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Nuage de pages d'Océane...

  • Louis Joullié - Croisière jaune (7)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Poursuivons, si vous le voulez bien, chers Visiteurs, la lecture des anecdotes de Louis Joullié lorsque, adolescent, il observait son père préparant méticuleusement sa Peugeot torpédo pour un long voyage... de l'Hérault jusqu'en Aveyron !

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Croisière jaune

    Mon père, possédait, en 1933, une Peugeot torpédo décapotable. Elle avait assez d'allure quoique sa malle arrière parallélépipédique, ses marchepieds, sa trompe, sa précaire capote soient autant de vestiges de ses lointains ancêtres. Certes, l'hiver, de solides lainages et de chauds couvre-chefs s'imposaient aux voyageurs tant le mica qui protégeait les côtés était complice des courants d'air mais l'été, la toile repliée sur ses arceaux, on pouvait, cheveux au vent, se griser de vitesse. Cependant, ses phares fièrement juchés sur les ailes, son radiateur au chrome étincelant surmonté d'un thermomètre, sa roue de secours évocatrice de longs et périlleux voyages assuraient la mutation de l'espèce en lui donnant un petit air futuriste. J'étais très fier de notre Peugeot. Quand l'âge me permit d'arriver aux pédales, la place de conducteur fut, pour moi, la récompense suprême. Nous faisions, en général, des trajets assez courts mais, deux ou trois fois l'an, nous allions à St-Affrique où nous invitaient des amis aveyronnais. Ce voyage était presque, pour nous, notre croisière jaune.

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    Peugeot 201 (1930)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Xabi Rome-Hérault)

     

    Le matin du départ, mon père nous attendait au rez-de-chaussée qui faisait office de garage. Il était revêtu d'une combinaison de couleur marron qui l'enveloppait des pieds à la tête. Cet habillement pouvait paraître insolite en un pareil moment. Il contrastait étrangement avec le nôtre qui était celui des grandes évasions. Ce vêtement de travail nous surprenait toujours ; nous éprouvions un sentiment de gêne et d'inquiétude sur la signification d'une pareille tenue. L'expérience eût dû nous rassurer sur l'issue de ce qui allait suivre et pourtant nous nous laissions prendre, chaque fois, au cérémonial qui précédait les grands départs.

    Sans dire mot, mon père poussait la voiture sur le plan incliné qui, faisant suite au plancher du garage, achevait de la propulser au grand jour. Il procédait alors à une minutieuse vérification. Ayant relevé les deux ailes latérales du capot, il mesurait le niveau de l'huile à l'aide d'une tringle de fer qu'il essuyait avec minutie après chaque plongée. Les indications fournies étant difficiles à interpréter, il renouvelait plusieurs fois l'opération toujours avec le plus grand soin ; il dévissait ensuite le bouchon du radiateur et, ayant introduit dans l'orifice un index inquisiteur, jugeait du volume d'eau contenu. Bien que ces examens lui eussent donné l'assurance d'un remplissage conforme à la règle, il éprouvait l'impérieuse nécessité d'ajouter un peu de ces deux liquides -suppléments qui s'avéraient souvent indésirables- mais qui avaient le mérite de lui apporter une totale quiétude d'esprit.

    Après quoi il s'occupait du réservoir d'essence dans lequel il introduisait une règle en bois, plate et graduée. À cette époque, les pompes à essence, manœuvrées avec le bras, ne fleurissaient pas à chaque détour de route ; le mot station-service restait encore à découvrir ; aussi il était d'usage d'emporter un ou deux bidons de secours ; chacun contenait cinq litres du précieux carburant. Mon père observait à la lettre cette mesure de prudence mais il y ajoutait une précaution supplémentaire. Il pensait que l'indispensable liquide délivré par les pompes ne présentait pas toutes les garanties de pureté nécessaire, ce qui entraînait des troubles circulatoires au niveau du carburateur. Aussi, pour prévenir ce genre d'infarctus, il remplissait lui-même, entièrement, le réservoir de la Peugeot. À cet effet, il utilisait un vieux chapeau de feutre, mutilé sur les bords au préalable. L'opération de remplissage ne s'en trouvait pas simplifiée. La coiffure, effrayée sans doute par l'usage qu'on faisait d'elle et qui était si éloigné de sa véritable destination, mettait une évidente mauvaise volonté à épouser la forme de l'entonnoir où on la maintenait incarcérée et à digérer le liquide qu'on lui imposait d'ingurgiter. Elle s'insurgeait contre cette pratique si peu orthodoxe et manifestait son indignation en inondant la carrosserie de la voiture et surtout les souliers de son propriétaire, seul endroit resté vulnérable. 

    La longue attente qui était la nôtre tandis que se déroulaient ces préparatifs nous obligeait à nous asseoir sur nos valises ou sur quelques vieilles chaises dont le rez-de-chaussée était encombré. Nous gardions un mutisme complet, un peu honteux de n'être que des spectateurs passifs et des candidats au voyage tout entier occupés par l'espérance du départ.

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    Citroën P17 de 1930 participant à l'expédition Croisière jaune ou "mission Centre-Asie",

    raid automobile organisé par André Citroën qui s'est déroulé du 4 avril 1931 au 12 février 1932.

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Herranderssvensson)

     

    Mais le deuxième temps fort de cette cérémonie restait encore à venir.

    C'était celui où, ayant mis le contact et vérifié plusieurs fois que le levier de vitesses était bien au point mort, mon père saisissait d'une main ferme la manivelle qui pendait à l'avant du véhicule. Tout en faisant pression sur elle, il lui faisait effectuer une rotation complète, d'abord avec une lenteur calculée suivie, au dernier quart de tour, d'une brutale traction. Ce premier essai était rarement récompensé ; le moteur restait plongé dans une décevante léthargie. Cette passivité de la mécanique n'altérait en rien son ardeur. Prenant soudain conscience de notre présence, il nous disait d'un air entendu et confiant : "Il faut attendre que les pistons se dégomment." Mais, bien souvent, le moteur continuait longtemps à faire ainsi preuve d'une exaspérante torpeur ; n'étaient la résistance passive qu'il opposait aux sollicitations de la manivelle et le chuintement des pistons dans les cylindres, on aurait pu douter de sa présence sous le capot. Cependant, mon père s'acharnait, bandant ses muscles, rougissant sous l'effort jusqu'à ce que la fatigue le rende maladroit. Il arrivait alors que la manivelle effectuât un brusque retour comme si le moteur, soudainement irrité, avait un sursaut de révolte. Cette brutale manifestation d'hostilité ne le prenait pas au dépourvu ; il en avait prévu l'éventualité. Aussi n'avait-elle, en général, aucune conséquence physique fâcheuse car il savait lâcher prise avec une étonnante promptitude et une remarquable dextérité.

     

    (À suivre)

     

     

  • Louis Joullié - Gamineries (6)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Poursuivons, si vous le voulez bien, chers Visiteurs, la lecture des aventures de Louis Joullié, adolescent imaginatif et parfois rebelle aux interdits... de la bienséance.

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

    "Gamineries

    Nous avions treize ou quatorze ans. À soixante années de distance, le lecteur voudra bien excuser l'imprécision de ma mémoire. Nous n'éprouvions pas alors cette soif d'indépendance dont semblent souffrir les générations d'aujourd'hui, paradoxalement pressées de s'affranchir de leur jeunesse, mais il nous arrivait d'enfreindre les interdits paternels tout en reconnaissant qu'ils étaient légitimes.

    L'emploi de nos heures de liberté devait, en effet, recevoir l'approbation parentale. Pour l'obtenir, ne pas s'éloigner de la maison était la première exigence, mais cet "éloignement" variait suivant les familles.  Pour les unes, il commençait sitôt franchie l'enceinte de la cité ; pour d'autres, la gare de l'Intérêt local en marquait au nord les extrêmes limites -c'était alors, il est vrai, la banlieue de la ville-, les plus favorisés avaient le droit d'explorer les Ruffes et même d'escalader Saint-Siméon. Mais, pour tous, le sud de Pézenas était zone interdite car c'était là que l'Hérault roulait ses eaux perfides. 

     

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    Chapelle Saint-Siméon à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Dans la pratique, bien souvent, ces frontières s'ouvraient devant l'insouciance de nos jeunes années. Pour empêcher ce genre d'évasion, les parents d'un de mes camarades jugeant insuffisantes leurs défenses verbales y ajoutèrent une mesure qu'ils croyaient infaillible. Ils demandèrent à l'intéressé de se présenter toutes les heures à son domicile. Cette obligation donna lieu à un cocasse scénario.

    Le moment venu, notre ami prenait subitement congé de nous pour se rendre chez lui, en toute hâte. Dès son arrivée, du bas de l'escalier il signalait sa présence par "Hé ho, je suis là", information rassurante d'une indiscutable vérité mais dont ceux qui la percevaient ignoraient le caractère éphémère. Comment auraient-ils pu imaginer qu'à peine formulée cette déclaration allait devenir de plus en plus mensongère au fil du chemin que notre messager, d'une pédale agile, parcourait aussitôt pour venir nous rejoindre ? La famille vivait ainsi en paix pendant une heure à l'issue de laquelle un nouveau "je suis là", redevenu vrai, apportait un regain de quiétude. 

    Un été, par une journée d'accablante canicule comme en connaît souvent notre Languedoc, la tentation devint trop fort de résister à l'envie de braver la consigne la plus absolue en parcourant les sentiers secrets bordant l'Hérault.

    C'est ainsi qu'au hasard d'une de nos escapades nous découvrîmes, un jeudi, ce qui de prime abord nous apparut comme un vulgaire chiffon de couleur rouge échoué dans l'enchevêtrement des branches. Nous recueillîmes ce rescapé qui, tiré de sa léthargie, avoua sa véritable identité : c'était un maillot de bain. Son vagabondage sur les berges l'avait meurtri au point que ses bretelles n'étaient plus que deux cordons effilochés dont, pour des raisons d'esthétique, nous procédâmes à l'ablation. Le corps lui-même présentait çà et là de fines déchirures mais elles étaient si judicieusement réparties qu'elles n'affectaient en aucune façon ce que la moralité de l'époque ordonnait impérativement de dissimuler. Comme, justement, à cet endroit précis nos mensurations s'avérèrent sensiblement les mêmes que celles du précédent propriétaire, il s'adapta à chacune de nos anatomies avec l'aide, il est vrai, d'une ficelle qui, faisant office de ceinture, permit d'en parfaire l'ajustement. Il s'agissait maintenant de le mettre en lieu sûr. Il fut décidé qu'entre deux usages j'en assurerais la clandestinité. Ce bien commun trouva une cachette confortable dans le placard de mon garage sous une pile de vieux chapeaux.

    Cette découverte, en nous amenant à rester sourds à toutes les mises en garde, nous conduisit à faire un pas décisif dans la voie de la désobéissance. Nous allions oser l'impensable : nous baigner dans l'Hérault !

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    Le fleuve Hérault

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Isasza)

    L'endroit choisi pour cet exploit fut un vieux moulin dont il ne restait plus que les murs. Ils subsistent encore de nos jours, plongeant dans le fleuve leurs robustes assises, des dalles cimentées les bordent en aval tandis qu'un barrage le relie à l'autre rive. Cet ensemble baptisé "Le Tampot"* -un nom emprunté au vocabulaire viticole- provoque une retenue d'eau dont la surface plane et dangereusement rassurante cache des trous profonds, véritables gouffres. Ces lieux pleins d'attraits, mais aussi pleins de périls, justifiaient amplement les inquiétudes de nos parents et les recommandations dont ils nous accablaient.

    Mais nous n'avions cure de ces appréhensions qui, à notre âge, nous paraissaient excessives. Notre unique souci était de garder nos familles dans l'ignorance la plus totale de notre inavouable équipée. Nous avions aussi une autre préoccupation, certes d'une nature différente mais qui exigeait une réponse immédiate, celle de trouver de quelle manière trois usagers pourraient au même instant utiliser le même maillot par essence indivisible. Après réflexion, la solution suivante nous séduisit. Le premier à le revêtir devrait s'en défaire dès que son immersion lui assurerait une occultation suffisante, puis le lancer à son successeur. Ce dernier agirait de même à l'égard du troisième candidat. À l'issue du bain, les mêmes opérations se répéteraient mais en sens inverse. Cette manœuvre d'une apparente simplicité allait pourtant se révéler d'une exécution difficile.

    La mise à l'eau du premier plongeur s'effectua comme prévu ; les ennuis commencèrent quand, la tête seule émergeant du trou où il n'avait pas pied, il lui fut malaisé d'exécuter la manœuvre convenue. Le maillot paraissait avoir rétréci, il adhérait à la peau, se cramponnait aux protubérances des hanches d'où il refusait de se décrocher. L'infortuné nageur en était réduit, il est vrai, à n'utiliser qu'une seule main, les mouvements de l'autre lui étant indispensables pour maintenir son nez hors de l'eau. C'est pourtant, en désespoir de cause, ce qu'il dut faire plusieurs fois afin de repousser son récalcitrant compagnon. Mais c'était au prix d'une noyade temporaire qui l'obligeait à faire rapidement surface et du coup à interrompre son déshabillage.

     

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    "La mise à l'eau du premier plongeur s'effectua comme prévu..."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

      

    Il réussit néanmoins à décrocher l'étoffe des deux caps où elle s'agrippait et s'appliqua alors à libérer la partie encore prisonnière. Cette seconde tentative l'obligea à se livrer à des gigotements subaquatiques car le maillot collait à ses jambes avec autant d'opiniâtreté, profitant du moindre repli pour s'ancrer davantage. Il ne parvint à s'en délivrer entièrement qu'en prenant pied sur les bords du gouffre au détriment d'une émersion qui, à sa grande honte, le fit apparaître entièrement nu.

    Contrairement à notre attente, cette exhibition fut loin d'avoir les conséquences redoutées. Les quelques baigneurs qui en furent les témoins l'accueillirent avec un sourire entendu. Cette attitude enhardit celui d'entre nous qui, devant les difficultés éprouvées par son prédécesseur, s'apprêtait avec réticences à prendre le relais. Il se contenta de placer le maillot sur le devant de sa personne à la manière d'un pagne puis, le maintenant plaqué au corps, il plongea ainsi sobrement costumé. Le dernier postulant fut plus expéditif encore. Assuré de la complaisance de l'entourage, il se déshabilla à la hâte et se jeta à l'eau dans le plus simple appareil.

