix-huit mois, notre fils André, nous accompagnait, assis sur les genoux maternels ; sa présence et ses sourires nous faisaient oublier les incertitudes du moment.

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Rocher dolomitique du Larzac

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

 

Cette mutation délibérément consentie avait pourtant surpris notre entourage. Ceux mêmes qu'une situation particulière autorisait à vivre dans l'égoïste indifférence de nos servitudes quotidiennes allèrent jusqu'à croire à une sanction administrative ! Pour eux, ce camion qui nous emportait aux confins septentrionaux du département était celui de l'exil.

Il est vrai que le Larzac aux étendues dénudées, domaine de rocs et de pierrailles, proie offerte l'hiver aux souffles glacés de tous les aquilons, avait acquis une réputation justifiée de pays pauvre autant qu'inhospitalier. Çà et là, cependant, une couverture de terre, en dépit de sa minceur, avait fait naître hameaux et villages, véritables oasis au milieu de ce désert de pierres. Replié sur lui-même, le paysan du Causse vivait de son propre labeur sur son propre sol. Cette indépendance alimentaire, certes durement acquise, allait pourtant se révéler comme un privilège inestimable au fur et à mesure que s'alourdit le fardeau de l'Occupant.

Ici, aucun prétendant au nom barbare ne vint détrôner les légumes familiers ; l'humble pomme de terre, juchée pourtant sur un piédestal, resta fidèle à son terroir et contribua même à l'enrichir. Aucun inqualifiable ersatz ayant l'outrecuidance de remplacer la farine de froment ne vint déshonorer le four du boulanger et, sous la houlette de leurs bergers, bien souvent, les moutons du Causse s'égaillèrent sur leurs pâturages pour une promenade sans retour, vers une ferme isolée, évitant ainsi une fin humiliante dans les assiettes de nos prédateurs. Les habitants du Caylar faisaient partie, avec toute la discrétion voulue, de cette bourgeoisie rurale des temps nouveaux. La perspective de nous asseoir à la table de ces nantis nous avait rendus sourds aux réticences de nos amis et l'avait aisément emporté sur nos propres hésitations. À dire vrai, c'était surtout moi qu'avait séduit cette terre d'élection. Ma femme cédait avec regret aux exigences de l'heure. Un dépaysement aussi total lui donnait quelques inquiétudes, et l'abandon de sa maternelle, poste obtenu avec satisfaction dès sa sortie de l'École Normale, n'allait pas sans une certaine amertume ; mais, devant mon optimisme, elle sut n'en rien laisser paraître.

Au Pas de l'Escalette une énorme faille casse la muraille calcaire qui borde et domine la vallée. Par cette brèche la route s'évade des Gorges de la Lergue puis, très vite, accède au sommet. De ce promontoire un monde nouveau se découvre dont le Caylar est le premier jalon. À la hâte, elle traverse le village et déroule enfin son interminable ruban sur les vastes solitudes du Causse. Ce jour-là, nous ne pûmes que la suivre des yeux dans son envol vers la liberté. Notre "attelage" s'engagea dans une rue si étroite qu'elle s'en trouva comblée. À son extrémité, cachée par un rideau de maisons bordant la route, silencieuse, presque recueillie, l'école nous attendait.

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Paysage typique du Larzac

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

 

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L'école

 

Son état, sans doute plus encore que son âge, nous la fit paraître vieillotte. Les meurtrissures et la grisaille de ses murs, les rides et la pâleur des boiseries laissaient deviner que son entretien n'écornait qu'à peine le budget communal. Il est vrai que la pénurie des remèdes nécessaires pour panser ses plaies pouvait, à elle seule, expliquer ce manque de sollicitude.

Sa silhouette s'apparentait à celles des écoles qui fleurissaient alors dans la plupart des petits villages de la plaine. La règle inspirée par les "bonnes mœurs", imposant alors aux architectes la séparation des sexes, donnait à toutes un air de famille : deux classes identiques mais entièrement indépendantes, construites de part et d'autre d'un local plus spacieux qui servait de liaison et faisait généralement office de Mairie, ici, c'était le préau qui jouait ce rôle de médiateur. Il jouissait aussi du privilège de permettre le mélange des genres sous la surveillance attentive des maîtres quand le mauvais temps interdisait les ébats extérieurs. Sur l'arrière, deux alignements de cabinets séparant les cours de récréation se tournaient pudiquement le dos. Cette exigence moralisatrice semblait curieusement ne concerner que l'école. Elle était, en effet, allègrement transgressée dès la sortie. Garçons et filles s'amalgamaient alors dans une commune envolée émancipatrice sans que personne ne songeât à s'en inquiéter. Plus étonnante était encore l'attitude des parents, qui, avec le plus total détachement, acceptaient que leur progéniture assistât, les jours de foire, à une démonstration -ô combien révélatrice !- du taureau confronté à son harem.

Greffée sur le mur extérieur du préau, appendice étranger au monde scolaire, une bâtisse tout aussi entourée de prévenantes attentions se faisait pompeusement appeler Salle du Conseil Municipal !

