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Louis Joullié - Expédition au pays de cocagne (2)

 

Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

 

 

 

Dans mes Carnets de Lecture :

Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

 

Expédition au pays de cocagne (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

 

À l'image de la France scindée en deux par la volonté de l'Allemand victorieux, la plaine et les rivages languedociens se trouvèrent, sous l'Occupation, coupés de leur arrière-pays montagneux. Une séparation s'établit que n'imposaient point les clauses de l'armistice et n'était pas davantage le fait d'une quelconque fantaisie administrative. Elle ne correspondait pas du tout à l'idée qu'on se fait d'une frontière avec postes fixes et barrières. Routes, mais surtout gares et trains étaient autant de souricières où venaient se faire prendre des contrebandiers d'une espèce nouvelle. On franchissait cette ligne de partage presque à son insu quand, s'éloignant du vignoble, on posait le pied sur les derniers contreforts de la Montagne Noire, des Monts de l'Espinouse ou des ultimes soubresauts cévenols.

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Monts de l'Espinouse

(Source photographique : Wikimedia Commons)

 

Elle était née de la pitoyable détresse alimentaire qui, insidieusement, comme un mal du Moyen Âge, s'était répandue dans le plat pays et l'avait affamé. Lourd, en effet, était le tribut versé à l'ennemi mais grands aussi les égoïsmes. Au sud de cette ligne singulière, la plupart des habitants, les citadins surtout, virent leur visage s'affûter et leur silhouette tendre vers un profil de plus en plus longiligne tandis que le marché noir vidait leur tirelire. Au nord, les montagnards gardèrent leurs rondeurs. Pâturages, potagers et basses-cours constituèrent autant de bastions qui les mirent à l'abri de l'épidémie et firent d'eux des privilégiés. Naguère dédaignés, ils devinrent soudain objets d'envie et d'adulation. Alors, solidement retranchés dans leurs fermes, bien décidés à tirer parti d'une situation aussi propice, beaucoup attendirent que déferlent les cohortes des mendiants montés de la plaine.

Car ceux du sud ne tardèrent pas à franchir la frontière malgré les interdits et les risques encourus. Ce furent d'abord les affairistes, mercantis de tous bords qui, s'étant affranchis de toutes contraintes, organisèrent un marché qualifié, par euphémisme, de "parallèle". Aigrefins du négoce, éternels profiteurs des époques troublées, jouissant de complaisance et de complicités, disposant de "gazogènes", luxe suprême de ces étranges années, ils procédaient par de larges et fructueux coups de filet. Ils payaient bien ou pratiquaient l'échange ; ils vendaient mieux encore. Les défavorisés vinrent ensuite, poussés par l'aiguillon d'un estomac gavé jusqu'à l'écœurement de rutabagas et de topinambours, tubercules à ce point indigestes qu'ignorés du passé, ils n'eurent pas d'avenir et demeurèrent les sinistres symboles d'une époque funeste. Pour ces déshérités du sort la prospection de la montagne donna lieu à de véritables expéditions. Manants des villes qui ne pouvaient offrir que leur maigre salaire, manants des champs dépourvus du moindre lopin de terre prirent part, à leur tour, à ces modernes croisades de la faim. Je me rangeai sous leur bannière bien que j'eusse l'usufruit d'une portion de jardinet, plus riche de cailloux que de terre arable, mise avec quelque malice à ma disposition par la municipalité. Mais, mon amateurisme aidant, j'obtenais difficilement des récoltes d'une quantité au moins égale à mes semences. 

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Camion Unic des années 1940 équipé d'un gazogène

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Classiccardinal)

 

En cette fin d'octobre 1943 la pénurie se fit plus cruelle ; les "queues" s'allongèrent et grossirent devant les commerçants, distributeurs souverains d'une pitance toujours réduite à sa portion congrue et bien souvent aléatoire. L'hiver s'annonçait sous de sombres auspices. Alors je me décidai à tenter, moi aussi, l'aventure. Je m'assurai d'abord du concours d'un bon compagnon. Ensemble nous tirâmes nos bicyclettes de leur oisiveté. Au premier jour de la Toussaint, nous enfourchâmes nos machines, puis, le cœur résolu, l'âme conquérante, nous prîmes la direction d'un de ces fabuleux pays de cocagne. Notre terre d'élection était le Rouergue, notre point de chute Villefranche-de-Panat.