    Ce premier essai dévalorisa notre "trouvaille" dont la nécessité ne parut plus s'imposer. Pour autant il ne nous vint pas à l'idée de l'abandonner. C'était grâce à sa complicité que nous avions eu l'audace de nous lancer dans cette inimaginable et périlleuse aventure. Nous convînmes seulement qu'à tour de rôle chacun d'entre nous l'utiliserait. Ainsi sur trois candidats à la baignade, un au moins serait en règle avec les exigences de la morale. Nous décidâmes seulement de le laisser sur les lieux de nos exploits. Une cavité du mur fermée par un couvercle de pierre fut son nouveau domicile. Par ailleurs nous avions tellement apprécié le bien-être procuré par cette communion plus intime avec l'onde que l'un de nous nous qualifia de "tritons". Cet animal nous était inconnu mais cette appellation nous plut, sans doute à cause de son étrangeté et de sa consonance. Sur-le-champ, nous l'adoptâmes. Désormais l'envie de faire les "tritons" eut, pour nous, une signification bien précise.

    À dater de ce jour le Tampot compta trois recrues supplémentaires dans sa clientèle. Cette dernière était en général fidèle et assidue mais il nous arriva, pendant la semaine, de nous trouver seuls à profiter des commodités qu'il nous offrait. Alors, après le bain, tout en exposant notre corps au soleil, nous pratiquions des jeux qu'une présence étrangère eût interdits.

    En bonne position face aux murs du Tampot, nous nous efforcions de profaner du plus loin possible ses vénérables pierres dont l'arbitrage indiscuté et d'ailleurs incontestable permettait de classer les concurrents. L'heureux gagnant, qui était, bien sûr, celui qui avait mis entre lui et l'objectif la plus grande distance, en tirait une légitime fierté. Il voyait même dans cette victoire les heureux prémices annonciateurs d'une virilité qu'en ces temps-là il était encore loin de pouvoir mettre à l'épreuve. Cependant les capacités des candidats variant avec le moment où avait lieu la compétition, les résultats s'en trouvaient modifiés au point de promouvoir à la première place, tour à tour, chacun d'entre eux. Ainsi pouvions-nous, l'un après l'autre, augurer un avenir plein de promesses dans nos futures prestations amoureuses.

    Une variante à cet exercice permettait d'en renouveler l'intérêt. Ce n'était plus la longueur du trait qui servait de critère mais sa hauteur. Au coude à coude, dans la posture de la célèbre statuette bruxelloise, Manneken Pis-cénois, nous nous efforcions d'émerger au-dessus de la mêlée. La désignation du lauréat s'avérait cette fois fort malaisée en raison des fluctuations incessantes des forces propulsives qui tantôt assuraient une ascension rapide grâce à un débit soutenu, tantôt laissaient s'effondrer le jet qui s'éparpillait alors en décevantes gouttelettes. Parfois un coup de vent indiscret venait fausser les règles du jeu. Plusieurs tentatives de ce genre nous amenèrent finalement à décréter que, dans cette discipline, nos forces étaient d'égales valeurs. Cette conclusion égalitaire et euphorisante nous avait remplis d'un enthousiasme qui se manifesta par des cris de joie bientôt étouffés par un plongeon dans le fleuve. 

    Quand j'imagine ce que seraient aujourd'hui les résultats qu'obtiendraient les membres de la même équipe se mesurant dans une compétition analogue, je me sens, soudain, envahi par une insoutenable nostalgie...

    Cependant pour être assurés d'une totale liberté d'actions, nous nous rendions parfois près du Pont romain de Montagnac aux abords d'un autre vieux moulin.

     

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    Pont de Montagnac (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Serge Panabière)

     

    Cette berge parsemée de galets n'avait pas l'estime des connaisseurs. L'eau de faible profondeur, aux fonds caillouteux, interdisait tout plongeon. En revanche, ce site nous offrait une plage privée où nous pouvions à loisir et en toute quiétude poursuivre nos évolutions et donner libre cours à nos fantaisies.

    Hélas ! cette confiance dans la totale discrétion des lieux fut victime d'une trahison. Un après-midi où, plus "tritons" que jamais, nous nous abandonnions à nos ébats nautiques, nous nous vîmes soudain devenus la cible non d'un œil qui vous regarde à la dérobée mais d'une bonne douzaine de paires d'yeux. De la rive opposée, venue de l'école d'Aumes, petit village qui surplombe la vallée, une classe entière de garçons et de filles à l'unisson nous détaillait avec des rires, des exclamations, et même des bravos ! La déesse Artémis prenant son bain, nue avec ses nymphes, et subitement exposée au regard d'Actéon ne fut pas mise en plus cruel embarras. Le Maître prit heureusement assez vite l'initiative de venir à notre secours en détournant l'attention de sa troupe vers le véritable centre d'intérêt de cette promenade campagnarde dont le but était loin d'être aussi attrayant que le spectacle offert au milieu des eaux.

     

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    Fontaine de Diane (Artémis) et d'Actéon dans le parc du Palais de Caserte en Italie

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Twice 25)

     

    Toute honte bue, cet intermède ne tempéra en aucune façon nos juvéniles ardeurs. Peut-être avions-nous confusément le pressentiment d'être les initiateurs d'une philosophie d'avant-garde. Nous étions loin cependant d'imaginer que, sous le vocable de naturistes, des milliers d'adeptes allaient assurer la prolifération de l'espèce, lui donner ses lettres de noblesse et obtenir droit de cité. Sans nous en rendre compte, aurions-nous été des apprentis sorciers ?

    Nos rendez-vous avec l'Hérault reprirent avant la rentrée des classes dans ces derniers jours de septembre que réchauffe souvent un soleil encore estival. C'est aussi la saison des colères du fleuve quand les Cévennes en proie à des orages subits s'épanchent vers la mer et que la Lergue charrie les boues rougeâtres des terres lodévoises. Alors l'Hérault, retrouvant ses origines, redevient torrent et inonde la plaine. Sous un de ces déluges notre maillot fut arraché à sa cachette et rendu à sa vie nomade.

    Je n'ai gardé aucune souvenance de tous ceux qui, en lui succédant, ont prétendu prendre sa place. 

     

    * Un "tampot" est un trou rectangulaire cimenté et destiné à être rempli du jus de raisins soutiré des cuves. Ce jus est ensuite filtré puis pompé et amené dans une nouvelle cuve où la fermentation se poursuit.

    Notre moulin présentait en son milieu une cavité où l'eau s'engouffrait assurant ainsi la marche des différents rouages. Il faut peut-être voir là l'analogie avec un "tampot" ?

      

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    Prochainement, chers Lectrices et Lecteurs, si vous le voulez bien, nous retrouverons Louis Joullié observant son père dispensant mille soins à sa Peugeot torpédo décapotable...

     

  • Louis Joullié - "Lou rauba faïsses" (5)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Nous avons accompagné ce passionnant enseignant et écrivain dans quelques-unes des tribulations de sa vie d'adulte, mais quel enfant était Louis Joullié ? Quels traits de caractère laissaient-ils déjà présager de sa personnalité si originale, de sa perpétuelle soif de connaissance, de ses goûts culturels, de l'attention inaltérable qu'il consacrait à ses proches et à chacune des personnes qu'il côtoyait? Comment l'enfant se comportait-il dans son milieu familial et avec ses camarades de classe?

    Découvrons quelques péripéties survenues à ce petit Louis, imaginatif, hardi et fantaisiste, des aventures que l'écriture irréprochable de l'adulte nous révèle au fil des pages. 

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Lou rauba faïsses*

    * "Lou rauba faïsses" : mot à mot, celui qui vole des fagots, le voleur de fagots. 

     

    Avant la guerre, la ville de Pézenas, où je suis né, avait à son service deux stations de chemins de fer. L'une, située au sud, fut appelée en raison de sa position géographique gare du Midi ; l'autre, qui occupait un emplacement diamétralement opposé, dut à l'esprit cartésien des Piscénois de porter le nom de gare du Nord. La première appartenait au puissant réseau de la Société Nationale des Chemins de fer Français, la seconde dépendait, en partie, d'une manne départementale grossie des deniers communaux, ce qui expliquait la relative modestie de son équipement. Encore avait-elle été promue au rang de gare sur cette unique voie ferrée par ailleurs jalonnée de "lieux-dits" simplement honorés du nom de "haltes"... Cette ligne reliait la capitale du vin* à celle de l'Hérault. C'est dire si, face à sa rivale, la gare du Nord faisait figure d'entreprise familiale, à ce titre, on l'appelait aussi l'"Intérêt local" ou plus familièrement "l'Interloc".

    * Capitale du vin : il s'agit de la ville de Béziers. 

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    Ancienne gare du Nord à Pézenas (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Au début de ma carrière scolaire, j'avais de cette expression, pourtant exempte d'ambiguïté, une singulière interprétation. En guise de réponse à la mention "Directeur" inscrite sur toutes les couvertures de mes cahiers d'écolier, j'écrivais, en effet, en un seul mot "l'Intérélocal". Quelle étrange résonance cette locution avait-elle dans mon imagination enfantine pour placer ainsi les instituteurs sous la houlette du chef de gare ?

    La tutelle que, selon moi, ce fonctionnaire exerçait sur l'enseignement primaire fut de courte durée. L'"Intérêt local" prit bientôt dans mon esprit sa véritable identité au point que, vers ma douzième année, accompagné de deux autres galopins, j'allais chaque jeudi assister aux évolutions du train de la gare du Nord.

    La locomotive, surtout, nous passionnait. Elle n'avait rien de ces monstres d'acier, semblables à ceux qui circulaient déjà sur le réseau du Midi et dont la vue seule nous remplissait de frayeur. Sa face ronde surmontée d'une grosse lanterne derrière laquelle émergeait une haute cheminée coiffée d'un couvercle ridicule, sa cloche dorsale d'où jaillissait un gros sifflet lui donnaient plutôt un air bonasse. Ses deux tampons tendus comme les deux poings d'un boxeur n'arrivaient même pas à y ajouter une note d'agressivité. Seuls les va-et-vient des bielles insufflant la vie aux roues avec la précision et la régularité d'un puissant mécanisme d'horlogerie nous inspiraient un certain respect tandis que les geysers de vapeur giclant de leurs mystérieuses entrailles nous tenaient à distance respectueuse.

    Deux diables, qui paraissaient déguisés en noirs à cause des auréoles blanches qui cernaient leurs yeux, s'appliquaient à restaurer ses forces en la gavant de charbon et en l'abreuvant largement d'eau à l'aide d'un manchon de toile qui pendait d'un réservoir monté sur pilotis.

    Trois ou quatre wagons lui faisaient une suite qui était loin d'être royale. À l'intérieur, un passage central distribuait des banquettes en bois à claire-voie situées de chaque côté. Elles offraient aux voyageurs des assises rudimentaires soumises à tous les caprices du rail. La moleskine qui en recouvrait certaines permettait de faire une sélection sociale qui n'allait pas forcément de pair avec un confort amélioré. On y accédait grâce à quelques marches bordées d'une rampe donnant sur une plate-forme extérieure, solidaire du plancher. Un fourgon accrochait sa solitude au terminus du train. L'ensemble, par son aspect miniaturisé, eût paru aujourd'hui évadé d'un parc d'attractions. 

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    Train à vapeur

    (Source photographique : fr.123rf.com) 

     

    Cinq bonnes heures lui suffisaient à peine pour relier les deux extrémités de la ligne, distantes d'environ quatre-vingts kilomètres. Il faut vous dire, il est vrai, qu'à chaque gare, le train était amputé de sa locomotive. On la retrouvait, faisant la folle, au milieu d'un dédale de voies où, à coups de tampons, elle imprimait aux wagons de marchandises une poussée dont la puissance était savamment dosée. Elle paraissait prendre un malin plaisir à faire semblant de leur accorder ainsi leur indépendance au moment même où elle les contraignait à tomber dans les pièges des aiguillages. Comme dans un ballet bien réglé, ces aiguillages leur imposaient une direction obligatoire et leur assignaient une place bien précise. Elle en pouffait de rire sous sa jupe de vapeur. Cet exercice avait pourtant un nom à la consonance guerrière. On l'appelait "la manœuvre". Maintes fois répétée, elle mettait à vif les nerfs des voyageurs condamnés à une attente exaspérante.

    Mais le clou du spectacle était l'ascension de la côte des Ruffes, rude épreuve qui l'attendait à sa sortie de Pézenas.

    Au coup de sifflet impératif du chef de gare répondait, comme à regret, la sonorité plus grave de celui de la locomotive. Le mécanicien abaissait alors le levier qui libérait la pression. Dans un mouvement fait de lenteur et de contrainte, la bielle repoussée par le piston obligeait les roues à reprendre du service. Le train s'ébranlait dans le crissement de l'acier, les grincements des freins qui se desserrent, les hoquets des attelages, les chuintements des cylindres. Peu à peu, à une allure devenue plus régulière, il se rapprochait de notre poste de guet. Lentement, avec une sereine assurance, la machine arrivait à notre hauteur ; elle nous saluait de deux coups de sifflet guillerets et lançait, avec détachement, quelques bouffées de fumée qui s'effilochaient sur la campagne. Les wagons défilaient à leur tour ; les voyageurs penchaient leur buste aux fenêtres ; la vitesse réduite leur permettait de calmer leur impatience en détaillant le décor fait d'un univers de vignobles. Pendant quelques instants encore, cette avance se prolongeait, scandée par les heurts des roues aux intervalles des rails.

    Et puis, soudain, la locomotive, parvenue à mi-côte, semblait en proie à une défaillance ; sa mécanique, si vaillante au départ, s'essoufflait sous l'effort qu'elle devait consentir. Son combat quotidien était arrivé à sa phase la plus rude. Alors, la malheureuse s'acharnait, multipliant les jets de vapeur, vomissant des volutes de fumée de plus en plus épaisses et de plus en plus noires. Pour se donner du courage, mais aussi par pure fanfaronnade, elle s'époumonait à lancer d'intempestifs coups de sifflet qui lui dévoraient sa vapeur et aggravaient son épuisement au point de l'amener au bord de l'abandon.

    C'est à cet instant précis que des Piscénois, témoins oculaires à leurs dires, affirmaient qu'on pouvait assister à une scène effarante. Le chauffeur, abandonnant son poste à son coéquipier, sautait lestement de sa machine en marche sur le remblai, déboulait dans le vignoble le plus proche, s'emparait d'un fagot de sarments pris parmi ceux alignés entre les ceps, puis, avec la même rapidité, remontait sur le talus, courait sur le sentier bordant la voie pour rattraper la locomotive toujours haletante, jetait le fagot dans le tender et reprenait sa place devant le foyer. C'est ce geste incroyable que la rumeur publique avait porté à nos oreilles. C'était elle qui avait alors affublé notre tortillard -qui n'en pouvait mais - du surnom de "Rauba faïsses" car nos grands-parents, entre eux, parlaient encore la langue occitane. C'était à se spectacle étrange que nous espérions, nous aussi, assister un jour !