Huit pièces, elles aussi divisées en deux lots, situées au premier étage du bâtiment, composaient l'appartement d'une maîtresse et celui d'un maître. Ces deux personnages étant, cette fois, juridiquement unis, nous pouvions le plus légalement du monde disposer de l'ensemble de ce territoire. Mais cette abondance de mètres carrés dépassait tellement nos possibilités d'occupation que nous décidâmes de nous satisfaire de la moitié de notre patrimoine. Cette soustraction ne suffit pas à masquer l'indigence d'un mobilier acquis pendant la guerre. Nous dûmes faire appel à des vétustés ancestrales auxquelles le temps et la mode allaient donner un lustre d'une insoupçonnable richesse, mais qui durent, à l'instant, se contenter d'un modeste rôle de bouche-trous. Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve. Elle parut s'installer, sur-le-champ, en maîtresse des lieux. Sans doute pressentait-elle déjà que sa souveraineté allait s'accroître au fil des mois.

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"Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante

d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve."

(Source photographique : fr.123rf.com)

 

La découverte du nouvel habitat s'avéra en définitive assez décourageante. Un doute sur le bien-fondé de notre entreprise s'insinua dans nos esprits, grignotant l'enthousiasme de l'un, accroissant les appréhensions de l'autre. La nuit tombante nous surprit devant la fenêtre de la cuisine, le nez collé à la vitre, jetant un regard soucieux sur une rue déserte où deux chiens se renvoyaient leurs aboiements à l'adresse des nouveaux venus, jugés, sans doute, indésirables. 

 

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Le Caylar au début du XXe siècle (Source : Wikimedia Commons) 

   

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Premiers contacts

 

Cette décevante impression initiale se dissipa en un clin d'œil, le lendemain matin. Sur la place du marché, nos yeux ébahis retrouvèrent avec émerveillement des réalités disparues au cours de ces cinq années de privations. Ici pas la moindre file de quémandeurs venus avec humilité tenter de faire "honorer" leurs tickets de rationnement. Quartiers de moutons pendus aux crochets des boucheries, légumes paradant sur les étagères de l'épicier, miches de pain blanc aux appétissantes rondeurs remplissaient plus honorablement le panier de la ménagère. Cette découverte, qui comblait nos vœux au-delà de nos espérances, ranima un optimisme cette fois largement partagé.

Il eut été contraire à l'usage de ne pas réserver au maire l'exclusivité de notre première visite. Dans ce cas précis, ce manquement au protocole se serait aggravé d'une inexcusable maladresse. Le premier magistrat de la cité jouissait, en effet, d'une considération largement méritée. Il la devait à ses qualités de gestionnaire d'une totale intégrité, à sa carrure politique car il était aussi conseiller général, enfin et surtout à son comportement sous l'Occupation. Son courage face à un officier allemand lui avait permis de sauvegarder ses concitoyens menacés de représailles. Son autorité s'en était trouvée accrue au point que désormais il gouvernait son village en suzerain. Sous sa présidence, le conseil municipal était surtout une chambre d'enregistrement.

En présence d'un tel personnage nous ne pouvions engager la conversation qu'à pas feutrés. Le plus délicat était d'obtenir qu'il mît fin à une situation désuète en rétablissant la gémination. Nous lui en exposâmes les nombreux avantages lui assurant que, de notre côté, nous ferions preuve, sur ce point, d'une grande vigilance. Notre interlocuteur se déclara favorable à une réunion du conseil municipal pour débattre ce sujet. Nous eûmes du mal à cacher un sourire de satisfaction tant cette réponse équivalait à une acceptation.

Dès la rentrée de la Toussaint, garçons et filles furent effectivement répartis entre les deux classes. Les "petits", ceux qui découvraient l'école et ceux déjà en partie aguerris, se retrouvaient confiés à la maternelle, direction de ma femme. Les "grands", les plus de neuf ans, allaient sous ma conduite effectuer le parcours long et rigoureux qui leur permettrait de présenter le Certificat d'Études Primaires, bâton de Maréchal pour beaucoup, aujourd'hui trophée bien légèrement jeté aux oubliettes et qui, pourtant, ne déparerait pas le palmarès de nos modestes lycéens.

La bonne santé morale de l'école ne fut, bien sûr, nullement affectée par cette seconde rentrée effectuée sous le signe de la mixité. Nos élèves continuèrent à manifester un tel intérêt pour les activités scolaires, un dévouement si spontané que le mot punition perdait ici son emploi.

Nos difficultés furent d'une nature toute différente. Quel dieu de l'Olympe, sans doute jaloux de cette quiétude terrestre, eut alors la cruauté de nous dépêcher précocement un de ses plus impitoyables messagers : le froid ?

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Ancienne porte dite "Portal Blanc" au Caylar

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Daniel Villafruela)

 

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Le froid

 

Il s'imposa en despote au mépris du calendrier. Avant même que décembre eût ouvert ses portes, une nuit, il s'engouffra brutalement dans le préau, offert, il est vrai, à toutes les invasions, et fit irruption dans les classes dont les portes et les fenêtres ne présentaient qu'une protection illusoire devant un adversaire aussi déterminé. Dès ce moment, les bûches sagement empilées se mirent à dégringoler de leur perchoir. Pèlerines à capuchons, passe-montagnes, peaux de moutons envahirent les porte-manteaux. Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux, assis autour du poêle de fonte dont le couvercle rougi et le sourd ronflement traduisaient l'âpreté du combat.