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Un château en Rouergue : la Forteresse royale de Najac

(Source photographique : http://www.seigneurs-du-rouergue.fr/chateaux/)

 

La solennité, toute relative cependant, de notre départ, le harnachement de nos montures nous donnaient l'apparence de "globe-trotters" résolus à couvrir la distance et à braver les difficultés de la route de la seule force de leurs jarrets. En réalité, une fois parcourus les six kilomètres qui nous séparaient d'Agde, la gare la plus proche, un train nous emporta avec armes et bagages jusqu'à la station de Tournemire ; là, un autobus poussif et bondé prit le relais. Auparavant le chauffeur nous avait laissé entendre que la seule façon de participer au voyage était de nous accommoder, notre dignité dût-elle en souffrir, d'une cohabitation avec les impedimenta juchés sur l'impériale. Nous acceptâmes sans protester. Notre dignité avait reçu depuis 1940 tant de coups de griffes qu'elle s'était endurcie au point d'être devenue insensible. À la nuit tombante, saoulés de grand air, le corps endolori par les cahots, engourdis par le froid, nous pûmes enfin prendre pied sur cette terre qu'on nous avait dépeinte pleine de promesses.

L'auberge rouergate qui nous accueillit effaça très vite les désagréments éprouvés au cours de ce voyage mais elle fit plus encore. Comme dans un conte fantastique, elle recréa pour nous, l'espace d'une soirée, une ambiance d'avant-guerre.

Dès que nous eûmes franchi le seuil, un fumet de chair grillée s'échappant des cuisines vint délicieusement trahir la présence de quelques volailles embrochées, rôtissant sur un lit de braises tout en éparpillant aux alentours des effluves ressuscités de jour de fête ; dans la salle à manger, un serveur découpait des tranches de gigot de mouton, animal qui avait depuis si longtemps déserté notre table que nous en pensions l'espèce disparue ; sur l'étagère d'un buffet, des salaisons composaient un insolent tableau de ripaille et, sur le marbre d'une desserte, des pâtisseries exhibaient leur séduction avant de s'offrir en guise de bouquet final à ces agapes d'un autre âge. Nous eûmes l'impression d'avoir abordé dans un pays qui, miraculeusement échappé au cours du temps, s'était immobilisé sur ses rives. Ainsi notre aventure commençait par une extraordinaire évasion dans le merveilleux du passé. Le repas fut un festin bien que nos estomacs aux capacités digestives amoindries par une diète obligatoire et chronique eussent modéré les honneurs que nous rendîmes aux mets qui nous furent servis.

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Festin médiéval dans la cuisine d'un château royal

(Source : fr.123rf.com)

 

Nous aurions voulu prolonger ce rêve par une nuit passée à la même enseigne. L'hôtelier put héberger notre équipement mais point son équipage, ses chambres étaient toutes retenues. Cet empêchement nous fit craindre que notre entreprise ne se heurte à la redoutable concurrence de démarcheurs chevronnés et que notre quête alimentaire ne prenne la tournure d'une ruée vers l'or. Mais, pour l'heure, notre souci était de trouver un gîte pour la nuit. Devinant notre perplexité, le serveur s'approcha et, prenant l'air confidentiel et le ton faussement dubitatif de celui qui veut monnayer un renseignement, il nous souffla à l'oreille : "Je pourrais, peut-être, vous tirer d'embarras." Le "peut-être" se mua instantanément en certitude quand il eut compris, à nos mines, que nous avions tacitement accepté un marché aussi subtilement proposé : "Suivez-moi, ajouta-t-il alors à voix basse, je vais vous conduire chez les moines."

Chemin faisant, notre guide s'employa à éclaircir ces surprenants propos. Il nous révéla l'existence, aux abords de la ville, d'un vieux monastère que le temps, ce prédateur sacrilège, n'avait pas épargné. Le prieur en assurait la restauration en louant des chambres aménagées à la place des anciennes cellules désaffectées. L'époque s'y prêtait qui suscitait un tourisme d'un genre nouveau. Certes, les revenus étaient modestes, mais que voulez-vous, tous les moines n'ont pas la bonne fortune de compter au sein de leur communauté un de ces pères liquoristes dont l'élixir fait tomber une pluie d'or sur leur bienheureuse abbaye !