    Entre-temps, la locomotive continuait à grignoter les derniers tronçons de rails qui mettaient fin à son supplice. Bientôt ragaillardie par la perspective de la descente, elle réussissait à hisser jusqu'au col ses pesants compagnons de cordée et à remporter, une fois encore, sa victoire quotidienne. Alors elle s'abandonnait aux délices de la vitesse. Dans un vacarme étourdissant, elle dévalait sur l'autre versant à un rythme de plus en plus endiablé qui affolait les pistons, déboussolait les voitures et secouait les voyageurs comme de vulgaires colis. Cette impétuosité tumultueuse et désordonnée se transformait progressivement en un roulement sourd et régulier qui, peu à peu, s'apaisait dans le silence du soir. C'était, pour nous, le moment du retour chaque fois teinté de déception. L'espoir d'assister à "l'événement" dont nous rêvions s'amenuisait au fil des semaines...

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    Train à vapeur dans un paysage campagnard

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Alors une idée folle vint à l'esprit du plus âgé d'entre nous, un dessein insensé dont la hardiesse nous laissa médusés. D'un air résolu, notre camarade nous affirma qu'il se faisait fort d'accomplir un exploit comparable à celui du chauffeur de la locomotive, que, lui aussi, saurait mettre à profit la lenteur du convoi pour monter dans le fourgon de queue d'où il redescendrait avant que l'allure ne devienne trop rapide. Il parlait d'un ton si convaincu, il affichait une telle assurance qu'il nous remplit d'inquiétude. À la façon  des romans de Chevalerie qui avaient dérangé le cerveau du héros de Cervantès, l'histoire du "Rauba faïsses" semblait lui avoir enfiévré l'imagination. Sur le moment nous fîmes tout pour lui faire abandonner son projet, insistant sur les difficultés et dangers que comportait une aussi périlleuse entreprise. Mais, par la suite, nos mises en garde manquèrent de conviction et même de sincérité. C'est qu'en notre for intérieur nous brûlions d'envie d'assister à la spectaculaire démonstration qu'il se proposait de nous offrir. "Ce serait, à coup sûr, une prouesse digne de celle dont on nous a parlé, dis-je finalement, mais sa réussite exige l'agilité et l'expérience d'un acrobate de cirque !" Avec des mines de bons apôtres nous lui prodiguâmes ainsi d'autres flatteries tout aussi sournoises qui, valorisant son geste, raffermirent sa détermination.

    C'est pourquoi, le jeudi suivant, dès le début de l'après-midi, chaussé d'espadrilles pour être plus leste, notre candidat à l'aventure prit position sur le côté gauche de la voie montante, à l'endroit jugé le plus propice. Nous l'assistions de notre présence. Malgré novembre un soleil encore chaud nous prêtait son concours -notre Languedoc fait souvent piétiner l'hiver devant sa porte-. L'attente fut longue car nous avions cru prudent d'être en avance sur l'horaire ; de son côté, la manœuvre s'éternisa plus encore qu'à l'accoutumée si bien que notre fébrilité s'en trouva accrue. Le train s'ébranla enfin. La locomotive en passant devant nous lança son habituel coup de sifflet qui, cette fois, nous apparut comme un geste de défi.

    Alors, aussi tendu qu'un sportif dans les secondes précédant le signal du départ, notre intrépide voyageur s'apprêta à passer à l'action. Au moment où le fourgon arriva à sa hauteur il se mit à courir, accorda son allure à celle du train, puis de la main droite happa la rampe de l'escalier et exerça une traction sur elle tout en sautant sur la première marche. En quelques secondes il monta sur la plate-forme.

    De ce belvédère, il laissa triompher son allégresse par d'éloquentes gesticulations auxquelles répondirent des applaudissements de plus en plus nourris à mesure qu'il s'éloignait. Cependant, malgré ces ovations et ces encouragements, il jugea plus sage d'abréger son parcours. Nous le vîmes bientôt redescendre de son perchoir et reprendre contact avec le sol en ayant soin de sauter dans la direction de la marche.

    L'exécution réussie de ce tour de force nous amena à réviser le jugement prématuré et péjoratif que nous avions porté sur lui. Sa prestation était, sans doute, risquée mais la maîtrise dont il avait fait preuve méritait qu'on le félicitât, ce que nous fîmes avec un enthousiasme d'autant plus sincère et admiratif que nous nous reprochions notre duplicité et jugions bien téméraire son comportement. Nous pensions aussi que ses ambitions seraient comblées par cette éclatante réussite.

    Hélas ! les premiers mots qu'il prononça dès que nous l'eûmes rejoint, loin de mettre un point final à ses audacieuses prétentions, ressuscitèrent de nouvelles alarmes. "Je peux faire beaucoup mieux, nous dit-il. La locomotive est poussive au point que je pourrais ne descendre qu'une fois parvenu au sommet de la côte !" Cette autre foucade, il avait la ferme intention de la satisfaire dès le jeudi suivant !

    Cette fois il plaça ses deux assistants au point le plus élevé de la montée de manière à bien signaler les limites à atteindre. Quant à lui, il reprit le même emplacement déjà judicieusement choisi au moment de sa première tentative.

     

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    "La locomotive est poussive..."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

    Nous le perdîmes de vue dès le départ en raison de la légère courbe qu'épousait la voie sur ce tronçon du parcours ; ensuite sa position à l'arrière du fourgon continua à le dissimuler. Mais la locomotive, après s'être livrée à ses habituelles manifestations de défaillance dans sa laborieuse ascension, était, comme à l'ordinaire, exténuée quand elle parvint jusqu'à nous. Ces signes extérieurs de faiblesse nous laissèrent bien augurer du succès de ce second essai. Nous ne nous doutions pas combien étaient fragiles les bases de ce bel optimisme !

    En effet, dès qu'elle eut basculé sur l'autre versant, la machine à qui la descente apportait brusquement des forces nouvelles amorça avec une soudaineté et une puissance imprévues une brutale accélération. Les wagons, arrachés à leur somnolence, furent vigoureusement propulsés en avant. Avec effarement, nous les vîmes défiler à un rythme qui allait se précipitant à mesure qu'ils franchissaient le col. Quand arriva le fourgon de queue, l'allure était devenue telle que nous eûmes à peine le temps d'apercevoir notre camarade agrippé à la rampe de la plate-forme comme un marin au bastingage de son navire en perdition. Il tenta de nous faire parvenir un message qui se noya dans le tintamarre général. Nous vîmes sa silhouette s'amincir puis disparaître, emportée par cette espèce de fureur qui s'était emparée de la locomotive, comme si lou Rauba faïsses, ravi de sa capture, voulait, par ce rapt, se venger de ceux qui le brocardaient et le ridiculisaient en l'affligeant d'un sobriquet aussi saugrenu.

    Cette disparition nous laissa pétrifiés. En un éclair nous mesurâmes à quel point nous avions été fous de participer à une aventure aussi lourde de dangers. Comment, désormais, sans nous trahir et avant la tombée de la nuit, retrouver notre fugitif ?

    À la réflexion, le caractère de cette situation nous apparut moins désespéré que notre esprit désorienté ne nous le laissait entrevoir. Nous savions que la station la plus proche, la gare de Tourbes, se trouvait à peine à une distance de trois ou quatre kilomètres. Notre passager clandestin pourrait alors descendre à contre-voie pour échapper au contrôle et reprendre à pied, mais en sens inverse, le chemin parcouru. En marchant d'un bon pas, une heure devrait lui permettre d'assurer son retour. Dans cette perspective, il nous suffisait de l'attendre. Cette stratégie nous sembla d'une mise en pratique fort aisée et promise à un succès certain. Alors, rassérénés, nous nous assîmes au pied d'un talus à l'abri du vent et encore exposé aux rayons du soleil automnal. De temps en temps, pour nous persuader que cette attitude répondait à une tactique très élaborée, l'un de nous allait appuyer une oreille experte sur l'acier des rails, supposé transmettre à distance les bruits révélateurs d'une présence sur la voie. En fait cette technique n'ajouta rien à ce que nos oreilles étaient capables de percevoir d'elles-mêmes mais nous laissa croire que nous agissions comme l'eussent fait de vrais professionnels et nous permit de tromper une attente qui se prolongeait. 

     

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    L'ancienne gare de Tourbes (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Serge Panabière)

     

    Elle était même sur le point de devenir alarmante quand des appels éloignés nous parvinrent dans lesquels il nous sembla reconnaître la voix de notre camarade. Nous n'y prêtâmes qu'une attention distraite car, provenant de la direction opposée à celle où, depuis une bonne heure, nous montions une garde vigilante, ils contredisaient nos savantes supputations. Mais bientôt d'autres suivirent, prolongés et plus distincts. Cette fois il n'y avait pas à s'y méprendre ; sans aucun doute c'était bien lui. Nous nous précipitâmes à sa rencontre dans une explosion de cris de joie qui troubla la quiétude de ce coin de campagne et nous libéra d'une angoisse naissante.

    Maintenant nous nous hâtions de regagner nos pénates afin d'y précéder la nuit. Notre "rescapé" parlait d'abondance. Il nous racontait comment après les frayeurs éprouvées lors de sa descente infernale il avait pu goûter à l'agrément d'une promenade champêtre, de quelle façon, en gare de Tourbes, le hangar aux marchandises lui avait offert une sortie de secours, par quel hasard propice enfin, un commerçant des environs l'avait pris en charge et ramené à Pézenas, poussant même l'obligeance jusqu'à le déposer à la gare du Nord.

    Une difficulté restait encore à surmonter : celle de justifier notre retard auprès de nos parents. Nous avions pu, pendant notre marche, remettre de l'ordre dans nos esprits et nous composer un visage qui ne nous trahît point. Pas une seconde, en effet, nous n'avions envisagé de dévoiler les évènements que nous venions de vivre dont l'aveu eût frappé de stupeur nos familles. Un alibi, vraisemblable mais bâti de toutes pièces, répondit aux interrogations paternelles et nous assura une totale impunité.

    Je me dois, en revanche, d'avouer aux lecteurs que, par la suite, nous n'eûmes pas davantage l'occasion de vérifier l'exactitude des faits révélés et colportés par la rumeur publique. Le cheminot coupable était-il mort ignorant que la Renommée l'avait anonymement immortalisé ? Son successeur se trouvait-il dans l'incapacité de perpétuer la tradition ? En l'absence d'autres explications, devrions-nous nous résoudre à penser que ce "on-dit" était né de l'imagination de nos concitoyens qui, en bons disciples de leur grand Molière, ont toujours à l'esprit quelque plaisanterie nouvelle ?

    Étranger qu'attire le passé de ma petite ville, ne cherche pas à retrouver les décors de ce récit. Pas plus que notre vieux collège, lou Rauba faïsses n'a pu survivre aux tourbillons du monde moderne. Sa locomotive rutilante dort, comme embaumée, dans un de ces musées, temples pour adorateurs de mécaniques anciennes. Mais si tu t'élèves par les sentiers étroits de Saint-Siméon, tu apercevras dans la plaine piscénoise des chemins de terre en relief qui ne vont nulle part et, si tu flânes dans le nord de la ville, tu pourras encore découvrir la façade restaurée de la vieille gare, vestige trompeur d'une enfance envolée.

     

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    Prochainement, chers Lectrices et Lecteurs, nous retrouverons Louis Joullié pour une autre de ses aventures enfantines. 

     

  • Louis Joullié - Feux rouges (4)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

    Nous avons accompagné ce passionnant enseignant et écrivain dans quelques-unes des tribulations de sa vie d'adulte, mais quel enfant était Louis Joullié ? Quels traits de caractère laissaient-ils déjà présager de sa personnalité si originale, de sa perpétuelle soif de connaissance, de ses goûts culturels, de l'attention inaltérable qu'il consacrait à ses proches et à chacune des personnes qu'il côtoyait? Comment l'enfant se comportait-il dans son milieu familial et avec ses camarades de classe ?

    Découvrons quelques péripéties survenues à ce petit Louis, imaginatif, hardi et fantaisiste, des aventures que l'écriture irréprochable de l'adulte nous révèle au fil des pages. 

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    "Feux rouges

    En ce mois d'octobre 1927 nous étions venus en automobile au village de Conques, attirés par la réputation de son église romane et surtout par celle du "trésor" qu'elle renfermait. Nos amis de Saint-Affrique nous y avaient accompagnés.

    L'architecture de cet édifice, marquée du sceau de son époque, suscita l'admiration des grands ; les pièces d'orfèvrerie, les somptueuses chasubles et surtout la statue en or de Sainte Foy les émerveillèrent. Mon imagination d'enfant, elle, se trouva frustrée. Mes huit ans exigeaient que les trésors, pour être vrais, fussent arrachés par des pirates aux galions espagnols et retrouvés enfouis dans une île perdue. Aussi, ces pierres vénérables et les richesses qu'elles cachaient n'ont laissé dans ma mémoire que des bribes de souvenir. Seules, rebelles à l'usure du temps, sont demeurées intactes les images du voyage mouvementé qui fût le nôtre sur le chemin du retour.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron)

    L'abbatiale Sainte-Foy de Conques (Aveyron)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Velvet)

     

    Un épais brouillard nous avait fait un accueil inattendu autant qu'inopportun à la sortie de la chapelle. Il venait d'endeuiller les maisons et les rues et de les plonger dans le silence. "Voici, déclara aussitôt mon père, qui va nous obliger de prolonger d'une nuit notre séjour à Conques. Braver un temps pareil serait s'exposer à des risques inutiles." Il attendait une approbation unanime à ces propos pleins de sagesse. Cette attitude prudente fut, au contraire, jugée timorée.

    "Soyez sans inquiétude, lui répondit son ami, la route m'est très familière, ma Delage dispose par ailleurs d'un éclairage suffisamment puissant pour faire une trouée dans cette "purée de pois" ; je roulerai en tête et servirai de guide ; vous n'aurez qu'à me suivre en vous ralliant à mes feux de position arrière dont le rouge restera visible malgré le brouillard. Ce dernier, du reste, inconstant par nature, devrait se dissiper dès que nous aurons gravi les contreforts de la vallée du Dourdan."

    Ce discours plein d'assurance laissa mon père perplexe et un peu vexé. Dans l'art de conduire une automobile, il nourrissait quelque prétention et souffrait difficilement qu'on le conseillât en ce domaine. Cependant, son amour-propre aidant, il finit par se résigner à cette proposition mais il exigea qu'on établisse une liaison entre les deux conducteurs, pendant le trajet, grâce à des signaux sonores codés. À cette époque, les seuls instruments susceptibles de remplir cet office étaient des plus rudimentaires. Le choix se limitait au klaxon et à la trompe. Mon père opta pour ce dernier "émetteur" qui avait, à ses yeux, le grand avantage de ne pas "tirer sur les accus", organes qu'il entourait de soins quotidiens et dont il ménageait les forces, les jugeant vitales pour la bonne marche du moteur.