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"Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux,

assis autour du poêle de fonte..."

(Source photographique : fr.123rf.com)

 

Dès lors, les plus âgés des garçons s'instituèrent les grands ordonnateurs du feu. Ils arrivaient bien avant le début des cours, frappaient à la porte, nous interpellant d'un sonore "Monsieur, c'est nous" qui, parfois, fut notre réveille-matin. Par la fenêtre, je leur lançais les clés de l'école. De notre cuisine nous entendions les heurts de leurs gros souliers martelant le ciment, leurs exclamations, leurs rires, le raclement du tisonnier sur la grille du poêle, le bruit sourd d'une bûche qui échappe à une main engourdie. Quelques instants plus tard, nous venions les rejoindre ; l'atmosphère boréale de la classe, enrichie de quelques degrés, avait toutefois assez perdu de sa rudesse pour que nous puissions nous écrier avec une apparente conviction : "Mais il fait déjà bon !" Ce satisfecit faisait naître un sourire amusé sur le visage de nos garçons. Ensemble nous achevions la mise en train de la rentrée du jour. 

Au cœur de ce premier hiver, le froid sévit avec une intensité particulièrement opiniâtre. Dans la classe, le mercure du thermomètre parvenait difficilement à se hisser au douzième échelon. Le jour déclinant stoppait inexorablement cette ambitieuse ascension. Alors, seul un repli vers le feu encore rougeoyant permettait de "tenir" jusqu'à l'heure de la sortie.

Mais ce fut un matin de février que le plus étonnant spectacle nous attendait. Dans les deux classes, sur toutes les tables, alignés dans l'ordre habituel mais retournés, tous les encriers de porcelaine paraissaient défier les lois de la pesanteur. Sur les bureaux, nos deux Watermans de verre, tachés de rouge, avaient pris la même attitude. Le froid, profitant de la nuit complice, avait transformé l'encre en autant de glaçons, métamorphose éloquente que nos élèves avaient rendue plus spectaculaire pour accroître notre surprise. Ce matin-là, le mercure atteignant le zéro nous fit dire qu'il "commençait à faire bon".

Vers la fin du mois, la maigre ration de boulets épuisée laissa dans le réduit à charbon une poussière salissante qui étouffait les flammes qu'elle était censée ranimer. Nos pionniers du feu s'imposèrent alors une tâche pénible à laquelle, pendant les récréations, les grandes filles prêtèrent leur concours. Malaxant cette poudre avec de l'eau, ils façonnaient de grosses boules mises ensuite à sécher autour du poêle. Au moment voulu, je les déposais sur les braises incandescentes avec une grande délicatesse pour éviter à leur artisanale et fragile confection un désastreux émiettement. Faisant preuve d'une infatigable constance, ils continuèrent jusqu'à la fin de l'hiver cette tâche ingrate sans jamais donner l'impression que cette besogne leur apparût comme une pénible contrainte. Ils trouvaient naturel de participer ainsi à la vie de l'école avec un dévouement et un sérieux dont, aujourd'hui, nous mesurons, mieux encore, l'exceptionnel mérite.

À l'étage, notre appartement n'avait pas échappé à l'offensive du froid. Ses premières escarmouches nous chassèrent de notre chambre qui, démunie de cheminée, ne disposait d'aucune défense. Abandonnant la salle à manger, nous effectuâmes une retraite jusqu'à la frontière de la cuisine. Dans son alcôve, notre lit trouva une niche douillette. Celui de notre fils se blottit à nos pieds. Le "moine" nous précédait sous les draps  qui réservaient ainsi, à tous, un accueil chaleureux. Désormais, cette pièce fut le seul refuge qui nous permît de soutenir le siège de l'hiver. La cuisinière en constitua l'arme principale. Je me levais, au milieu de la nuit, pour la ravitailler. Un renfort de bûches ranimait sa flamme défaillante et lui permettait de lutter jusqu'au matin. Mais quand le Nord se déchaînait à son tour, la moindre fissure des boiseries soufflait un air glacé qui paralysait le robinet et faisait de l'évier une patinoire en miniature. À la naissance du jour, les vitres des fenêtres, constellées de givre, ne laissaient filtrer qu'une lumière blafarde.

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Moine utilisé dans les campagnes françaises jusqu'en 1950 environ.

C'était un récipient métallique contenant des cendres chaudes,

isolé entre deux luges de bois (Source : Wikimedia Commons. Auteur : Wamito)

 

Bien souvent, la neige s'acoquinait avec ces deux compères. L'infernal trio menait toute la nuit une effrayante sarabande qui donnait au plateau du Larzac des allures de Grand Nord. Les habitants s'éveillaient dans le traditionnel décor de ces lendemains de tourmente. Le village, pétrifié sous une calotte glaciaire, se trouvait réduit au silence. Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche qui permît le passage du car et libérât le Caylar de son isolement.

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"Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères

dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche..."