Notre chambre avait les murs blanchis à la chaux et le froid y régnait. Deux lits de fer vieillots, dépourvus de draps, en absorbaient la surface. Un réveille-matin bizarrement peint en noir ajoutait encore une note d'austérité à cette atmosphère monacale. Mais peu nous importait le décor. Nous avions hâte, à l'issue d'une journée mouvementée, d'alléger notre fatigue. Alors, tout habillés, nous nous glissâmes sous les couvertures. Mais, tandis que mon camarade appréciait le confort de sa couche au point de s'y endormir tout de suite, je crus, moi, me trouver soudainement emprisonné dans une chambre de Procuste. Mes jambes, dépassant la longueur du lit, se faufilaient entre les barreaux, émergeant jusqu'aux chevilles. J'arrivai difficilement à trouver le sommeil mais il fut peuplé de cauchemars où des processions de moines ricanants se mêlaient aux visions affreuses des suppliciés du brigand de l'Attique.

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Le lit de Procuste

(Source illustration : https://www.culture-generale.fr/expressions/)

 

C'est en empruntant un chemin de terre étroit et raboteux que le lendemain nous partîmes à l'assaut de la montagne dont les flancs parsemés de fermes nous apparaissaient comme de giboyeux terrains de chasse. Nous pédalions d'un jarret raffermi par le repos, avec une détermination renforcée par la crainte de nous voir précédés d'éventuels rivaux. Nos bicyclettes, effarées d'être aussi brutalement soumises à de si rudes épreuves après tant d'années de paisible retraite, grinçaient de toutes leurs dents tandis que bosses et trous arrachaient aux ressorts des selles des grincements réprobateurs. Un plan établi à l'aide de renseignements confidentiels devait faire office de carte d'état-major mais, comme c'est souvent le cas, la topographie des lieux se révéla singulièrement différente des orientations et des indications mentionnées si bien que, très tôt, seul notre instinct de "chasseur" nous servit de guide.

Nous fîmes halte dès l'apparition de la première bâtisse. Une clôture de barbelés se confondant, par endroits, avec des massifs de ronces l'environnait, enfermant toute une population de poules, de pintades et de dindons qui, avec des caquetages et des gloussements de satisfaction, se gavaient de maïs sous la houlette d'un coq à la crête écarlate.

Notre apparition ne parut pas troubler la quiétude de ce petit monde dont la présence sembla confirmer notre clairvoyance, confortant par là même notre optimisme. Mais, à l'instant précis où nous tentions d'entrebâiller le portail d'entrée, deux chiens soudainement déchaînés firent irruption. Les yeux brillant d'une haine subite, ils se ruèrent dans notre direction puis, se dressant de toute leur taille, s'appuyèrent aux barreaux de la grille qu'ils lacérèrent de leur rage impuissante. Ces Cerbères, que les mélodies d'Orphée elles-mêmes n'auraient pas réussi à amadouer, nous tinrent en respect dans un concert assourdissant d'aboiements jusqu'à l'arrivée de la maîtresse des lieux. D'un chapelet de jurons, aussi vigoureux qu'incompréhensibles, cette dernière calma les ardeurs belliqueuses de ses bêtes puis, s'adressant à nous avec une égale vivacité de ton, elle nous demanda "ce que nous faisions là et ce que nous voulions". Mon camarade prévint une riposte qu'il pressentait assez vive. Plus diplomate, il répondit avec l'humilité d'un courtisan sollicitant une faveur : "Nous venions voir si, par hasard, vous n'auriez pas quelques œufs à nous vendre." Cet appel à l'aide de la Providence, au milieu de cette basse-cour surpeuplée, fut une finesse qui chatouilla agréablement mon amour-propre. Par ce qu'elle renfermait d'ironie vengeresse, elle nous dédommageait un peu de la rudesse de l'accueil ; elle avait aussi le mérite d'assouplir notre requête en atténuant ce que cette dernière pouvait comporter de téméraire assurance.

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Hercule domptant Cerbère par Pierre Paul Rubens (1636)

(Source : Wikimedia Commons)

 

Plus fine mouche qu'elle ne le laissait paraître, notre fermière nous renvoya adroitement la balle. Nous apprîmes que "le hasard", précisément, avait voulu qu'un froid exceptionnellement précoce ralentît la ponte, que les quelques œufs dont elle disposait eussent, justement, été vendus le matin même, qu'il ne lui en restât plus un seul à nous "donner" ! Comédienne jusqu'au bout, elle déplora qu'un pareil dénuement, au demeurant purement accidentel, l'empêchât de nous satisfaire. Nous devinâmes plus que nous ne vîmes le sourire qui s'ébauchait sur sa figure à l'instant où elle nous tourna le dos. Mais cette ultime marque de sympathie était superflue pour nous faire comprendre que le hasard se confondait avec sa volonté capricieuse et qu'en définitive notre instinct de chasseur, à qui nous avions fait l'honneur d'accorder notre confiance, venait magistralement de nous trahir.