    D'un commun accord on convint que deux appels de trompe successifs inviteraient le chauffeur de la voiture de tête à modérer son allure ; plusieurs lui commanderaient impérativement de stopper car ils signifieraient que la voiture suiveuse était en butte à de graves difficultés ; enfin un seul assurerait le départ simultané des deux véhicules et, en cours de route, témoignerait du bon déroulement des opérations. Le simple fait d'obtempérer à ces signaux serait une preuve de leur bonne réception. Ces dispositions, jugées assez complexes, furent bien précisées et plusieurs fois verbalement répétées afin d'éviter qu'elles ne demeurent confuses dans l'esprit des deux protagonistes. On décida même de procéder, au moment du départ, à des essais afin de s'assurer que la mise en pratique ne laissait apparaître aucune faille dans la stratégie adoptée.

    Tandis que se déroulaient ces préparatifs, la nuit était, peu à peu, devenue l'alliée du brouillard. La visibilité était presque nulle. De plus en plus, cette entreprise apparaissait à mon père comme une téméraire aventure. Mais il connaissait la réputation de conducteur éprouvé qu'il avait acquise et il tenait à la défendre. En présence de circonstances difficiles, il ne voulait pas donner aux siens et à ses amis l'impression de se dérober bien qu'il demeurât convaincu de contrevenir, cette fois, à la plus élémentaire prudence.

    Derrière l'aristocratique Delage à la stature imposante, à l'orgueilleuse calandre et aux phares dominateurs, silhouette falote notre petite Amilcar nous attendait, résignée et un peu penaude. Mon père fit asseoir sa famille sur la banquette arrière. Pressés les uns contre les autres, une bonne couverture de laine sur les genoux, nous étions prêts à affronter "l'adversité". Lui-même se coiffa de son casque de cuir souple muni d'une mentonnière ; il lui protégeait les oreilles et mettait une note bizarrement sportive sur le classique pardessus dont il était revêtu. Mais nous étions habitués à ce protège-tête adopté dans les grands moments et qui, par la suite, avait cessé de nous étonner.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron)

    Amilcar CGS3 (torpédo), 1927

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Tamorlan)

     

    Contrairement à son habitude, le moteur de l'Amilcar se montra d'une rare docilité. Il accepta curieusement de se mettre en marche en nous dispensant des caprices d'un allumage lunatique auxquels, par temps de pluie, il nous avait accoutumés. Pendant qu'il s'échauffait, son propriétaire frotta énergiquement avec une peau de chamois, élément de la trousse de secours, les vitres des phares et les deux faces du pare-brise, puis il s'installa au volant, donna quelques coups d'accélérateur, enfin tourna la commande d'éclairage. Les deux faisceaux lumineux qui d'ordinaire dévoilaient l'image de la route parurent se diluer dans une masse floconneuse qui leur ôtait tout pouvoir. Seuls deux points d'un rouge pâle flottaient dans cette atmosphère blanchâtre comme des objets en apesanteur. C'étaient ces chancelants repères qui allaient servir de pilotes auxquels notre chauffeur devrait accorder une confiance aveugle.

    Bien à contrecœur mon père pressa la poire de la trompe. La sonorité inattendue d'un klaxon lui fit un écho assourdi. Les deux voitures s'enfoncèrent de concert dans cet étrange décor avec quelques toussotements agrémentés des criardes récriminations de la boîte à vitesses, fantaisies propres aux mécaniques de cette époque au moment d'un démarrage à froid. Mais ces tracasseries faisaient partie d'un rituel accepté d'avance par ces passionnés du volant et d'ailleurs largement compensé d'ordinaire par l'exaltante joie de conduire. Les essais projetés eurent lieu dès la sortie de Conques. Il confirmèrent l'efficacité des mesures envisagées tout en permettant aux moteurs de parfaire leur mise en train.

    Une dizaine de kilomètres furent parcourus à l'allure d'un cheval au trot. En dépit, en effet, des phares spéciaux dont il disposait et de sa parfaite connaissance des méandres de la route, le conducteur qui ouvrait la voie éprouvait parfois quelques difficultés à jouer son rôle d'éclaireur. De son côté, celui qu'il entraînait à sa suite était tenu de se maintenir à une distance telle qu'il ne perdît point de vue les balises rouges sans, pour autant, encourir le risque d'une collision en cas d'arrêt brutal. À l'arrière, tous nos sens aux aguets, nous vivions intensément ces périlleuses manœuvres sans souffler mot et surtout sans rien laisser paraître de nos émotions.

    Soudain, les deux taches rouges cessèrent de n'être que deux immatériels feux follets : la malle, puis la lunette, enfin les ailes arrière de la Delage se dessinèrent dans le noir comme des images sur un écran de cinéma. Cette apparition ne fut, hélas ! que passagère ; elle disparut avant même que nous ayons pu nous réjouir de cette rassurante éclaircie. Puis elle se mit à jouer à cache-cache au gré d'un brouillard qui, tantôt s'effilochait en écharpes échevelées et traversait la route comme pourchassé par le souffle d'un mauvais génie, tantôt redevenait dense, noyant le paysage dans la lumière laiteuse des phares et rendant inefficaces les va-et-vient de l'essuie-glace qu'une main diligente actionnait de l'intérieur.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron),amilcar (torpédo) 1927

    Delage DI (1923 - 1928)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Arnaud 25)

     

    Notre chauffeur qui, jusque-là, en faisant varier -suivant les conventions- le nombre de signaux sonores, avait su dominer le comportement versatile des éléments, donna soudain des signes d'impatience. Sans nous prévenir, il lança une série d'appels énergiques qui eurent pour effet de ralentir puis de stopper avec un remarquable ensemble la marche des deux véhicules en même temps qu'ils suscitèrent chez les passagers une légitime inquiétude. Les deux conducteurs, ayant mis pied à terre, eurent un bref entretien à l'issue duquel mon père nous déclara : "Soyez sans crainte mais remontez votre couverture jusqu'au menton car, pour mieux y voir, je suis obligé d'ouvrir une fenêtre." Il entreprit effectivement d'enlever l'épaisse feuille de mica qui, sertie dans un cadre de fer, lui-même fiché dans la portière avant, assurait une protection latérale, au demeurant très approximative, contre les rigueurs du temps. Après quoi il reprit le volant et, par l'ouverture ainsi pratiquée, pencha le buste au-dehors comme le font les chauffeurs de locomotives à vapeur, puis il donna le signal du départ et reprit bravement la route. 

    C'est alors que chut sur ma figure la goutte d'eau familière quoique, en ces circonstances, inattendue. Elle était comme d'habitude le prélude à une défaillance du couvre-chef de l'Amilcar. Nous savions, en effet, que la moleskine de la capote n'opposait qu'un fragile rempart aux précipitations célestes. Tout au plus supportait-elle sans faiblir une giboulée printanière. Une averse de quelque durée la rendait inopérante ; en conflit avec un orage, elle n'offrait plus qu'une défense symbolique ne laissant aux passagers qu'une seule planche de salut : celle de trouver au plus vite un toit hospitalier. La neige l'eût meurtrie au point de l'anéantir mais elle ne subit jamais l'infortune de l'affronter car, dans nos sorties hivernales, nous n'allions que très rarement au-delà de nos frontières héraultaises. Ce soir-là, le brouillard lui avait imposé une guerre d'usure. S'introduisant insidieusement dans ses craquelures, il avait imbibé les fibres de coton dont elle était faite pour réapparaître sous forme de candides gouttelettes qui, peu à peu, s'alourdissaient et profitaient du moindre cahot pour s'écraser à l'intérieur.

    enfance de l'enseignant et écrivain louis joullié,abbatiale romane sainte-foy à conques (aveyron),amilcar (torpédo) 1927,delage di 1923 - 1928

    "Nous savions, en effet, que la moleskine de la capote n'opposait

    qu'un fragile rempart aux précipitations célestes."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    "Surtout ne touchez pas à la capote, nous criait dans ce cas-là mon père, nous serions vite "inondés"." Cette terrifiante éventualité, qui paraissait hautement probable tant elle était dite avec autorité, avait vivement impressionné ma jeune sœur. Aussi, dès que l'eau commençait à s'infiltrer, elle cherchait refuge dans les bras maternels en s'écriant : "C'est l'inondation, c'est l'inondation qui arrive !" Devant son désarroi et désobéissant aux consignes paternelles, je ne pouvais résister à l'envie d'appuyer mon pouce sur les gouttes en formation. J'étais convaincu de les éliminer ainsi, dès leur naissance, par je ne sais quelle magie. Il est vrai qu'elles faisaient semblant de disparaître sous la pression de mon doigt mais c'était pour s'étaler perfidement sous la surface de la toile qu'elles rendaient, au contraire, encore plus vulnérable. Ma mère mettait rapidement un terme à tous ces "débordements". Elle déployait un parapluie campagnard qui, lui aussi, faisait partie de l'appareillage de secours. Nous nous serrions sous sa corolle qui s'épanouissait paradoxalement sous la capote et détournait de nous l'invasion des eaux. Rassurés par sa présence, bien au chaud sous la couverture, ma sœur et moi nous laissions gagner par le sommeil, confiant égoïstement au pilote la charge de nos destinées. 

    Ce fut aux approches de Rodez qu'un arrêt brutal de la voiture me ramena à la réalité. Une odeur de tissu roussi avait envahi l'habitacle. J'eus à peine le temps d'en prendre conscience que déjà mon père, alerté avant moi, avait coupé le contact et s'était précipité vers le capot dont il avait replié une aile. J'entendis une exclamation de dépit suivie d'un chapelet de reproches assez vifs qu'il s'adressait à lui-même, tandis qu'à la lueur d'une lampe, il extirpait, toute fumante et noircie en son milieu, "la" couverture, celle dont, à l'arrêt, il recouvrait méticuleusement le moteur pour le préserver des méfaits du froid et de l'humidité. Cette précaution expliquait la complaisance dont sa machine voulait bien faire preuve au moment où elle reprenait du service. Grâce à elle, ce soir-là, malgré le brouillard, pistons et bougies oubliant leur mésentente coutumière s'étaient mis d'accord dès les premières sollicitations de la manivelle. Encore fallait-il qu'il pensât à retirer cette laine douillette qu'une étincelle vagabonde, avec la complicité de la chaleur, pouvait transformer en dangereux brûlot ! Il est vrai que trop de préoccupations avaient accaparé l'attention du chauffeur au moment de prendre la route. Aussi bien cette faute n'était-elle pas sans excuse. Cependant, dans sa hâte à stopper les graves conséquences qui pouvaient en résulter, il avait complètement oublié d'avertir son "coéquipier" en lui adressant les signaux convenus. Ce dernier, ignorant le "drame" que nous vivions, avait poursuivi sa marche emportant avec lui ces fameux feux rouges garants de notre salut.

    Leur disparition passa, sur le moment, inaperçue tant avait été vive notre émotion. Nous prîmes cependant très vite conscience de notre isolement qu'aggravaient le silence et la présence opiniâtre d'un brouillard soucieux de démentir nos prévisions. Mon père partageait notre anxiété bien qu'il n'en voulût rien laisser paraître. Dans ces cas-là, pour la masquer, il nous jouait la comédie de la colère. Feinte au départ, elle prenait sous l'effet des mots et l'enflure du ton des accents de sincérité puis finissait par être véritablement ressentie. Tout en continuant à maudire ceux qui l'avaient amené à entreprendre cette folle équipée, il redonna vie à son moteur d'un geste brusque puis, une fois assis, claqua la portière avec humeur. Vainement ma mère tenta de calmer cette irritation en se déclarant certaine que nos amis nous attendaient, non loin de là, s'interrogeant eux aussi avec angoisse sur les raisons d'un arrêt dont ils n'avaient pas été avertis. Le buste au-dehors, scrutant la route, tirant profit de la plus faible clarté, voyageur égaré au milieu d'une nature hostile, notre chauffeur tendait tous ses efforts à la recherche de ces fameux repères indispensables à notre sécurité.

    Il n'eut, en effet, qu'à parcourir deux ou trois cents mètres pour qu'au détour d'un lacet réapparaissent les bouées salvatrices soudainement ressuscitées, enfonçant dans le manteau de brouillard leurs marques rouges qui semblaient attendre. Nous saluâmes ces retrouvailles par des applaudissements et des cris de joie tandis qu'oubliant sa rancune, mon père pressait la poire des deux mains, lançant une salve de coin-coin triomphants qui transgressaient avec allégresse les règles inscrites au protocole. Cependant, avant que nous ayons pu les rejoindre, elles s'éloignèrent lentement coupant court à notre désir de narrer notre mésaventure et de justifier ainsi notre retard. Cette hâte à poursuivre la route nous intrigua et attiédit notre enthousiasme. Néanmoins nous reprîmes docilement notre place dans leur sillage. Nous étions convenus de marquer un temps d'arrêt à Rodez. Cette halte allait nous permettre de faire, dans une atmosphère plus favorable, l'odyssée de nos tribulations. Déjà, des lumières éparses, semblables à de grosses boules neigeuses, indiquaient que nous avions atteint les faubourgs de la ville.

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    L'entrée de Roanne (Loire)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : BAY)

       

    C'est alors que, venant en sens inverse, les phares d'une voiture balayèrent la route de leurs puissants faisceaux. Surpris par ce soudain éblouissement, les conducteurs immobilisèrent leurs voitures. Ce que nous vîmes, dans ce bref éclair, nous laissa médusés. Carrosse devenu citrouille, l'arrogante Delage et son brillant équipage s'étaient transformés en une fourgonnette chargée de pommes de terre ! C'était elle qu'en cette fin de parcours nous avions suivie avec une grande docilité.

    Cette métamorphose eût pu nous faire croire que nos amis avaient été les victimes du pouvoir incantatoire d'une de ces sorcières qui, comme chacun sait, hantent la montagne quand le brouillard devient complice de la nuit et la remplit de mystères. Mais, dans l'automobile qui venait de nous envelopper de son tourbillon de lumière, nous reconnûmes celle de nos impétueux Aveyronnais. Elle nous croisa puis revint vers nous dans une débauche de coups de klaxon que nous interprétâmes comme autant de signes de reconnaissance et de joie -bien qu'au départ leur signification n'ait pas été numériquement codée-. Ce bruyant concert fut suivi de chaleureuses embrassades au grand ébahissement du chauffeur de la fourgonnette qui, descendu de son véhicule, s'évertuait à comprendre le sens de ce remue-ménage et de ces intempestives effusions. Ce fut pire quand il se vit l'objet de chaleureux remerciements et d'amicales poignées de mains dont la justification lui était, et pour cause, totalement incompréhensible.

    Au demeurant nous avions tous hâte de connaître les détails de ce curieux imbroglio. Ils nous furent dévoilés au moment du dîner qui rassembla tous les acteurs de ce qui n'était, en définitive, qu'un prosaïque et cocasse chassé-croisé.

    Débouchant d'une voie secondaire au moment où nous approchions de l'embranchement, la fourgonnette avait marqué un temps d'arrêt avant de poursuivre sa route dans la direction de Rodez, substituant le rouge de ses lanternes arrière à celui de sa noble devancière. Cette dernière, en l'absence de tout appel, avait, quelque temps, fait "cavalier seul" avant de repartir à notre recherche. Une autre raison, cependant, justifiait notre méprise. Nous n'imaginions pas, en effet, que d'autres fussent assez fous pour courir les routes dans des conditions climatiques aussi abominables.