(Source : fr123rf.com)

 

Las de mener un combat aux armes inégales, nous eûmes l'idée d'utiliser deux pièces de l'appartement contigu au nôtre, mais dépourvu de locataires, et d'en faire notre demeure pédagogique. Ainsi le volume des classes se trouvant sensiblement réduit et l'adversaire tenu en respect par des remparts mieux abrités, nous pourrions bénéficier de conditions climatiques acceptables. Cette solution qui, en d'autres temps ou d'autres lieux, eût apparu singulière et même farfelue et soulevé d'inextricables objections juridiques, obtint aisément -nécessité faisant plus que jamais la loi- l'assentiment de l'Inspecteur et celui du Maire. Avec leur accord, tout notre mobilier scolaire déménagea et nous officiâmes au premier étage. Dans ce cadre plus humain, le poêle rétablit facilement sa primauté et nous permit d'échapper aux vilenies de notre tenace persécuteur.

Cette initiative hardie mais judicieuse entraîna la réalisation d'un projet jusqu'ici différé, bien qu'il parût s'imposer de lui même : celui de dédoubler une classe par la construction d'une cloison médiane. Il nous fallut attendre octobre 1946 pour trouver des conditions de confort suffisantes et, cette fois, dans le respect de la légalité administrative. La classe libérée changea de destination. Le samedi, sur un mur peint en blanc, un projectionniste ambulant, équipé d'un vieil appareil rescapé de l'Occupation, vint, chaque mois, redonner vie aux acteurs et aux actualités d'avant-guerre. Parfois, le dimanche, un accordéoniste, relayé par un pick-up, y fit tournoyer la jeunesse du canton. Ce lieu d'études porta désormais le nom de Salle des Fêtes.

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Pick-up ancien (Source photographique : fr.123rf.com)

 

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Au Théâtre

 

Les préparatifs des festivités scolaires, dont le clou était une matinée théâtrale, s'y déroulèrent et s'y renouvelèrent chaque année. Le plancher de l'ancienne classe servait de plateau pour toutes les répétitions. Un piano cachant sa vieillesse dans un coin de la salle permit à la maîtresse de rythmer les évolutions de ses jeunes acteurs. Les grands y firent leur apprentissage de comédiens en herbe.

Tous ceux qui, au village, avaient quelques prétentions vocales furent sollicités. Ainsi eûmes-nous le concours de nombreux émules de Tino Rossi, de Jean Lumière ou de Rina Ketty. Tous ces artistes amateurs, dont les prestations étaient, jusque-là, limitées aux réunions amicales et aux fêtes de famille, aspiraient secrètement à  élargir leur audience. Soucieux de justifier leur ambition, ces dilettantes s'entraînaient, avec beaucoup de rigueur, de longs mois à l'avance, accompagnés par un ancien professeur de piano tout aussi dévoué.

Les collègues des villages voisins étaient eux aussi invités à faire valoir leurs dons pour le théâtre. Je participais au jeu le plus souvent par plaisir mais aussi quand nous ne trouvions pas d'interprète ou à la suite d'une défaillance de dernière heure. Dans ces cas, il pouvait arriver que mon physique longiligne ne correspondît pas à celui exigé par le personnage. Ainsi, dans un extrait de Pagnol, je fus un Panisse singulièrement rajeuni et dépourvu de rondeurs. Mais les spectateurs montraient en cette circonstance une indulgence à toute épreuve, réservant cependant à nos écoliers leurs plus vifs applaudissements. De notre côté, nous n'avions aucun complexe, notre enthousiasme même accroissant notre témérité, nous eûmes l'audace de mettre Molière à l'honneur, ou tout au moins à l'affiche, grâce à quelques scènes du Bourgeois gentilhomme et du Malade imaginaire. Nous puisions surtout dans le répertoire de Max Régnier, humoriste, acteur de café-théâtre, dont le comique était fort à la mode et très apprécié des radio-auditeurs. Ses sketches avaient l'avantage d'être courts, de n'exiger que deux ou trois personnages et de n'occasionner aucun frais d'habillement car, à défaut de décors, nous faisions tout de même l'effort financier de porter des vêtements appropriés, loués chez un costumier de Béziers. Nos mises en scène n'avaient d'autres directives que notre propre inspiration. Le "succès" qui, chaque année, couronnait notre entreprise fortifia la confiance que nous faisions à nos "dons".

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Max Régnier (1907-1993)

 

Cet amateurisme n'excluait pas les lubies ou les caprices, luxe que seuls peuvent s'offrir les "grands" du théâtre ou du cinéma.

Dans les tous derniers moments qui précédaient le début de la matinée, j'éprouvais l'impérieux besoin de procéder à des ablutions pédestres ! Je ne me souviens plus des raisons qui motivaient cette intempestive fantaisie. Toujours est-il qu'à la manière dont on accomplit un rite, je trempais mes pieds dans une cuvette remplie d'eau tiède au milieu d'une assistance éberluée par le caractère étrange que revêtait cette opération en un pareil moment. J'avoue, aujourd'hui, qu'à la place de mon entourage un tel comportement m'eût inspiré une certaine inquiétude quant à l'équilibre mental de l'officiant ou, tout au moins, qu'il m'eût fait penser à une sorte de cérémonie propitiatoire destinée à assurer le bon déroulement de la présentation. Ce fut peut-être le cas ! J'ose pourtant espérer que, par la suite, mes amis y virent, tout simplement, un moyen de calmer une nervosité bien compréhensible en ces circonstances.