Des nuages, gris depuis le matin, tombèrent alors quelques larmes d'apitoiement. Nous pensâmes qu'il fallait nous hâter de rechercher un toit plus hospitalier avant que les cieux ne manifestent leur compassion d'une plus éloquente manière.

Nous reprîmes notre course suivant l'humeur du sentier qui serpentait capricieusement au flanc de la montagne descendant en pente douce vers la vallée. Notre échec avait éteint notre enthousiasme et rabaissé nos prétentions. Pourtant il nous arrivait encore, dans un sursaut d'amour-propre, de mettre pied à terre, de faire quelques pas en direction de la porte d'une clôture. Mais c'étaient aussitôt d'irritants aboiements qui, à la longue, nous auraient poussés à nous comporter comme de véritables maraudeurs. Parfois, nous surprenions un regard furtif qui nous épiait derrière la vitre d'une fenêtre et disparaissait dès qu'il se trouvait surpris, caché par un rideau tiré à la hâte. Cette attitude, dont la naïve coquinerie nous amusait, me rappelait une grand-mère qui, elle aussi, établissait parfois son poste de guet derrière les volets à peine entrebâillés de sa maison campagnarde. Elle avait une peur superstitieuse des romanichels qu'elle appelait des "caraques". Aussi, quand une gitane venait frapper à sa porte, elle s'enveloppait de silence tandis qu'au-dehors la bohémienne, qui n'était pas dupe, l'accablait, dans son jargon, de terrifiantes malédictions auxquelles ma grand-mère ne comprenait, heureusement, pas un mot. Ce jour-là, exaspérés par tant de refus, nous donnâmes libre cours à une colère trop longtemps contenue. Nous n'eûmes pas de jurons assez abominables pour clamer aux alentours l'égoïsme des fermiers, la servilité de nos gouvernants mais surtout la cruelle rapacité de l'Occupant à qui nous devions toutes nos misères. Nos imprécations firent frémir la cime des sapins avant que le torrent ne les noie dans le tumulte de ses cascades. Quand, à court d'injures, à bout de souffle et désorientés, nous arrivâmes sur ses rives, nous suivîmes, machinalement, la direction que le courant semblait nous conseiller. Notre expédition aventureuse s'était, au fil des heures, transformée en une prosaïque promenade touristique.

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Cascade des Baumes, Saint-Rome-de-Tarn (Aveyron)

(Source photographique : fr.123rf.com)

 

Les sonnailles d'un troupeau de chèvres vinrent, à point nommé, détourner le cours de notre morosité. Le berger qui nous faisait des gestes amicaux ne se méprenait pas sur la signification de notre présence. Il nous interpella familièrement et nous demanda si la "chasse" était bonne. Devant notre mutisme, et tout en poussant ses bêtes devant lui, il se rapprocha de nous. Il avait une drôle d'allure. Avec sa peau de bique serrée autour de la taille par un large ceinturon, sa barbe broussailleuse, son chapeau aux larges bords retroussés sur le devant et surtout sa jambe gauche reposant à partir du genou sur un pilon, il avait l'air d'un rescapé de l'Île au trésor. Sans aucune gêne, avec son bâton il ausculta nos sacs et nos valises. Cet examen lui fournit une réponse à sa question. Alors, sur un ton désabusé, il nous dit : "Vous savez, les gens d'ici, je les connais bien. Ils n'ont que faire de vos billets de banque ; c'est du vin, du tabac, des vêtements qu'il faut leur apporter !" Il parlait d'or, ce berger, mais il ne pouvait savoir que ces clefs précieuses dont on nous avait déjà tant vanté les vertus, nous-mêmes en étions presque totalement démunis. Nous lui en fîmes l'aveu. Il parut alors comme pris à notre égard d'une soudaine et généreuse sympathie. "Je possède un petit champ où j'élève quelques volailles, nous dit-il, je veux bien vous en vendre une, mais d'abord il faut l'attraper, et moi...". Il s'interrompit mais son bâton pointé vers sa jambe mutilée précisa sa pensée. Nous nous empressâmes de le remercier de son offre, la seule qu'on nous ait faite depuis le matin ; nous l'assurâmes que la capture de notre future victime ne serait pour nous qu'un plaisant exercice dont nous nous chargions volontiers. "Dans ces conditions, reprit-il, suivez-moi, vous ferez votre choix vous-mêmes."