    Est-il utile d'ajouter que Rodez fut, jusqu'au matin, le terminus de notre voyage de retour ? Tout le monde, même, convint qu'il eût bien mieux valu, à Conques, se ranger au point de vue de mon père. Ce dernier fut sensible à ce revirement d'opinion qui, bien que tardif, rendait justice à la valeur de son jugement. Il fit preuve, néanmoins, d'une modestie d'autant plus grande que, dans son for intérieur, il ne lui déplaisait pas d'avoir enfreint son habituelle prudence. Il savait qu'il venait d'enrichir d'un épisode appelé à devenir légendaire les annales de sa vie d'automobiliste." (Louis Joullié)

     

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    Prochainement, si vous le souhaitez, chers Lectrices et Lecteurs, Nous vous présenterons un autre récit de Louis Joullié.

     

  • Carl Spitzweg, poète et peintre romantique allemand

     

    Carl Spitzweg (1808-1885) est un poète et peintre romantique allemand. Il est considéré comme l'un des représentants majeurs de la période Biedermeier, style de peinture et des arts décoratifs s'adressant aux classes moyennes, en Allemagne et en Autriche, de 1815 à 1848 où, pendant ces années, les artistes se tournent vers les sphères privées de la famille et du foyer.

     

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    Autoportrait de Carl Spitzweg (vers 1840)

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Carl Spitzweg est né en 1808 à Germering, en Bavière. Son père est entrepreneur et sa mère est la fille d'un riche commerçant de fruits de la région de Munich. Carl Spitzweg suit des études de pharmacie, de botanique et de chimie à l'Université de Munich.

    Son talent pour la peinture se manifeste très tôt, mais il s'installe en tant que pharmacien en 1832. Il consacre avec passion son temps libre à la peinture, copie à la Pinacothèque de Munich les toiles des maîtres hollandais. Un an plus tard, la peinture devient son activité principale. Il réalise des tableaux de petit format avec des scènes de vie quotidienne de la petite bourgeoisie qu'il dépeint avec minutie et humour. Il peint aussi des paysages auxquels il apporte un caractère sentimental rappelant le Romantisme.

    Il devient membre de l'Association artistique de Munich en 1835.

    Carl Spitzweg se lie d'amitié avec le peintre autrichien Moritz von Schwind (1804-1871), surnommé le "peintre à poète", dont le génie est aussi lyrique. 

    Il voyage en Dalmatie, à Venise,  à Prague où il fait la connaissance de peintres de genre tchèques, à Londres où il rencontre des paysagistes anglais et à Paris les peintres de Barbizon. En France, il est accompagné de Carl Happel (1819-1914), peintre de genre et caricaturiste allemand.

    Il écrit aussi des poèmes dans le dialecte local et dessine pour des revues.

     

    Carl Spitzweg meurt en 1885, à Munich (Allemagne) d'une attaque cérébrale. Il est inhumé dans l'ancien Cimetière du Sud à Munich.

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    La tombe de Carl Spitzweg à Munich

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Rufus46)

     

    Sources biographiques :

    Wikipédia

    Pierre VAISSE, "SPITZWEG Carl - (1808-1885)", Encyclopædia Universalis http://www.universalis.fr

    http://www.larousse.fr/encyclopedie/

     

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    Dans mes Albums d'Arts :

     

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    Le Pauvre Poète (1839) par Carl Spitzweg

    (Source : Wikimedia Commons. Auteur : Yelkrokoyade)

     

    Le Pauvre Poète (Der arme Poet) (1839) par Carl Spitzweg 

    Bonnet de nuit, plume d'oie au coin des lèvres, jambes repliées sous une couverture, en position semi-couchée contre un volumineux oreiller, des feuillets dans une main, l'autre main comptant peut-être les pieds d'une versification idéale, matelas posé à même le sol, le Pauvre Poète, à l'abri des intempéries dans sa mansarde, semble se moquer de tout ce qui n'est pas son Art.

    Au-dessus de sa tête, un parapluie suspendu à un fil invisible, ou bien tenu ouvert par la secourable et compatissante Muse allemande de la Poésie (dont j'ai vainement cherché le nom), protège le poète de toute fuite qui envisagerait avec malice de délayer l'encre de ses vers inspirés.

    Au premier plan, des feuillets abandonnés au bord de l'ouverture noirâtre d'un poêle éteint attendent, humiliés, leur triste sort.

    Des piles de livres, à portée de main, peut-être les seuls amis du misérable poète, patientent, fidèles et intemporels...

     

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    Gnome regardant le train (vers 1848) par Carl Spitzweg 

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Gnome regardant le train (vers 1848) par Carl Spitzweg 

    Carl Spitzweg s'imagine peindre à l'intérieur d'une grotte que la Nature a sculptée dans une roche rougeâtre au flanc d'une colline dominant un village, au loin.

    À l'entrée de cette grotte bordée de branchages verdoyants, où s'entrecroisent des racines d'arbres, un gnome, mains dans le dos, contemple une locomotive, avec ses wagons, rejetant une vapeur inopportune tandis qu'elle avance vers le village ensoleillé, blotti sous un ciel bleu parsemé de nuages laiteux.

    Le gnome, longue barbe, manteau à capuchon brun-rouge se confondant avec les parois de la grotte, bottines effilées, semble plongé dans une profonde méditation née de l'anachronisme de cette vision: lui, personnage des légendes et des contes, confronté au "modernisme" du train... 

     

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    Le Rat de bibliothèque (vers 1850) par Carl Spitzweg

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Le Rat de bibliothèque (Der Bücherwurm) par Carl Spitzweg, vers 1850

    Dans une vaste bibliothèque aux rangées interminables, un homme voûté, juché sur un escabeau de grande taille, lit, le nez sur les pages, l'ouvrage qu'il tient dans sa main gauche. Trois autres livres, un dans sa main droite, un deuxième coincé sous son bras gauche et le troisième entre ses genoux, attendent d'être rangés dans la section "Métaphysique".

    Le rat de bibliothèque porte une redingote d'où émerge, d'une basque, un tissu blanc car le bibliothécaire, homme soigneux, dépoussière les précieuses œuvres dont il est le gardien. Sa mine est renfrognée malgré le rayon de lumière qui l'éclaire afin de l'aider dans sa gigantesque tâche, mais l'homme paraît entièrement absorbé, partagé entre lecture et classement de cette abondance de trésors culturels.

    Un globe terrestre, dont le support reste invisible ainsi que le sol de la bibliothèque, laisse présager de l'immensité de la salle.

    Carl Spitzweg apporte souvent une touche ironique à la conception de ses toiles en caricaturant des personnages indifférents aux évènements extérieurs et dont les pensées semblent centrées sur la passion, le but de leur existence : la culture, l'art... 

     

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    La Lettre d'amour clandestine (vers 1860) par Carl Spitzweg

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    La Lettre d'amour clandestine (Der abgefangene Liebesbrief) par Carl Spitzweg (vers 1860)

    Deux fenêtres, ouvertes sur la façade couleur sable et agréablement ornée d'un immeuble, attirent l'attention grâce à un étrange spectacle. Un étudiant reconnaissable à sa casquette, facétieux -et amoureux-, a attaché une lettre à une ficelle qu'il laisse couler d'une main jusqu'à la fenêtre de l'appartement situé à l'étage inférieur, tandis que de l'autre main il tient un livre.

    La missive est destinée à une jeune femme, occupée à une activité manuelle à sa table de travail. Mais la destinataire de cette lettre d'amour ne lève pas les yeux de son ouvrage. En revanche, une autre femme, parente ou peut-être gouvernante, portant une coiffe, debout devant la fenêtre, regarde, bouche bée, cette lettre qui ose prendre un chemin si particulier et faisant fi du facteur !

    Le message poursuit sa descente, passe devant les trois rideaux ornant coquettement la fenêtre, hume les plantes d'une jardinière dont les fleurs grimpent le long des volets verts. À droite, un couple de pigeons s'intéresse aux habitants de la maison et des pots de fleurs semblent en équilibre instable sur le rebord d'une fenêtre. 

    Dans la Lettre d'amour clandestine, Carl Spitzweg s'amuse, une fois encore, à éclairer la scène d'un rayon de soleil, jouant ici avec les ombres de la ruelle. 

     

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    Prochainement, chers Lectrices et Lecteurs, si vous le souhaitez, nous retrouverons Louis Joullié, enseignant et écrivain captivant, pour la suite de ses aventures. 

     

     

  • Gilbert Bordes, l'écrivain-luthier, romancier de l'Histoire et de la ruralité

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    Gilbert Bordes lors du "Livre sur la Place", à Nancy, en 2011

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Ji-Elle)

     

    Gilbert Bordes, écrivain français, est né en 1948 à Tulle, dans la Corrèze. Sa jeunesse se déroule à Orliac-de-Bar (Corrèze). Il est actuellement installé dans la région parisienne. Son épouse est professeur de français et de latin.

    Tout d'abord instituteur, puis journaliste et chroniqueur radio, il se consacre ensuite à l'écriture et à une autre de ses passions, la lutherie.

    Gilbert Bordes est un romancier qui excelle à faire pénétrer le lecteur dans la vie et l'âme des familles de nos campagnes, âprement jalouses de leur sensibilité, de leurs émotions qu'elles cachent souvent sous des apparences rugueuses et dures.

    Le talent de cet écrivain est tel qu'il lui permet aussi bien d'entraîner le lecteur au cœur de poignants sujets de la société contemporaine que dans une comédie de mœurs lorsqu'il ne l'attire pas dans l'un de ses romans historiques.

    Après la disparition de "l'École de Brive" -courant contemporain du roman de terroir- dont ils étaient membres, Gilbert Bordes et trois autres écrivains, Claude Michelet, Jean-Guy Soumy et Yves Viollier, créent la "Nouvelle École de Brive" qui aborde tous les sujets. Leurs personnages ne sont pas fixés dans leur terroir mais se transportent sur tous les continents.

    Plusieurs des livres de Gilbert Bordes ont été adaptés pour la télévision.

    Concernant sa passion pour la lutherie, il écrit :

    "J'ai construit mon premier violon quand j'avais douze ans. Depuis, je cherche une voix de lumière entendue dans une autre vie. Tout nouvel instrument s'en rapproche un peu plus sans jamais l'atteindre." (Gilbert Bordes)

    Sites : http://gilbertbordes-luthier.fr/

               https://www.youtube.com/

               http://blog.radioclassique.fr/olivierbellamy 

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    Œuvres :

     

    1981. Beauchabrol (Jean-Claude Lattès ; 1990, Lucien Souny) 

    1983. Barbe d'Or (Jean-Claude Lattès ; 1992, Lucien Souny)gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français

    1989. L'Angélus de minuit (Robert Laffont)

    1990. Le Roi en son moulin (Robert Laffont)

    1991. La Nuit des hulottes (Robert Laffont). Prix RTL-Grand Public, 1992. Grand Prix littéraire de la Corne d'Or limousine, 1992

    1992. Le Porteur de destins (Seghers). Prix des Maisons de la presse, 1992

    1993. Les Chasseurs de papillons (Robert Laffont). Prix Charles-Exbrayat, 1993

    1994. Un Cheval sous la lune (Robert Laffont)

    1994. Le Chat derrière la vitre. Nouvelles (L'Archipel)gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français

    1995. Ce Soir, il fera jour (Robert Laffont). Prix Terre de France, La Vie, 1995

    1996. L'Année des coquelicots (Robert Laffont)

    1997. L'Heure du braconnier (Robert Laffont)

    1997. Rentrées des classes (Robert Laffont)

    1998. La Neige fond toujours au printemps (Robert Laffont)

    1998. L'Or du temps (collab., Robert Laffont)

    1999. Les Frères du diable (Robert Laffont)gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français

    1999. Un Jour de bonheur (Robert Laffont)

    2000. Lydia de Malemort (Robert Laffont)

    2001. Le Silence de la Mule (Robert Laffont)

    2001. Dernières Nouvelles de la Terre (Anne Carrière)

    2001. Des Maisons au cœur (Robert Laffont)

    2002. Le Voleur de bonbons (Robert Laffont)

    2002. Lumière à Cornemule (Robert Laffont)gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français

    2003. Des Enfants tombés du ciel (Robert Laffont)

    2003. Une Vie d'eau et de vent (Anne Carrière)

    2004. La Couleur du bon pain (Robert Laffont)

    2005. Les Colères du ciel et de la terre (Robert Laffont)

                 1. La Montagne brisée 

                 2. Le Dernier Orage

    2006. Juste un Coin de ciel bleu (Robert Laffont)

    2006. Les Âmes volées (Fayard)

    2006. Et l'Été reviendra (Robert Laffont)

    2007. Nous irons cueillir les étoiles (Robert Laffont) gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français,gilbert bordes écrivain-luthier,la disparue de saint-sauveur par gilbert bordes,barbe d'or par gilbert bordes,massif des monédières,la rivière vimbelle dans la corrèze

    2007. La Peste noire (XO) 

                 1. La Conjuration des lys

                 2. Le Roi chiffonnier

    2007. Le Chemin de Peyrelongue (Libra Diffusio)

    2008. La Malédiction des louves (Robert Laffont)

    2009. Les Enfants de l'hiver (XO Éditions)

    2010. Les Secrets de la forêt (Robert Laffont)

    2010. La Maison des Houches (Belfond)

    2011. Le Chant du papillon (Belfond)gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français,gilbert bordes écrivain-luthier,la disparue de saint-sauveur par gilbert bordes,barbe d'or par gilbert bordes,massif des monédières,la rivière vimbelle dans la corrèze

    2011. Le Cri du goéland (Belfond)

    2012. Le Barrage (Belfond)

    2012. La Tour de Malvent (Belfond)

    2013. La Rebelle des sentiers de Lure (Belfond)

    2013. Un Violon sur la mer (XO)

    2014. La Mémoire au cœur (Belfond)

    2015. Les Vents de la liberté (XO)

    2015. La Disparue de Saint-Sauveur (Belfond)gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français,gilbert bordes écrivain-luthier,la disparue de saint-sauveur par gilbert bordes,barbe d'or par gilbert bordes,massif des monédières,la rivière vimbelle dans la corrèze

    2016. L'Enfant de Loire (Belfond)

     

    (Source bibliographique : Wikipédia)

     

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    Dans mes Carnets de Lecture :

     

    gilbert bordes écrivain,gilbert bordes écrivain français,gilbert bordes écrivain-luthier,la disparue de saint-sauveur par gilbert bordes,barbe d'or par gilbert bordesBarbe d'Or par Gilbert Bordes. Roman (Lucien Souny, 1992)

    "Les amours d'enfance laissent des traces au cœur des êtres...