Il est vrai que nous étions sur le qui-vive tout au long du spectacle. Nos élèves, et surtout les plus jeunes, stimulés par l'auditoire, paraissaient être nés sur les planches. Mais les adultes manquaient parfois d'assurance. À plusieurs reprises, ils nous mirent dans des situations embarrassantes. Ainsi, au moment où le rideau allait s'ouvrir sur la fameuse partie de cartes de Marius, M. Brun -pourtant docteur en droit à la ville- céda à un brusque mouvement de panique.

Prétextant un oubli soudain de ses répliques, il alla se cacher dans ce qui faisait office de coulisses, exigeant pour reprendre sa place sur la scène que son texte soit mis sous ses yeux. Comme il persistait dans cette attitude en dépit de nos supplications et des encouragements de ses partenaires, chacun se mit avec fébrilité à la recherche de cet indispensable document. Il s'ensuivit quelques instants de désarroi qu'un chanteur, sur l'avant-scène, réussit à masquer au public.

Tout rentra dans l'ordre dès que notre acteur eût son "talisman" entre les mains. Il interpréta alors son rôle avec une sûreté qui ne devait rien à la présence de sa partition, pourtant complaisamment étalée sous ses yeux, mais sur laquelle pas une seule fois il ne porta le regard.

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La partie de cartes (Marius par Marcel Pagnol)

(Photographe : Abraham Pisarek. Deutsche Fotothek. Source : Wikimedia Commons)

 

Un déjeuner pris au restaurant avant le spectacle réunissait l'Inspecteur primaire et tous les enseignants qui apportaient leur contribution. Monsieur l'Inspecteur répondait avec empressement à notre invitation. La disette qui régnait à Bouzigues, son lieu de résidence, lui imposait de douloureuses restrictions. Ces agapes qui exhalaient un fumet d'avant-guerre lui procuraient une jouissance gastronomique qu'il ne cherchait nullement à dissimuler. Toute hiérarchie disparue, nous nous réjouissions de ce bel appétit. En revanche, notre estomac serré par le trac ne nous permettait de goûter que du bout des lèvres aux mets si traîtreusement alléchants qui nous étaient présentés.

Une bergerie désaffectée se transformait en théâtre d'un soir. Le maçon du village construisait une scène rudimentaire faite de planches assemblées, supportées par des tonneaux. Monsieur le Curé avait l'obligeance de nous prêter, par l'entremise d'une dame patronnesse, un somptueux rideau rouge, digne du Châtelet, mû par des cordons latéraux. Cette marque de bonne volonté lui valait une place gratuite entre Monsieur le Maire et Monsieur l'Inspecteur. Cependant il ne nous fit jamais l'honneur de l'occuper. La chaise que nous lui réservions -car chacun apportait sa chaise- resta vide à chaque représentation. Sans doute voulait-il sanctionner par là notre présence purement occasionnelle lors de ses propres cérémonies. Monsieur le Maire, lui, n'apparaissait qu'à la toute dernière minute. Le préposé à l'ouverture du rideau attendait qu'il se fût assis pour frapper les trois coups et tirer sur les cordons.

Un bal clôturait la fête qui se prolongeait jusqu'à une heure fort matinale. Le pick-up emplissait la salle, devenue trop petite, d'une musique assourdissante. Le vin blanc, importé en cachette de la plaine, accroissait encore l'excitation des danseurs. Ma femme ne pouvait résister aux accents d'une valse ou d'un tango. J'avoue qu'en dépit du vacarme, assommé de fatigue, je dormais déjà du sommeil du juste. 

Les bénéfices de ces soirées permettaient d'affréter un gazogène pour une excursion au bord de la Méditerranée. Enfants et parents jouissaient ainsi, tout un dimanche, d'un changement total de décor. Nous eûmes même la surprise d'assister à l'émerveillement d'un couple découvrant la mer ! Que voulez-vous ? On voyageait avant-guerre beaucoup moins qu'aujourd'hui et, depuis 1940, on ne voyageait même plus du tout.

 

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M. l'Inspecteur

 

M. l'Inspecteur devait approcher de la soixantaine mais il nous apparut plus âgé à nous qui faisions encore l'apprentissage du métier. En le voyant se promener à côté de ma femme, dans la cour de l'école, comme un familier des lieux, dès la première semaine d'octobre 1945, je le pris pour le percepteur venu rendre une visite de courtoisie à des membres de cette minuscule communauté de fonctionnaires que les circonstances rendaient encore plus étroitement solidaires. "Je suis votre Inspecteur primaire" me déclara-t-il en me tendant la main. Je n'éprouvai pas à cette déclaration inattendue cette espèce de pincement au cœur, cet émoi soudain que ressent, en général, un enseignant à l'instant d'une telle rencontre. Sa bonne figure de grand-père éclairée d'un sourire bienveillant, sa vareuse de gros drap de couleur grise, son béret, ses gros souliers de marche, le remplissaient de bonhomie.

Il fit de l'école du Caylar son port d'attache. Sitôt descendu de l'autocar qui, de bon matin, l'emmenait sur le Plateau, il enfourchait notre vieille bicyclette et se lançait sur les petites routes du Causse pour tirer de leur douillet isolement les maîtres du canton, toujours surpris de le voir surgir en aussi pimpant équipage.