Le champ où notre berger nous conduisit était loin d'avoir la modestie que son propriétaire lui avait attribuée. Il était fort étendu et envahi d'une abondante végétation. On aurait presque pu dire que poules et poulets y vivaient à l'état sauvage. À cette vue nous sentîmes mollir notre belle assurance mais la perspective de nous retrouver à nouveau les poches vides ranima notre courage.

Nous décidâmes d'agir par surprise. Adoptant les règles les plus éprouvées du parfait chasseur, nous avançâmes, face au vent, en courbant le dos, d'un pas prudent et mesuré, entrecoupé de haltes. Cependant, en dépit de cette approche subtile, notre proie, au dernier moment, d'un prompt et bref battement d'ailes, se retrouvait hors de portée. Autant de fois nous refîmes le même manège, autant de fois nous arrivâmes au même résultat décevant. Alors lassés de ces échecs répétés, nous changeâmes de tactique.

Maintenant nous poursuivions nos bêtes, nous évertuant à les gagner de vitesse, courant dans tous les sens, changeant de cible à tout moment. Avec des piaillements de détresse, les volailles détalaient devant nous, déployant parfois leurs ailes pour faciliter leur fuite, terrorisées par les cris que nous poussions et le bruit de nos enjambées. Un vent de panique soufflait sur ce champ si paisible à l'ordinaire. À la longue, cette course-poursuite tourna à notre désavantage. Essoufflés, découragés et penauds, nous dûmes admettre notre défaite et nous retirer d'une compétition acceptée avec trop de légèreté.

Alors se déroula devant nos yeux une scène étonnante. Sans dire un mot, le berger s'avança de quelques pas. Par des cot, cot, cot égrenés d'une voix au timbre familier, il appela sa volaille éparpillée. Ses accents devaient avoir la même résonance enchanteresse que celle du joueur de flûte de Hameln [Hamelin, en Allemagne] car on vit aussitôt accourir spontanément tout ce que ce poulailler champêtre contenait de volatiles. Ensuite, puisant dans un sac qu'il portait en bandoulière des grains de maïs, il les répandit autour de lui. Bientôt il fut environné de toute sa caquetante famille qui s'approchait jusqu'à venir picorer la semence tombée sur son soulier. À un moment donné, il écarta sa jambe handicapée, ploya le buste et, d'une main experte, "cueillit" par une patte un poulet trop téméraire, puis, avec un grand rire, se redressa, brandissant triomphalement son trophée devant nos yeux abasourdis.

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La plus ancienne représentation du Joueur de flûte d'Hamelin (Hameln)

(copie d'après le vitrail d'une église de Goslar, en Allemagne)

(Source : Wikimedia Commons)

 

On le sentait ravi du bon tour qu'il nous avait joué car il était clair qu'il savait à l'avance quels piètres exécutants nous allions être dans le rôle qu'il nous avait habilement conduits à accepter. Mais pouvions-nous lui reprocher d'avoir voulu, un moment, tromper, fût-ce à nos dépens, la monotonie de sa vie d'ermite ? Nous dûmes, par ailleurs, insister pour payer notre achat. Au moment du départ, il donna à chacun de nous un petit fromage de chèvre et une grande tape amicale dans le dos.

Cet intermède nous avait néanmoins libérés de notre pessimisme et redonné l'envie de poursuivre notre aventure. Aussi ce fut d'un pas résolu que nous nous dirigeâmes vers la première ferme qui se présenta. Une cloche surplombait le portail qui s'ouvrait sur un jardin. Nous l'agitâmes avec vigueur puis, disposant nos mains en porte-voix, nous poussâmes la hardiesse jusqu'à inciter les habitants des lieux à ne pas transformer en judas les rideaux de leur fenêtre, enfin, criant de plus belle, nous les assurâmes du caractère pacifique de nos intentions.