    Hélène a aimé Barbe d'Or. Après son départ, elle épousera un notaire de Tulle, mais le retour de l'artiste va ranimer la flamme à peine enfouie. Barbe d'Or s'endette, s'entête et s'alcoolise chaque jour [...]

    Qu'adviendra-t-il de La Chamenade, cette terre enviée malgré la malédiction sourde dont elle est porteuse ? Qu'adviendra-t-il de ces êtres pétris de passions muettes dans un décor magique ? Aucun doute : le retour de Barbe d'Or met le feu aux poudres..." (Extrait de la quatrième de couverture)

     

    "Gilbert Bordes a trouvé sa voie dans le roman. C'est maintenant un chartreux de la plume au style monacal et sobre. Les paysages de la Corrèze constituent le cadre et l'écrin pour des personnages agités par des passions secrètes." (Éditions Lucien Souny) 

     

    "Certaines terres sont maudites. Elles distillent leur venin à ceux qui les approchent, détruisent ceux qui les convoitent ou les possèdent. [...]

    Te souviens-tu de la première fois que nous avons vu le hameau ? Nous étions entre Tulle et Naves. Un cirque immense, bleu, caché derrière les Monédières... Au milieu un éperon raide, droit entre deux rivières. C'était Saint-Laurent. Planté au-dessus des précipices, avec des pentes que les paysans d'autrefois avaient taillées en escaliers.

    Là nous attendait la belle et maléfique Chamenade. Je l'ai achetée sans écouter cette vieille paysanne ratatinée, la Maurine, qui m'a dit : "Le mauvais œil est sur ce domaine... Il ne faut pas rire : c'est ainsi depuis toujours !" J'ai cru qu'elle voulait me décourager avec cette superstition de paysan.

    Le soleil m'avait un peu grisé. Pour arriver ici, on avait suivi la route en lacets entre deux précipices. Un véritable manège... Deux cigales évadées du Midi chantaient sur un vieux noyer... Il en vient parfois butter contre les pentes de Saint-Laurent, les étés chauds... Elles donnent aux soirées quelque chose qui n'existe pas ailleurs." (Extrait) 

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    Le sud du massif des Monédières (Corrèze)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Babsy)

     

    Au rythme de récits écrits sur un cahier tenu par le père de Barbe d'Or, narration destinée à son fils qu'il aime d'un amour exclusif, étouffant, récits où le vieil homme décrit sa solitude, ses souffrances et l'espoir du retour de son enfant, Gilbert Bordes fait partager au lecteur la vie des paysans, leur attachement au travail de la terre, et parfois leurs projets tortueux pour reprendre possession de propriétés perdues par leurs ancêtres.

    Les gens de Saint-Laurent sont décrits en termes extrêmement imagés. Parmi eux, les plus jeunes haussent les épaules quand les aïeux tentent de redonner vie aux croyances ancestrales ou évoquent la malédiction de la Chamenade. Cependant Barbe d'Or est de retour.

    "Il n'est plus cet adolescent fragile qui roulait dans les herbes avec Hélène. Le voilà homme, le visage large, auréolé de la lumière de sa barbe et de ses cheveux..."

    Barbe d'Or a allumé toutes les lampes de la maison de maître du domaine de la Chamenade. Au pied de l'escalier, il joue du violon à la nuit.

    Son père, "M. Wulrich ne croyait pas à ce prodigieux talent et disait ouvertement qu'il s'agissait d'une aptitude tout à fait ordinaire. Seuls les paysans et les oiseaux de Saint-Laurent pensaient le contraire..."

    "Là-haut, devant les lumières, l'ombre mêlée de l'homme et du violon s'anime. Les insectes se taisent. La lune s'arrête, se coince entre deux nuages. Le bruit du ruisseau de Vidié disparaît. [...] La nuit se gonfle d'une musique transparente, gaie, légère, énorme, puissante, aérienne, une musique qui n'en finit pas de vibrer, d'imprégner l'air, d'illuminer la nuit. Elle saute d'une note à l'autre, cabriole des graves aux aigus puis pleure, pleure avec une justesse que personne ne saurait expliquer. Un chant comme on croyait qu'un violon ne pouvait pas en faire, une mélodie qui coule mieux que l'eau de la Vimbelle, plus douce qu'un fruit de septembre et parfois aussi amère que ces pommes "Belles de Juillet" très grosses et mûres à la saison des foins, en même temps que les dernières cerises." (Extrait)

     

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    La Vimbelle, rivière de la Corrèze, au lieu-dit La Moune

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Avocat jean)

     

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    Lumière à Cornemule par Gilbert Bordes. Roman (Éditions Robert Laffont, 2002)

    "Il y a tout juste un siècle [...], les huit cents habitants de Cornemule, gros bourg corrézien, ne s'éclairent qu'à la chandelle et à la lampe à pétrole, et s'en trouvent fort bien. Or voici qu'à l'approche des élections municipales, le maire, Valentin Lescure, proclame : "Je vais être celui qui fait briller le soleil à minuit."

    L'électricité à Cornemule ! On s'émeut, on tremble : les vaches vont crever, les hommes perdre leur virilité, etc. Mais on n'arrête pas le progrès et, un beau soir, la lumière jaillit sur la place. Les jours suivants, cette lumière révèle la vie nocturne, demeurée secrète, du village. Scandale ! Et, pour couronner le tout, un mal mystérieux se répand... Maître Béranger, l'ancien maire, et le fabricant de chandelles prennent la tête de la révolte.

    Voici une très puissante comédie, un tableau, toujours exact, de la France profonde, cet univers sincère et heureux que Gilbert Bordes connaît comme sa poche." (Extrait de la quatrième de couverture)

     

    "Il pesait pas loin d'un quintal et demi et, dans les fermes où il se rendait parfois, les maîtresses de maison lui proposaient les gros bancs de chêne afin d'épargner les rares chaises qu'elles ne sortaient que pour les visiteurs de marque.

    - Je le tiens ! répéta-t-il en serrant les poings.

    En parlant ainsi, il désignait Maître Maxime Béranger, le notaire, et ancien maire qu'il avait battu aux précédentes élections. Maire de Cornemule depuis l'âge de trente ans, Maître Béranger avait pris la succession de son père et considérait la mairie comme un bien familial. Son échec affecta beaucoup cet homme sensible qui refusa de s'estimer battu. Procédurier, il put démontrer certaines irrégularités dans le déroulement du scrutin, des babioles selon Lescure, mais qui avaient conduit le préfet à annuler l'élection de 1902. Tout était donc à refaire et le notaire retrouvait l'espoir de reprendre son fauteuil. La date du nouveau scrutin avait été fixée au 28 septembre 1903, après les grands travaux d'été pour ne pas risquer une abstention massive compréhensive dans cette campagne pauvre où les maigres biens dispensés par la terre avaient plus d'importance que l'occupant de la mairie. Valentin Lescure et son équipe, n'ayant pas été mis en cause dans les irrégularités dénoncées, conservaient l'administration de la commune sous tutelle préfectorale, ce qui ne gênait pas le maire : "Le préfet est comme les autres ! disait-il à ses conseillers. Il faut lui apporter quelques jambons, des œufs frais, un poulet chaque dimanche et il ne peut rien refuser !"

    Il redoutait cependant que la victoire ne lui échappât. Pour cette raison, il avait cherché pendant longtemps une idée, une réalisation qui marqueraient ses contemporains [...]. Il pensa [...] à agrandir l'école des filles, puis se dit qu'on lui reprocherait une dépense inutile : les filles n'avaient pas besoin de confort pour apprendre à lire et à compter, elles n'en auraient pas plus tard dans leurs fermes. Il imagina ensuite acheter la maison qui se trouvait à droite du presbytère et était inhabitée, pour la transformer en bain public, endroit où les Cornemulois auraient pu se laver avec de l'eau chaude. Il abandonna aussi cet élan en faveur de l'hygiène ; ses concitoyens qui ne se lavaient pas dix fois tout au long de leur vie n'auraient pas compris qu'il dépensât autant pour du superflu."

    Le maire veut faire "amener l'électricité à Cornemule" :

    "L'électricité ! [...] cette chose sans corps, invisible et menaçante, cette invention diabolique avec sa lumière qui rendait fou. L'électricité, pire que la peste, qui menaçait les hommes de maux tels qu'on ne pouvait en imaginer l'horreur ! C'était insensé, comme si, du jour au lendemain, on décidait de planter les poireaux la racine à l'air."

     

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    La foudre fut la première manifestation visible de l'électricité

    pour les humains dans la nature.

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : C. Clark)

     

    Les Cornemulois ne parlaient plus que de "la lélectricité", cette catastrophe, cette calamité, qui allait certainement tout stériliser : leurs terres, leurs femmes, et pis que tout, leurs animaux ! Savez-vous que le meunier de Bellefond qui a fait installer la lumière, cette chose immonde avec ses milliers de bêtes qui courent dans des fils suspendus partout, eh bien, ce meunier a eu un enfant qui, au lieu d'apprendre à parler, s'est mis à braire comme sa mule ? 

    Un livre hilarant où les opposants à la science, aux avancées techniques et aux inventions qu'ils accusent de mettre en péril leur santé, leur entreprise, leurs biens, se heurtent au maire de Cornemule prêt à toutes les audaces pour sa réélection. 

     

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    Le Voleur de bonbons par Gilbert Bordes. Roman (Robert Laffont, 2002)

    "Douze ans, pas franchement beau, il ne fiche rien à l'école. À l'occasion, il chaparde. "On n'en fera jamais rien", se lamente sa grand-mère. Tout le village est bien de cet avis.

    Il s'appelle Matthieu. Arrive Marion. Ils ont le même âge. Lui, éclatant de santé ; elle, gravement malade : leucémique. Pour lui faire plaisir, pour amener un sourire sur ses lèvres pâles, il lui fait des cadeaux : une pochette-surprise, des bonbons, un stylo en or, un collier, un briquet - tous volés, bien sûr - : leur trésor. Et parce que Marion lui a dit qu'elle se sentait mieux lorsqu'elle avait communié, un jour il va trop loin. Le ciboire et les hosties consacrées disparaissent. Scandale !

    Cinq années dans un centre d'éducation surveillée, et Matthieu est libre. [...]" (Extrait de la quatrième de couverture)

     

    "Matthieu Moncet naquit le 12 avril 1948, à Lachaud, un hameau de deux maisons de la commune de Peyrolles, près de Tulle, en Corrèze. Un petit laideron que l'on surnomma vite le Têtard à cause de sa grosse tête ronde, ses oreilles décollées, ses yeux globuleux. Il n'avait pas trois ans que sa mère fut emportée par une leucémie en quelques mois d'une souffrance atroce. Matthieu fut élevé par sa grand-mère, Pauline, une forte femme à la voix rude et aux gestes brutaux. Son grand-père, le vieux Gustave, la laissait parler et se rendait dans ses champs avec une nonchalance mesurée. [...] 

    Matthieu était un enfant difficile. Pauline avait beau lui flanquer de magistrales fessées, l'enfermer à la cave, rien n'y faisait. À l'école, Mme Pelletier ne cherchait plus à le faire travailler. Matthieu n'était pas bête, mais refusait la contrainte et dissipait la classe. Le curé Brissac, un homme d'autorité, disait que le garnement avait mauvais fond, que son âme était aussi laide que sa figure. Matthieu avait pourtant un don : il chantait merveilleusement bien. Il était capable de répéter un air entendu une seule fois et inventait des mélodies qui ravissaient tout le monde. [...]

    Les années passèrent. Pauline avait espéré que Matthieu grandirait en sagesse, mais le garçon restait toujours aussi dissipé et imprévisible. Il avait douze ans au printemps 1960 quand Marion arriva à Lachaud.

    Sa vie allait en être bouleversée... (extrait)

     

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    L'Enfant malade (1885-1886) par Edvard Munch

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Le voleur d'hosties et de bonbons, aidé par un ancien militaire, autrefois professeur, qui vit en reclus dans sa roulotte pour d'obscures raisons, mène de front études et divers emplois, avec l'objectif, l'espoir, ou bien le rêve, de sauver Marion...

     

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    Et l'Été reviendra par Gilbert Bordes. Roman (Robert Laffont, 2006)


    "Le Chaumont, situé en bord de Loire, est le domaine familial et la fierté des Laurrière. Trois générations s'y côtoient et y vivent en quasi-autarcie, au beau milieu d'une merveilleuse nature : Albin, le patriarche bourru et amoureux de sa terre, sa sœur honnie, Margot, propriétaire du château, son fils Clément et sa famille. Si [Clément] a tout pour réussir, il souffre aussi d'une dévorante maladie : le poker. Une nuit, il perd deux millions d'euros à la table d'un cercle de jeux parisien. Très vite, ses biens sont hypothéqués et son couple se déchire... Mesurant les répercussions funestes de son acte, il traîne dans la capitale son dégoût de soi et sa honte. L'onde de choc se propagera jusqu'aux bords de la Loire : le revers de fortune du fils Laurrière va chambouler le microcosme familial et permettre de lever le voile sur des secrets de famille longtemps occultés.

    Et l'été reviendra est un roman au scénario diabolique, au suspense haletant et à la morale implacable. Entre parties de pêche et plongées dans les abîmes de l'âme humaine, Gilbert Bordes est au sommet de son art." (Éditions Robert Laffont. Extrait)

     

    "Le soleil couchant illumine la Loire ; des formes mouvantes s'enlacent, dansent, jouent sur le courant régulier. De sa chaise près de la table encombrée d'assiettes sales, Margot de Morlay vide d'un trait son verre qu'elle remplit de nouveau. La vieille femme repousse ses lourds cheveux gris, hume un instant l'haleine du fleuve. Geordeaux, son domestique, est parti en forêt avec ses chiens. C'est l'heure où le vin fait revive les fantômes de son immense château, la replonge dans un passé qui la hante toujours et remet à vif des haines vieilles de quarante ans.

    Son regard ne quitte pas le miroir de la Loire et la campagne environnante que découpe sa fenêtre. Les collines retrouvent leur calme, les ouvriers du Chaumont sont rentrés chez eux. Des tourterelles chantent.

    - Le Chaumont ! murmure Margot. Le domaine d'où viennent tous les malheurs et pour lequel on a commis les pires actes. Je le hais et pourtant je suis là, dans ce vieux château à faire front. [...]

    Sur sa droite, la Loire forme une large boucle autour du Chaumont avant de revenir frôler le château qui se dresse, imposant, sur sa butte. Devant elle, après le bosquet, les bâtiments du domaine entourent la cour pavée de la ferme où Margot jouait quand elle était enfant. Derrière la vaste maison de sa famille, les Laurrière, le moutonnement des collines se dore au soleil couchant."  (Extrait)

     

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    Le Château de Chaumont-sur-Loire par Raoul Dufy (1937)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Frank Bird)

    Le lecteur s'engouffre dans l'enfer du jeu avec Clément, représentant de commerce, fils unique d'Albin Laurrière et neveu de Margot. "Clément montre une ardeur peu commune au poker, surtout quand il perd !" Sa femme, Fabienne, "professeur de français à Giens, suffit aux besoins de leurs deux enfants, Arthur et Manon". Clément ne pense qu'au jeu, à l'excitation qu'il lui procure "et que rien au monde ne peut remplacer. Un besoin de domination, de victoire sur le destin, de conquête, d'affrontement avec la certitude que le monde est à conquérir."