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Rochers sur le Causse du Larzac

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

 

Un jour d'hiver, ils nous demanda d'être présents au certificat d'aptitude d'une jeune débutante institutrice au poste des Rives. Nous partîmes, à pied, sous un ciel gris et une bise glaciale, tous trois caparaçonnés comme des explorateurs du Pôle. Dans sa petite classe, perdue au milieu de sa dizaine d'élèves, la maîtresse, tout d'abord intimidée, retrouva, très vite, son assurance en présence d'un jury aussi débonnaire. Un satisfecit unanime vint effectivement récompenser ses mérites et valut aux membres de la Commission quelques charcuteries du pays, cadeau qui paraîtra aujourd'hui surprenant mais qui, à cette époque, était un témoignage de remerciements hautement apprécié.

Au retour, un vent violent et un froid accru nous réservèrent une réception autrement accueillante. Alors, M. l'Inspecteur, ayant assujetti son béret sur la tête et solidement boutonné sa vareuse, prit par le bras chacun de ses deux assesseurs et, d'un pas résolu, s'avança sur la route enneigée. De toute notre carrière, nous n'eûmes jamais plus l'occasion de collaborer d'une façon aussi étroite avec un Inspecteur primaire. Sa sollicitude à notre égard ne se démentît jamais. Elle se manifesta plus tard, alors même que nous ne dépendions plus de sa juridiction.

 

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Instruction militaire

 

À la rentrée de l'automne 1946, je reçus avec étonnement une lettre du Ministère des Armées envers lequel je pensais pourtant m'être acquitté de toutes mes redevances. Ce n'était pas en effet un ordre qui m'était envoyé mais une demande fort civile faisant appel à ma bonne volonté. Il s'agissait de familiariser les futures recrues du canton avec les premiers rudiments de l'instruction militaire. En compensation, et à l'issue de cette formation préliminaire, ces appelés auraient le choix des armes au moment de leur incorporation.

Mises à part mes qualités supposées de pédagogue, je m'interrogeai sur les raisons qui avaient motivé ce choix. Certes j'étais flatté de la légendaire réputation qui, dans nos villages, à ce moment-là encore, auréolait la personne du maître d'école. Au regard de beaucoup, son savoir débordait largement de son cadre professionnel au point de prendre un caractère presque universel. Néanmoins, dans ce cas précis, un gendarme de la brigade ou le garde-forestier du village eût, à mon avis, mieux rempli cet office. Bien modestes et, du moins je le croyais, bien archaïques étaient mes connaissances acquises en ce domaine pendant un stage effectué en 1937 au Parc à Ballons de Montpellier. Ces journées de formation militaire avaient été surtout des heures de plein air et de détente. Certes, pendant l'été 1940 -de funeste mémoire- j'avais été contraint de manœuvrer dans une caserne de Narbonne. L'invasion soudaine et prématurée des légions teutonnes avaient mis une fin brutale à cet entraînement, brisant une carrière, qui eût pu être brillante encore que pleine de périls, en m'empêchant de m'élever au-dessus du grade de deuxième classe.

Cependant, je m'aperçus que le cruel démenti infligé à nos stratèges n'avait en rien modifié le contenu du "Bréviaire du parfait soldat", très sereinement resté immuable. Dès lors je me sentis à la hauteur de la tâche proposée. J'acceptai donc de réunir deux fois par semaine, dans ma classe, les huit ou dix futurs soldats du canton. Du haut de mon estrade, avec pour tout uniforme ma blouse grise d'instituteur, je me trouvai même fort à l'aise. Pour affermir encore mon autorité, j'élargis le cadre étroit où m'enfermaient les directives reçues en insérant dans mes cours quelques rappels historiques, choisis à propos, dont ces grands élèves n'avaient gardé que de bien vagues souvenirs. La mise en pratique se déroulait dans la cour de l'école où nos gesticulations laissèrent croire qu'il s'agissait de répétitions en vue de la fête de fin d'année.

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Formation militaire : escalade d'un mur

(Source photographique : fr.123rf.com)

 

Ces cours eurent comme épilogue l'exécution d'une opération fondamentale dans l'apprentissage de l'art guerrier : un tir réel en pleine nature.

On m'avait fait parvenir, à cet effet, un fusil Lebel modèle 16 accompagné de deux douzaines de cartouches. Cet instrument, six ans auparavant, m'avait transformé en un tirailleur ensommeillé et factice, partant inlassablement à l'assaut des collines narbonnaises, chaque matin reconquises sous le feu serré de nos balles à blanc. Je n'avais retenu de ces attaques déclenchées au chant du coq que le désagrément d'un réveil claironnant et matutinal, et la crainte que cette stratégie napoléonienne n'ait une incidence fâcheuse sur mon avenir immédiat. J'appréhendais donc cette heure de vérité tant, sur ce point particulier, j'avais des raisons de douter de ma compétence. Il me fallut bien, pourtant, en fin de stage, me résoudre à prévenir la gendarmerie du jour, de l'heure et du lieu de nos grandes manœuvres.