Ces impertinentes gaillardises, loin d'effaroucher ceux à qui elles s'adressaient, nous valurent curieusement une réception qui nous fit regretter les propos malveillants que nous avions tenus le matin lors de notre accès de colère. Nous fûmes en effet accueillis dans une pièce assez vaste, à la fois cuisine et salle à manger. Le chien de berger qui assista à notre arrivée nous fit la grâce, à l'inverse de ses congénères, de dédaigner notre présence, se contentant d'un sourd grognement avant de reprendre un sommeil interrompu. De grosses bûches claquaient dans l'âtre, leurs flammes léchaient le fond et les flancs d'un chaudron de cuivre noirci où cuisaient des pommes de terre. "La mangeaille des cochons" nous dit en riant le fermier. Nous ne pûmes nous défendre d'avoir un sourire contraint et un hochement de tête équivoque à cette déclaration qui eût été fort déplaisante si elle n'avait été dénuée de toute ambiguïté. Notre homme ne se doutait pas à quel point nous ne pouvions partager le dédain qu'il affichait pour l'ordinaire de la gent porcine dont, dans notre indigence alimentaire, nous aurions volontiers accepté de partager le repas. Ce manque de considération pour ces tubercules, si précieux pour nous, favorisa l'achat d'une quantité aussi grande que la précarité de nos moyens de transport nous le permettait.

Malgré ces débuts encourageants, nous jugeâmes plus diplomate de ne point brusquer les choses en dévoilant les denrées auxquelles nous tenions le plus. Ce ne fut qu'après avoir philosophé sur les causes de notre défaite, déploré l'état désastreux où se trouvait réduit notre pays et, en quelques mots, échafaudé une stratégie de revanche sur l'Allemagne, que nous avouâmes nos ambitions immédiates : un ou deux poulets, quelques œufs et surtout un de ces jambons qui pendaient au-dessus de nos têtes, accrochés aux solives et dont les ventres rebondis s'offraient aux volutes de la fumée de bois pour le plus grand plaisir de nos yeux et, par avance, les délices de notre palais. Contre toute attente, la réponse fut immédiate. Sans doute l'avait-on depuis longtemps préméditée. On acceptait de nous "donner" des œufs et même un poulet mais le cochon avait trop de dignité pour être livré sans une contrepartie au moins égale à une bonbonne de vin ! Ainsi le leurre de nos précautions oratoires avait fait long feu. Cette exigence équivalait à un refus. Et cependant tout n'était pas perdu car nous possédions d'autres cartes à "jeter sur le tapis".

En vue de notre expédition, nous avions en effet réussi à mettre de côté quelques paquets de cigarettes et de tabac patiemment économisés sur nos rations mensuelles déjà chichement mesurées. Pour ma part j'avais, en plus, apporté un caleçon long, neuf d'aspect, ainsi qu'une ample et longue chemise de nuit ornée à l'encolure et sur le devant d'une broderie rouge. C'est dire la faiblesse de nos munitions face à une impitoyable concurrence et à l'âpreté du marché.

Je déployai pourtant ma lingerie avec assurance, vantant la qualité de la toile -du tissu d'avant-guerre- avec la volubilité et l'apparente conviction d'un représentant de commerce. Ô mânes de mes ancêtres de qui je tenais cet héritage, qu'avez-vous pensé de votre petit-fils s'il vous a été donné de voir les marchandages auxquels il se livrait avec vos biens les plus intimes, si amoureusement conservés dans vos armoires et si fidèlement transmis à vos descendants ? D'autant que, réalisant l'étrangeté et le comique de la situation, je m'amusais intérieurement et sans le moindre remords de la comédie que les circonstances m'obligeaient à jouer.

Je crus, sur le moment, m'être montré un bonimenteur assez convaincant car on consentit à nous "donner" ce jambon si convoité, accompagné d'une douzaine d'œufs et d'un poulet prestement attrapé, saigné et empaqueté. Que le lecteur ne se méprenne pas ; nous payâmes ces "dons" d'un prix fort honorable. Ainsi fûmes-nous amenés à penser que nos apports en nature ne nous avaient valu, en définitive, que la permission d'acheter ! Néanmoins, nous prîmes congé de ces fermiers avec regret. Au dernier moment, ils eurent le geste de nous offrir un petit en-cas et la moitié d'une miche de pain blanc.