    Arthur et Manon, contrairement à leur père attiré par les tentations des grandes villes, ne sauraient vivre ailleurs que sur la terre de leurs ancêtres, où cinq générations ont travaillé avec obstination. "Après un déjeuner pris sur le coin de la table, Arthur saute sur son vélo où est attachée en permanence sa canne à pêche et pédale en direction de la Loire. Un bonheur intense coule en lui, remplit tout son être. Il va à la pêche, rien d'autre n'a d'importance. Il voudrait arrêter le temps.

    Manon, montée à cru sur l'immense Capucin, se tient au milieu du sentier entre les herbes. Arthur lui crie de s'éloigner. Le grand cheval tourne vers lui sa longue tête aux gros yeux globuleux pleins de douceur. Ce rare représentant de la race ardennaise n'accepte qu'une seule personne sur son dos, Manon, à qui il obéit en tout, et reste sourd aux ordres des autres."

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    Étalon de race ardennaise

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Marie-Claire)

     

    La complicité pimentée de chamailleries des deux enfants, l'affection du doux cheval Capucin, la beauté de la Loire nimbent d'instants de grâce ce roman où, entre folie, fantôme et lourds secrets, la plupart des personnages sont déchirés par les passions, la haine, l'avidité, la culpabilité...  

      

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    Les Enfants de l'hiver par Gilbert Bordes. Roman (XO Éditions, 2009)

    "Pendant la Seconde Guerre mondiale, le combat pour survivre de six enfants seuls dans les neiges glacées des Pyrénées

    Hiver 1943. "Les enfants ? Où sont les enfants ?" Les questions claquent dans le silence des Pyrénées. Des passeurs ont été capturés alors qu'ils tentaient d'évacuer six enfants de résistants vers l'Espagne. Ils ont juste eu le temps de cacher leurs protégés, et refusent de les livrer. Furieux, les SS les exécutent, mais les enfants restent introuvables. Bientôt transis, les SS renoncent aux recherches et décident de les abandonner au froid. Ils font sauter l'unique passerelle reliant le refuge à la vallée...

    Terrés dans une grotte, les enfants ont tout vu. Ils sont désormais prisonniers de la montagne. Les premières neiges viennent de tomber, l'hiver ne fait que commencer. Il va falloir s'organiser, trouver des vivres et du feu, surmonter les rivalités, bref se comporter en adultes.

    Mais ils ne sont que des enfants. Et dans le monde de l'enfance, les corps et les âmes sont plus fragiles. Comment vont-ils résister au froid, à la faim, au désespoir ? Fils ou fille de communiste, d'ouvrier ou de bourgeois, juif ou chrétien, ils devront s'entendre et dépasser leurs différences pour avoir une chance de survivre.

    Une histoire inoubliable d'entraide, d'amitié et de combat pour la vie, un roman d'une force bouleversante." (Quatrième de couverture)

     

    " - Les enfants, où sont les enfants ? 

    Une rafale de mitraillette crépite. La montagne l'amplifie. Puis le silence. Immense. Écrasant. Une femme crie. Des hommes parlent en allemand, aboient des ordres.

    - On veut les enfants !

    - Il n'y a pas d'enfants ! dit Loïc, dont les intonations du Midi chantent dans le silence revenu. Nous sommes montés ici comme chaque année pour prier la Vierge des neiges.

    - Ah bon ? vous priez ? Vous n'étiez pas à la tête des terroristes qui ont attaqué le convoi entre Foix et Vicdessos ? Huit de nos camarades ont été tués, quatre camions détruits avec le matériel qu'ils transportaient, et les enfants, hein, les enfants que vous avez enlevés, où sont-ils ?

    - Je ne sais pas de quoi vous parlez.

    - Les six enfants que nous transportions à notre centre de Toulouse. Tous fils de ceux que vous appelez des résistants... On sait que vous les avez emmenés ici pour les cacher en Espagne. Cela ne vous dit rien ?

    - Non.

    Loïc Stinger fait face, résigné. Des mèches grises bougent sur son crâne dégarni. Il n'a pas eu le temps de chausser ses lunettes et cligne des yeux vers de vagues silhouettes qui s'agitent devant lui. Pourtant, il garde la tête haute et joue la surprise avec une seule pensée : ne pas trahir la peur qui le dénoncerait." (Extrait)

     

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    Le Mont Valier dans les Pyrénées ariégeoises

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Découvrons les six enfants des résistants : Joachim, très brun, "cheveux plaqués à la manière des adultes", porte d'épaisses lunettes et serre presque continuellement contre lui son étui à violon. Christophe, un savoyard, grand adolescent aux cheveux blonds frisés, est pourvu d'un visage osseux et d'un "regard incertain". Séverine, une blondinette de dix ans, visage maigre et longue chevelure toujours en désordre, tousse tout le temps, apitoyant les autres enfants. Matthieu, seize ans, au regard d'adulte, a des gestes lents et mesurés "inspirant confiance aux autres qui ont tant besoin de quelqu'un pour les diriger". Marie-Hélène est une jeune fille dévouée, mais "son expérience lui a appris à se méfier des garçons, à ne pas écouter leurs boniments et surtout à fuir ceux qui lui plaisent". Jeanne, une petite brune de quinze ans, aux cheveux courts, "au regard qui brûle", avec "une voix basse qui n'est pas ordinaire", se tient souvent un peu en retrait du groupe.

    Les enfants, cachés dans une grotte, assistent au massacre des résistants qui ont refusé de les livrer aux SS. Ils aperçoivent une chapelle et un refuge détruits par des explosifs ; le hangar où des provisions ont été déposées est probablement piégé, lui aussi. Les enfants sont désormais confrontés à la peur, aux souffrances de la petite tuberculeuse, Séverine, au froid et aux loups. Enfants craintifs, adolescents téméraires doivent maintenant faire face à leurs désaccords sur les décisions à prendre pour la survie de tous, aux jalousies, à la rivalité des aînés, enfin aux évènements dramatiques qui les ont séparés de leurs familles.

    J'ai dévoré ce livre... 

     

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    La disparue de Saint-Sauveur par Gilbert Bordes. Roman (Belfond, 2015)

    "Quatre heures du matin à Saint-Sauveur. Comme chaque jour, Jean Baltoret se lève pour aller préparer les dorés, ces brioches qui ont fait sa fortune. Dans la réserve, un bruit : c'est Anaïs, sa petite-fille de dix-huit ans. Elle titube, elle est saoule, une fois de plus. Jean et sa femme, Valérie, l'ont élevée après la disparition de sa mère, Marie, quelques jours après sa naissance. Une adolescente agréable apparemment sans problèmes, jusqu'à une date récente. Que s'est-il passé pour qu'elle se mette dans de tels états, refuse d'aller en cours, ait de mauvaises fréquentations et fuie ses meilleurs amis [...] ?

    L'inquiétude des grands-parents est d'autant plus grande que Jean reçoit des lettres de menace. [...] (Extrait de la quatrième de couverture) 

     

    "L'ancien village minier drapé de brume se dessine sous un ciel clair. Deux terrils barrent l'horizon et rappellent à Jean son enfance dans des rues grises de poussière, son père, gueule noire, sa mère toujours attentive. Autrefois, l'artisan aimait le printemps, ouvrait en grand les fenêtres pour respirer l'air frais plein de senteurs d'herbes fraîches et de fleurs épanouies. C'était l'époque heureuse de Marie. Depuis, il se dit que le printemps ne le concerne plus.

    C'est un petit homme, costaud, le visage osseux. À soixante-dix ans, Jean serait solide si les étourdissements le laissaient tranquille, il pourrait encore travailler de longues années. Son métier de boulanger-pâtissier, c'est sa vie ; il a eu la bonne idée d'inventer les dorés et n'a vécu que pour améliorer la qualité de ces brioches parfumées [...]" (extrait)

     

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    "L'ancien village minier drapé de brume se dessine sous un ciel clair.

    Deux terrils barrent l'horizon..."

    (Source Wikimedia Commons. Auteur : Hemmer. Terrils des mines de Lens)

     

    "Vers seize heures, le village semble dormir sous un ciel gris et une chaleur qui annonce l'orage. Saint-Sauveur, entièrement tourné vers son passé, se cherche désespérément un avenir que beaucoup voient dans la production des dorés. Mais comment oublier le bruit incessant de l'énorme roue qui tournait au sommet du chevalement, la poussière de charbon qui s'insinuait sur les draps de lit ? Ici, les fleurs étaient grises et personne ne s'en plaignait. Autour du puits 34, les bistrots, aujourd'hui transformés en habitations, ne désemplissaient pas. En attendant l'heure de descendre, les hommes buvaient de la bière, remplacés après leur départ par ceux qui étaient remontés. Les jours de paie, c'était la fête. Des bagarres éclataient entre les mineurs locaux et les Polonais, accusés de travailler pour une bouchée de pain. Ces jours-là, dans le coron, les enfants se tenaient à l'écart..."  (Extrait) 

     

    Le maire de Saint-Sauveur propose à Jean, avec une grande insistance, l'aide de la commune pour la création d'une entreprise qui fabriquerait et exporterait les dorés jusqu'en Chine, promettant de ne jamais laisser sortir du village la recette de ces brioches, recette encore tenue secrète par Jean. Mais ce dernier est tourmenté par les frasques de sa petite-fille, Anaïs, et par les lettres de menaces de mort qui se succèdent.

    "Dehors, Jean observe l'ancien coron transformé en petites habitations individuelles crépies de blanc. L'odeur délicate des tilleuls fleuris embaume. Les hirondelles patrouillent sur les toits. La vie est partout, souveraine, effrontée, mais Jean se sent absent du beau manège de l'été naissant." (Extrait)

    Dans un style d'écriture sobre, aux phrases souvent brèves, précises, Gilbert Bordes excelle à retenir l'attention du lecteur captivé qui veut aller toujours plus avant, emporté par l'anxiété tout au long de la narration du drame se déroulant sous son regard...

     

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    Prochainement, si vous le souhaitez, chers Lectrices et Lecteurs, nous irons à la rencontre d'un peintre allemand du XIXe siècle.

     

  • Carl Gustav Carus, peintre romantique, médecin et philosophe

     

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    Portrait de Carl Gustav Carus par Julius Hübner (1844)

    (Source photographique : Wikimedia Commons) 

     

    Carl Gustav Carus (1789-1869), peintre et médecin allemand, naît à Leipzig (Saxe, Allemagne) en 1789 et meurt à Dresde (capitale de la Saxe) en 1869.

    Il est issu d'une famille d'artisans aisés et cultivés de Leipzig. Élève déjà très doué pour le dessin, il entre à l'Académie de dessin de Leipzig.

    À l'Université de Leipzig, il acquiert des connaissances multidisciplinaires en étudiant la médecine, la philosophie, la psychologie, la géologie, la physique, la chimie, la physiologie animale et la botanique. À vingt-deux ans, il est reçu docteur en médecine et docteur en philosophie. En 1811, ses études achevées, il enseigne l'anatomie comparée à l'Université de Leipzig.

    À cette même époque, il dessine des rochers, des plantes, des paysages. Il étudie la peinture à l'Académie des Beaux-Arts de Dresde où il expose quatre tableaux. Il aime l'esthétique du romantisme allemand et excelle dans la peinture de paysages. 

    "Ce qu'il faut, c'est apprendre à voir de ses propres yeux, à intérioriser l'organisation de la nature, une organisation qui existe toujours, même sous l'apparence du chaos !" (Carl Gustav Carus).

    Il éprouve une profonde attirance pour le crépuscule et trouve dans la pénombre sa principale source d'inspiration mélancolique.

    Carl Gustav Carus est l'un des amis intimes du peintre paysagiste Caspar David Friedrich (1774-1840) qui influence ses premières peintures à l'huile. Carus accompagne Friedrich dans plusieurs de ses voyages, notamment en Italie, et publie de nombreuses notes et conversations qui permettent de mieux le connaître.

    Il rencontre l'écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) et entretient avec lui une correspondance qui ne s'achève qu'avec le décès de Goethe. Des textes de Carl Gustav Carus tels que ses Fondements d'une étude générale de la nature sont publiés dans les Cahiers de morphologie de Goethe, qui reconnaît en Carus le plus sûr de ses successeurs dans la constitution d'une science spécifique du vivant.

    Les Neuf Lettres sur la peinture de paysage (1815-1835) par Carl Gustave Carus, préfacées par Goethe, "expriment la crainte que le paysage subjectif du romantisme n'aboutisse à une forme d'opacité contraire à sa volonté d'alliance entre l'art et la science." (Julie Ramos).

    Georg Jacob Wolf (1882-1936), écrivain et journaliste, considère Carus comme "un dilettante" très doué". (La Terre qui vit : Peintures et savoirs chez Carl Gustav Carus par Alain Deligne, Presses univ. Septentrion, 2003).

    Carl Gustav Carus correspond également avec le naturaliste, géographe et explorateur allemand Alexander von Humboldt (1769-1859).

    Pendant une quarantaine d'années, de 1827 à 1867, il est le médecin personnel et le conseiller d'État de trois rois de Saxe. Également nommé, en 1827, à la Commission médicale du royaume, Carus sera responsable de la lutte contre le choléra en 1831. 

    En 1862, il est nommé Président de l'Académie allemande des Sciences Leopoldina à Halle en Saxe, fonction qu'il occupera jusqu'à son décès en 1869.

     

    "Quels sentiments s'emparent de toi lorsque gravissant le sommet des montagnes, tu contemples de là-haut la longue suite des collines, le cours des fleuves et le spectacle glorieux qui s'ouvre devant toi? Tu te recueilles dans le silence, tu te perds toi-même dans l'infinité de l'espace, tu sens le calme limpide et la pureté envahir ton être, tu oublies ton moi [...]"  (Extrait des Neuf Lettres sur la peinture de paysage par Carl Gustav Carus, 1831).

     

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    La sépulture de Carl Gustav Carus

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Paulae)

    Sources biographiques :

    http://www.universalis.fr/encyclopedie/carl-gustav-carus/

    http://docteurpascalpierlot.fr/wp/chroniques/carl-gustav-carus-leipzig-1789-dresden-1869/ 

    Julie Ramos, "Retour à la nature" Histoire par l'image

     

    Article en relation : Caspar David Friedrich

     

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    Dans mes Albums d'Arts :

     

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    Monument à la mémoire de Goethe (1832)

    par Carl Gustav Carus

     

    "C'est un grand mérite pour un ouvrage d'art d'être indépendant et complet en soi." (Goethe).