Le relief du plateau nous offrit un choix varié de stands de tir. Une toile agrémentée de cercles concentriques fut placardée contre un énorme rocher. Éloigné d'une centaine de mètres, chaque candidat, placé en position allongée -ainsi en avais-je décidé-, tira deux fois sur cette cible rudimentaire. Les résultats, dûment vérifiés après chaque tir, furent d'une précision qui ne devait rien aux explications données et pas davantage aux mises en garde que j'avais cru indispensable de fournir. Ces jeunes gens, tous chasseurs passionnés et avertis, maniaient le fusil, fût-il de guerre, avec une maîtrise et une dextérité qui laissaient loin derrière celles de leur instructeur. Ce dernier dut pourtant s'exécuter à son tour. Il n'eut, hélas ! même pas l'aide propice du plus léger coup de vent qui eût fait frissonner la toile et donné ainsi le change, mais il bénéficia du généreux réconfort de ses soldats qui voulurent voir dans une perforation au bord deux fois écorné la preuve indiscutable de son adresse.

Je reçus, plus tard, un diplôme certifiant que j'avais conduit ce stage avec "compétence et dévouement", attestation qui mit fin aux doutes que je pouvais encore nourrir à ce sujet. En revanche, mes candidats furent incorporés dans des armes qui n'étaient pas celles de leur choix. Les Chefs sont souvent les seuls à être décorés.

 

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Rêves d'un jour

 

Ce jeudi d'avril 1948, la présence sur la place d'un camion-citerne transportant de l'essence ne pouvait que piquer ma curiosité. L'essence, symbole des jours heureux, combustible disparu dans la tourmente de l'été 1940 mais dont le nom, presque rayé de notre vocabulaire, avait conservé une résonance magique ! Un hasard providentiel voulut que le chauffeur fut un Piscénois, candidat comme moi, quelques années auparavant, au Conseil de révision. Il me fit un accueil très amical, m'avoua que sa cargaison, destinée aux militaires de la Cavalerie, représentait, pour lui, une fructueuse monnaie d'échange. En ma double qualité de concitoyen et de conscrit de la même classe, il estima que j'avais droit à un bidon gratuit de son précieux liquide et à la promesse de renouveler ce cadeau à chacun de ses passages. "Ça, au moins, ça ne sera pas gaspillé !" me glissa-t-il mystérieusement à l'oreille avec un sourire entendu avant de remonter dans sa cabine. De telles dispositions d'esprit ne pouvaient que me séduire. Je fus fidèle à ses rendez-vous ; de son côté il respecta si bien ses engagements que je me trouvai bientôt en possession d'une réserve de carburant suffisante pour nous permettre de rêver à l'achat d'un engin de locomotion.

Il nous sembla plus raisonnable, au début, de limiter nos ambitions à l'acquisition d'une motocyclette d'occasion. À l'issue de nombreuses démarches et en échange d'une somme modeste, celle qui combla nos vœux voulut bien interrompre une retraite paisiblement vécue au fond d'un garage lodévois et consentit même à gravir l'Escalette, solidement amarrée dans la bétaillère du boucher. Quelques jours après, elle mit une aussi bonne volonté à redescendre avec ses deux passagers caracolant l'un sur sa selle, l'autre sur son porte-bagages. Mais au retour, notre équipée prit une allure toute différente. Notre moto eut une subite défaillance dès qu'elle aborda les premiers lacets de la côte et s'immobilisa, nous contraignant à rebrousser chemin et à remonter avec l'aide du car. Une attitude aussi inattendue qu'inacceptable ne nous laissa d'autre alternative que celle de nous débarrasser, au plus vite, de cette décevante mécanique. Cependant l'amateur aussi averti et candide que nous demeura longtemps introuvable bien que, pour écouler notre marchandise, nous eussions pris la précaution hypocrite, certes, mais indispensable, de passer sous silence le vice caché dont elle était affligée.

Alors nous nous vîmes contraints d'envisager un sacrifice financier plus substantiel et de prospecter le domaine des automobiles d'un certain âge.

Un vendeur se présenta en la personne de notre laitier. Il possédait, nous dit-il sur un ton confidentiel, une petite voiture en bon état de marche dont il voulait se défaire pour d'obscures raisons que notre hâte ne nous laissa pas le temps d'approfondir.

Le jour convenu, il nous fit entrer dans un hangar jouxtant l'étable. Là, d'un geste aussi cérémonieux qu'un démonstrateur au Grand Salon découvrant un nouveau modèle, il enleva la vieille bâche grisâtre qui recouvrait l'objet de nos désirs, mettant à jour une torpédo Peugeot d'âge canonique. Ses lanternes globuleuses, sa manivelle pendant sous une calandre de cuivre, sa carrosserie à deux places disposées "en tandem" lui composaient une silhouette l'apparentant à des modèles d'avant la guerre de 1914. De fait, elle était née en 1920 et répondait au nom de "Quadrilette". "J'en veux trois mille francs" nous dit notre vendeur d'un ton résolu. Pour si incroyable que cela puisse sembler, cette apparition n'avait pas amoindri notre enthousiasme. En dépit de son allure de bisaïeule, cette voiturette n'en avait pas moins tous les attributs d'une automobile. Et puis les trois mille francs exigés ne souffraient aucune contestation. Trois mille francs ! Quelle aubaine ! Cette somme était tellement au-dessous de nos plus optimistes prévisions.