Nous retrouvâmes avec difficulté nos places sur des bicyclettes envahies de colis. Dès les premiers tours de roue la conduite se révéla acrobatique. Les sacoches suspendues au guidon se balançaient, heurtant les genoux, nous obligeant à pédaler les jambes écartées, tandis qu'à l'arrière les pesantes valises attachées aux porte-bagages se comportaient comme des gouvernails incontrôlables, exigeant de nous, pour maintenir le cap au milieu des pièges du sentier, une virtuosité de funambules. La peur de passer par-dessus bord nous obligea souvent à mettre pied à terre et à pousser nos machines. Aussi vîmes-nous apparaître avec satisfaction les lacets de la grand'route. L'heure tardive à laquelle nous arrivâmes à Villefranche nous empêcha de prendre l'autocar à destination de Saint-Affrique. Bon gré mal gré, nous dûmes continuer le trajet par nos propres moyens. Fort heureusement la route en pente presque continue nous apporta une aide salutaire en nous dispensant de pédaler.

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Vue de Villefranche-de-Rouergue depuis le Calvaire St-Jean d'Aigremont

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Benth)

 

Nous aurions pu alors entonner un chant de victoire si nous n'avions, à ce moment-là, repris conscience des dangers auxquels nous restions exposés. Il nous fallait maintenant soustraire notre précieuse cargaison aux yeux inquisiteurs de la maréchaussée sous peine de risquer une confiscation de ces biens si chèrement et si péniblement acquis. Cette inquiétude allait grandissant au fur et à mesure que nous approchions de la ville. Elle nous rendit étrangers à la venue de la nuit qui avait effacé le paysage, à notre insu, paraissant être soudainement tombée sur nous comme tombe un rideau de théâtre qui vient brusquement cacher le décor. Il était grand temps d'atteindre Saint-Affrique car nos bicyclettes, dépourvues d'éclairage, allongeaient encore la liste déjà très fournie de nos infractions.

Le "gazogène", qui chaque jour tentait la gageure d'assurer la correspondance avec le train s'arrêtant à Tournemire, amena sans ennui jusqu'à cette localité ses voyageurs et leurs bagages. Ce parcours, effectué dans des conditions de confort inconnues à l'aller, nous permit de reprendre haleine ; le bien-être qui en résulta, succédant à tant de fatigues, mit quelque peu en sommeil notre anxiété.

Avant d'entrer en gare, profitant de la nuit complice, nous fîmes trois lots de nos provisions. Un sac que nous confiâmes, accompagné de nos bicyclettes, au wagon de marchandises rassembla les pommes de terre, denrée qui, d'habitude, obtenait l'acquittement ; les volailles et les œufs, passibles d'une amende, ou tout au moins d'une réprimande verbale suivant l'humeur du préposé, disparurent dans une sacoche ; le jambon, lui, encourait la peine capitale ; il fut dissimulé dans une valise et naïvement confié à la protection d'une couverture de châtaignes. Puis, l'allure dégagée mais le cœur battant, nous nous faufilâmes au milieu des voyageurs pour ne point attirer l'attention encore que cet environnement n'offrît qu'une protection bien illusoire.

Précédée des éclairs bleutés du caténaire, la locomotrice émergea de la nuit, presque sans bruit, comme si le mécanicien, conscient de la situation "délicate" de la plupart de ses hôtes, s'appliquait à discipliner sa monstrueuse machine pour donner à son apparition le plus de discrétion possible. Compartiments et couloirs étaient bondés au point qu'une fois gravies les marches du wagon, mettre un pied sur la plate-forme constituait une épreuve de force, se frayer ensuite un passage au milieu de l'invraisemblable fouillis de bagages avec l'ambition de trouver une place relevait de l'exploit. Nous ne pûmes aller au-delà des toilettes. Un couple s'y était barricadé, interdisant l'accès à quiconque prétendrait rendre ces lieux à leur véritable destination. Cet encombrement quasi insurmontable, propre à décourager le contrôleur le plus zélé, nous assurait, en revanche, une sécurité presque totale jusqu'au terminus de la ligne. Ce sentiment d'impunité conforta une quiétude qui alla grandissant tout au long du parcours.

C'est dans ces heureuses dispositions d'esprit qu'à Béziers nous descendîmes du train de la montagne, surnommé à l'époque "le train des haricots" pour trouver une place dans l'express du littoral.

Dès l'arrêt, nous assistâmes à une procession de valises ventrues entourées de solides ficelles, de sacs multiformes, de paniers à l'osier jauni par le temps. Combien de cochons réduits en pièces, combien de volailles, que de denrées de toutes sortes devaient ainsi défiler dans une clandestinité toute relative! Du coup, notre butin nous apparut bien maigriot et nos ambitions bien timorées. Mais nous pensâmes naïvement que la modestie de nos achats, face à l'audace de ce gros négoce, atténuerait pour nous, le cas échéant, les rigueurs de la loi. La conquête d'une place donna lieu à d'impitoyables affrontements, à des bousculades émaillées d'invectives, cependant que, d'un wagon de première classe où ils étalaient avec arrogance leurs uniformes, les Seigneurs du moment regardaient d'un œil amusé la futile agitation de leurs sujets.

En quelques minutes l'express atteignit la cité agathoise où il s'immobilisa.

Cette arrivée qui devait mettre un terme à un reste d'inquiétude nous réserva, bien au contraire, une fort désagréable surprise. Avant même d'avoir pu esquisser un pas vers la sortie, une rumeur, se propageant de bouche à oreille, vint soudain semer le désarroi parmi les voyageurs. L'Octroi* montait la garde aux abords de la gare !

Ainsi nos craintes qui, à la longue, avaient fini par s'émousser, devenaient tout à coup une dangereuse réalité. Je rassurai aussitôt mon coéquipier à qui cette annonce avait provoqué une légitime émotion. Dans ce cadre qui m'était familier, je connaissais, en effet, le moyen de nous soustraire au piège qui nous était tendu.

Je m'étais déjà trouvé, trois ans auparavant, dans une semblable situation alors qu'apprenti soldat à la caserne de Narbonne, je m'initiais à l'art de gagner une guerre que nous avions déjà perdue. Il m'arrivait, parfois, le dimanche de "choisir la liberté". Dans ce même train que nous avions emprunté aujourd'hui, je rencontrais d'autres "évadés" épris du même besoin de libération dominicale. Sans permission régulière et par suite sans billet, nous voyagions dans la plus parfaite illégalité et la plus grande insouciance, jouant à cache-cache avec le contrôleur pendant toute la durée du parcours. En gare d'Agde nous descendions à contre-voie pour nous dissimuler derrière un poste d'aiguillage avant de chercher refuge dans la maisonnette du garde-barrière, un cheminot catalan, dont l'amicale complicité nous évitait un éventuel tête-à-tête, qui eût été fâcheux, avec le Chef de gare.

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Façade de la gare d'Agde

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Spedona)

 

Le décor n'avait pas changé. Cette nuit-là, nous n'eûmes qu'à refaire les mêmes gestes, qu'à suivre le même itinéraire pour échapper au chausse-trape de la douane, en contrebandiers avertis que nous étions devenus. Une fois le contrôle levé et grâce au concours de notre ami, nous fûmes très vite en mesure d'effectuer l'ultime étape de notre randonnée.

Dès que nous eûmes pris la route, un vent d'Est, violent, venu du large, nous enveloppa de son aile protectrice. Ses puissantes rafales encore empreintes de senteurs marines donnèrent à nos bicyclettes fatiguées un regain de vigueur. Serviteur zélé, il nous accompagna jusqu'à notre demeure dont il referma la porte, dans un tourbillon d'adieu désinvolte, avant de s'éclipser.

Notre expédition montagnarde venait de prendre fin !

 

ÉPILOGUE 

 

Je dus, hélas ! renouveler plusieurs fois ce genre d'excursions fatigantes et coûteuses sous l'oppression d'une disette de plus en plus contraignante. Car elle persista longtemps encore après que les derniers Germains eussent, enfin, été boutés hors de nos frontières. Las de privations et de vagabondages, ma femme et moi décidâmes alors de devenir citoyens à part entière d'un de ces pays de cocagne. Nous nous installâmes sur le Larzac. Ce plateau à l'aspect sévère et aux hivers pleins de rudesse permettait néanmoins à ceux qui nous accueillirent d'y vivre à l'abri d'un fléau que nous avions cru, jusqu'alors, réservé à des temps révolus et à jamais banni de l'Histoire de France.

 

 

* L'Octroi : On appelait ainsi pendant l'Occupation les agents du contrôle économique dont le rôle était de traquer les pourvoyeurs du marché noir. Ils surveillaient surtout les trains et les gares. Mais les petites gens n'échappaient pas à la fouille, à la confiscation des denrées transportées et parfois à l'amende quand ils avaient la malchance de se faire prendre.

(Louis Joullié)

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Plateau du Larzac

(Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

 

 

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