 

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Peugeot Quadrilette (années de production : 1921-1924)

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Arnaud 25)

 

Curieusement, le moteur se mit à tourner dès les premiers appels de la manivelle. Cette docilité aurait dû nous paraître suspecte car elle pouvait signifier une mise en forme préliminaire. Mais, dans l'état d'euphorie où nous nous trouvions, ce départ facile nous parut aller de soi.

Je me mis au volant avec une joie fébrile en conducteur n'ayant rien perdu de ses aptitudes en dépit de neuf années d'interruption. Ma femme prit place derrière moi sur l'unique siège disponible. Et nous voilà, tels un aviateur et son mécanicien sur un vieux coucou, au moment de l'envol, emportés par notre machine cahotante et pétaradante qui laissait dans son sillage des bouffées de fumée noire scandant les ratés du moteur.

Las, cet état de grâce fut de courte durée. Sitôt parcourus les deux premiers kilomètres, nous fûmes soudain environnés de brindilles de paille qui paraissaient naître du dessous de la voiture avant de virevolter au gré des courants d'air. Je stoppai aussitôt. Un coup d'œil nous suffit pour comprendre l'origine de cette éclosion. En l'absence de chambres à air, introuvables à cette époque, notre laitier avait bourré de paille l'intérieur d'un pneumatique arrière. À l'arrêt, elle donnait à la roue une rotondité trompeuse mais, sous l'effet de la rotation, elle s'extirpait de son étouffoir pour papillonner dans la nature. Ainsi, peu à peu, le pneu se dégonflait, rendant la conduite hasardeuse. Cette consternante découverte sonna le glas de nos espérances.

Le vendeur se montra étonné de notre renoncement. "Vous pouviez poursuivre votre route en toute tranquillité, nous assura-t-il. J'avais fait le "plein" de paille. Vous en aviez pour une bonne vingtaine de kilomètres. Croyez-moi, vous faisiez une bonne affaire." Mais notre emballement du début avait fait place à la suspicion. Nous étions loin de partager sa confiance -au demeurant peut-être simulée- dans son produit de substitution. Nous pensions même que cette duperie pouvait en cacher d'autres, plus pernicieuses.

Comment prévoir que le temps justifierait ses propos, ce temps qui, aujourd'hui, pare de nouveaux attraits les objets de naguère et fait vendre, à prix d'or, les Quadrilettes amoureusement conservées?

 

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Épilogue

 

Cette seconde déconvenue mit un terme à nos recherches, la minceur de notre bourse limitant singulièrement notre champ d'investigation, mais cet échec eut un effet inattendu : il contribua à nous faire prendre une décision envisagée ce printemps-là : celle de demander notre changement.

Pourtant le sentiment de trahir la confiante affection de nos élèves et l'amitié de tous ceux qui nous avaient apporté leur aide avec tant de générosité nous était insupportable. Nous pensions aussi que cette indépendance dans l'exercice de notre métier, le privilège de pouvoir prendre des initiatives périscolaires de notre choix, toutes ces libertés si difficiles sinon impossibles à retrouver ailleurs, allaient cruellement nous manquer.

Cependant les interminables hivers aux rigueurs excessives, l'isolement qu'ils engendraient, le caractère spartiate d'un habitat vétuste avaient eu raison de la mauvaise conscience que nous donnait cet abandon. Les temps aussi étaient changés. Notre pays, convalescent depuis trois années, retrouvait peu à peu des forces nouvelles. Les frontières entre les monts et les plaines avaient disparu.

Aux vacances de juillet 1945, un puissant diesel de déménagement, flambant neuf, ramenait sur la côte, accompagnés de leur jeune garçon, la maîtresse et le maître d'école du Caylar. Ils allaient poursuivre leur carrière au pays de Valéry et de Brassens. C'était un changement profond qui s'amorçait dans leur existence et, plus encore, un bouleversement total de leur vie professionnelle.

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Le Canal royal à Sète, "pays de Valéry et de Brassens"

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Clemensfranz)

 

Pendant de nombreuses années, lors de notre voyage traditionnel en Auvergne, nous avons traversé le Caylar sans avoir le "courage" de nous y arrêter, éprouvant même une espèce de crainte d'être reconnus. Enfin, un jeudi d'octobre, délaissant la nationale, nous avons osé faire une halte devant l'école. Poussant la porte d'entrée entrouverte, nous avons traversé le préau et pénétré dans la cour. Une voix, soudain, nous a interpellés : "Madame, Monsieur, qui venez-vous chercher ici ?" Comme des voleurs pris en faute, nous avons fui, sans répondre, poursuivis par cette voix dont l'écho déformé résonnait encore à nos oreilles alors que, déjà, s'annonçaient les gorges de la vallée. "Qu'êtes-vous venus chercher ici, qu'êtes-vous venus chercher ?"

(Louis Joullié) 

 

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Peut-être, dans quelque temps, retrouverons-nous Louis Joullié pour de nouvelles aventures, véridiques, que sa plume sait si bien faire revivre sous nos yeux...

 

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