    Carl Gustav Carus réalise, en hommage à Goethe, une huile sur toile : Monument à la mémoire de Goethe. Dans ce tableau se côtoient la peinture, la sculpture et la musique profondément unies pour offrir un vibrant hommage à la littérature.

    Au premier plan, un sépulcre porte deux anges agenouillés de part et d'autre d'une harpe. Le monument se détache sur un décor de brouillard, de rochers et de nuages. La lune est voilée, la nuit s'apprête à recouvrir ce paysage, gardien de la communion intime des Arts et de la Littérature.

    (Source bibliographique : L'Aventure de l'Art au XIXe siècle, sous la direction de Jean-Louis Ferrier, avec la collaboration de Sophie Monneret. Éditions du Chêne, 1991). 

     

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    Les Ruines de l'abbaye de Netley au clair de lune (1844)

    par Carl Gustav Carus

    (Source photographique : Wikimedia Commons.  Auteur : Schmidt Kunstauktionen)

     

    Lors d'un voyage en Angleterre, Carl Gustav Carus conçut les Ruines de l'abbaye de Netley au clair de lune. Il s'agit d'une ancienne abbaye cistercienne, située à Southampton, dans le comté du Hampshire, sur la côte sud de l'Angleterre.

     

    La lune, curieuse et bienveillante, répand, sous un ciel envahi par de magnifiques nuages tourmentés, un halo blafard. L'astre, inspirateur privilégié de Carus qui l'affectionne, paraît s'accrocher aux branches d'un arbre la maintenant en équilibre entre les pans en ruine de l'abbaye de Netley.

     

    Cette toile me semble éloignée de tout chagrin ou désolation, mais au contraire empreinte de sérénité, peut-être grâce aux arbres tutélaires et aux abondants fourrés qui protègent ses ruines rendant leur accès difficile. 

     

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    Chênes au bord de la mer (1835) par Carl Gustav Carus

     

    Lorsque Carl Gustav Carus, sur l'incitation de son ami, le peintre Caspar David Friedrich, accomplit un voyage à l'île de Ruegen, où il conçut la toile Chênes au bord de la mer, cette île de la Baltique pouvait encore donner "l'étrange impression d'une nature primordiale intacte, exceptionnellement propice au complet abandon à ses pensées et à ses sentiments."  (Carl Gustav Carus).

    Carus posait ainsi les jalons de sa célèbre théorie de la peinture de paysage, considérée comme "expérience de la vie de la terre", qui annonçait la réflexion de toute une existence : "redéfinir la place de l'art et de la science dans les rapports à la connaissance". (Voyage à l'île de Ruegen. Carl Gustav Carus par Kenneth White, éditions Premières Pierres).

     

    Au centre de cette toile allégorique, un chêne, fier de sa stature imposante, puise sa vigueur dans la terre nourricière qui, à son tour, se régénère sans cesse grâce à la vitalité de l'arbre insufflant au sol natal, aux forces terrestres souterraines, une large part de sa puissance absorbée aussi dans l'air qu'il respire, dans la vie qu'il aspire par ses branches exigeantes et son feuillage vorace. Intermédiaire de cet échange éternel entre terre, air et ciel, à la fois bénéficiaire et donateur, le chêne contemple, sous les nuages furtifs, la mer Baltique.

    Le tableau Chênes au bord de la mer illustre à merveille les concepts développés par Carl Gustav Carus dans ses Neuf Lettres sur la peinture de paysage : l'expérience de la communion avec la vie de la terre (Erdlebenerlebnis) et l'art de la représentation de la vie de la terre (Erdlebenbildkunst).  

     

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    En Souvenir de Sorrente par Carl Gustav Carus (1828)

     

    En Italie, Carl Gustav Carus pose son chevalet dans la délicieuse ville de Sorrente, inondée de soleil, aux falaises baignées par les flots de la baie de Naples, face à l'île de Capri.

    Dans la toile En Souvenir de Sorrente, une femme tenant une petite fille par la main, s'apprête à franchir un porche sous lequel orangers et citronniers se penchent afin de se gorger de ciel bleu et de soleil. De cet emplacement, arbres et buissons contemplent le Golfe de Naples et, au loin, le majestueux Vésuve.

    La femme, qui porte une jarre bien équilibrée sur sa tête, est vêtue d'un corsage blanc, bleu et rouge, d'une longue jupe agrémentée d'un tablier blanc brodé, tandis que la fillette est habillée d'une courte robe bleue.

    Tout est beauté, douceur et paix dans ce paysage de la Campanie.

     

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  • Louis Joullié - Cartes postales du Caylar (1945-1948) (3)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    Cartes postales du Caylar (1945-1948) (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

     

    En cette fin de septembre 1945, un camion de déménagement s'essoufflait à gravir la route escarpée et sinueuse du Pas de l'Escalette. Son moteur, alimenté au gaz de charbon de bois, essence des peuples vaincus, hoquetait à chaque lacet, ébranlant la carcasse du vieux véhicule. Le chauffeur jurait et pestait tel un cocher de diligence comme s'il avait eu, lui aussi, par ses apostrophes, le pouvoir de secouer l'indolence de ses chevaux-vapeur.

    Pour ma femme, pour moi, ce camion était celui de l'aventure. Nous abandonnions le groupe scolaire de Bessan, petit village de la plaine héraultaise, pour la modeste école du Caylar. Nous échangions les lumineux rivages méditerranéens contre les paysages austères du vaste Larzac. Un passager de dix-huit mois, notre fils André, nous accompagnait, assis sur les genoux maternels ; sa présence et ses sourires nous faisaient oublier les incertitudes du moment.

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    Rocher dolomitique du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

     

    Cette mutation délibérément consentie avait pourtant surpris notre entourage. Ceux mêmes qu'une situation particulière autorisait à vivre dans l'égoïste indifférence de nos servitudes quotidiennes allèrent jusqu'à croire à une sanction administrative ! Pour eux, ce camion qui nous emportait aux confins septentrionaux du département était celui de l'exil.

    Il est vrai que le Larzac aux étendues dénudées, domaine de rocs et de pierrailles, proie offerte l'hiver aux souffles glacés de tous les aquilons, avait acquis une réputation justifiée de pays pauvre autant qu'inhospitalier. Çà et là, cependant, une couverture de terre, en dépit de sa minceur, avait fait naître hameaux et villages, véritables oasis au milieu de ce désert de pierres. Replié sur lui-même, le paysan du Causse vivait de son propre labeur sur son propre sol. Cette indépendance alimentaire, certes durement acquise, allait pourtant se révéler comme un privilège inestimable au fur et à mesure que s'alourdit le fardeau de l'Occupant.

    Ici, aucun prétendant au nom barbare ne vint détrôner les légumes familiers ; l'humble pomme de terre, juchée pourtant sur un piédestal, resta fidèle à son terroir et contribua même à l'enrichir. Aucun inqualifiable ersatz ayant l'outrecuidance de remplacer la farine de froment ne vint déshonorer le four du boulanger et, sous la houlette de leurs bergers, bien souvent, les moutons du Causse s'égaillèrent sur leurs pâturages pour une promenade sans retour, vers une ferme isolée, évitant ainsi une fin humiliante dans les assiettes de nos prédateurs. Les habitants du Caylar faisaient partie, avec toute la discrétion voulue, de cette bourgeoisie rurale des temps nouveaux. La perspective de nous asseoir à la table de ces nantis nous avait rendus sourds aux réticences de nos amis et l'avait aisément emporté sur nos propres hésitations. À dire vrai, c'était surtout moi qu'avait séduit cette terre d'élection. Ma femme cédait avec regret aux exigences de l'heure. Un dépaysement aussi total lui donnait quelques inquiétudes, et l'abandon de sa maternelle, poste obtenu avec satisfaction dès sa sortie de l'École Normale, n'allait pas sans une certaine amertume ; mais, devant mon optimisme, elle sut n'en rien laisser paraître.

    Au Pas de l'Escalette une énorme faille casse la muraille calcaire qui borde et domine la vallée. Par cette brèche la route s'évade des Gorges de la Lergue puis, très vite, accède au sommet. De ce promontoire un monde nouveau se découvre dont le Caylar est le premier jalon. À la hâte, elle traverse le village et déroule enfin son interminable ruban sur les vastes solitudes du Causse. Ce jour-là, nous ne pûmes que la suivre des yeux dans son envol vers la liberté. Notre "attelage" s'engagea dans une rue si étroite qu'elle s'en trouva comblée. À son extrémité, cachée par un rideau de maisons bordant la route, silencieuse, presque recueillie, l'école nous attendait.

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    Paysage typique du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

     

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    L'école

     

    Son état, sans doute plus encore que son âge, nous la fit paraître vieillotte. Les meurtrissures et la grisaille de ses murs, les rides et la pâleur des boiseries laissaient deviner que son entretien n'écornait qu'à peine le budget communal. Il est vrai que la pénurie des remèdes nécessaires pour panser ses plaies pouvait, à elle seule, expliquer ce manque de sollicitude.

    Sa silhouette s'apparentait à celles des écoles qui fleurissaient alors dans la plupart des petits villages de la plaine. La règle inspirée par les "bonnes mœurs", imposant alors aux architectes la séparation des sexes, donnait à toutes un air de famille : deux classes identiques mais entièrement indépendantes, construites de part et d'autre d'un local plus spacieux qui servait de liaison et faisait généralement office de Mairie, ici, c'était le préau qui jouait ce rôle de médiateur. Il jouissait aussi du privilège de permettre le mélange des genres sous la surveillance attentive des maîtres quand le mauvais temps interdisait les ébats extérieurs. Sur l'arrière, deux alignements de cabinets séparant les cours de récréation se tournaient pudiquement le dos. Cette exigence moralisatrice semblait curieusement ne concerner que l'école. Elle était, en effet, allègrement transgressée dès la sortie. Garçons et filles s'amalgamaient alors dans une commune envolée émancipatrice sans que personne ne songeât à s'en inquiéter. Plus étonnante était encore l'attitude des parents, qui, avec le plus total détachement, acceptaient que leur progéniture assistât, les jours de foire, à une démonstration -ô combien révélatrice !- du taureau confronté à son harem.

    Greffée sur le mur extérieur du préau, appendice étranger au monde scolaire, une bâtisse tout aussi entourée de prévenantes attentions se faisait pompeusement appeler Salle du Conseil Municipal !

    Huit pièces, elles aussi divisées en deux lots, situées au premier étage du bâtiment, composaient l'appartement d'une maîtresse et celui d'un maître. Ces deux personnages étant, cette fois, juridiquement unis, nous pouvions le plus légalement du monde disposer de l'ensemble de ce territoire. Mais cette abondance de mètres carrés dépassait tellement nos possibilités d'occupation que nous décidâmes de nous satisfaire de la moitié de notre patrimoine. Cette soustraction ne suffit pas à masquer l'indigence d'un mobilier acquis pendant la guerre. Nous dûmes faire appel à des vétustés ancestrales auxquelles le temps et la mode allaient donner un lustre d'une insoupçonnable richesse, mais qui durent, à l'instant, se contenter d'un modeste rôle de bouche-trous. Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve. Elle parut s'installer, sur-le-champ, en maîtresse des lieux. Sans doute pressentait-elle déjà que sa souveraineté allait s'accroître au fil des mois.

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    "Notre cuisinière enfin implanta ses robustes assises sur la surface restante

    d'une pièce aux dimensions réduites par la présence d'une alcôve."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    La découverte du nouvel habitat s'avéra en définitive assez décourageante. Un doute sur le bien-fondé de notre entreprise s'insinua dans nos esprits, grignotant l'enthousiasme de l'un, accroissant les appréhensions de l'autre. La nuit tombante nous surprit devant la fenêtre de la cuisine, le nez collé à la vitre, jetant un regard soucieux sur une rue déserte où deux chiens se renvoyaient leurs aboiements à l'adresse des nouveaux venus, jugés, sans doute, indésirables. 

     

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    Le Caylar au début du XXe siècle (Source : Wikimedia Commons) 

       

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    Premiers contacts

     

    Cette décevante impression initiale se dissipa en un clin d'œil, le lendemain matin. Sur la place du marché, nos yeux ébahis retrouvèrent avec émerveillement des réalités disparues au cours de ces cinq années de privations. Ici pas la moindre file de quémandeurs venus avec humilité tenter de faire "honorer" leurs tickets de rationnement. Quartiers de moutons pendus aux crochets des boucheries, légumes paradant sur les étagères de l'épicier, miches de pain blanc aux appétissantes rondeurs remplissaient plus honorablement le panier de la ménagère. Cette découverte, qui comblait nos vœux au-delà de nos espérances, ranima un optimisme cette fois largement partagé.

    Il eut été contraire à l'usage de ne pas réserver au maire l'exclusivité de notre première visite. Dans ce cas précis, ce manquement au protocole se serait aggravé d'une inexcusable maladresse. Le premier magistrat de la cité jouissait, en effet, d'une considération largement méritée. Il la devait à ses qualités de gestionnaire d'une totale intégrité, à sa carrure politique car il était aussi conseiller général, enfin et surtout à son comportement sous l'Occupation. Son courage face à un officier allemand lui avait permis de sauvegarder ses concitoyens menacés de représailles. Son autorité s'en était trouvée accrue au point que désormais il gouvernait son village en suzerain. Sous sa présidence, le conseil municipal était surtout une chambre d'enregistrement.

    En présence d'un tel personnage nous ne pouvions engager la conversation qu'à pas feutrés. Le plus délicat était d'obtenir qu'il mît fin à une situation désuète en rétablissant la gémination. Nous lui en exposâmes les nombreux avantages lui assurant que, de notre côté, nous ferions preuve, sur ce point, d'une grande vigilance. Notre interlocuteur se déclara favorable à une réunion du conseil municipal pour débattre ce sujet. Nous eûmes du mal à cacher un sourire de satisfaction tant cette réponse équivalait à une acceptation.

    Dès la rentrée de la Toussaint, garçons et filles furent effectivement répartis entre les deux classes. Les "petits", ceux qui découvraient l'école et ceux déjà en partie aguerris, se retrouvaient confiés à la maternelle, direction de ma femme. Les "grands", les plus de neuf ans, allaient sous ma conduite effectuer le parcours long et rigoureux qui leur permettrait de présenter le Certificat d'Études Primaires, bâton de Maréchal pour beaucoup, aujourd'hui trophée bien légèrement jeté aux oubliettes et qui, pourtant, ne déparerait pas le palmarès de nos modestes lycéens.

    La bonne santé morale de l'école ne fut, bien sûr, nullement affectée par cette seconde rentrée effectuée sous le signe de la mixité. Nos élèves continuèrent à manifester un tel intérêt pour les activités scolaires, un dévouement si spontané que le mot punition perdait ici son emploi.

    Nos difficultés furent d'une nature toute différente. Quel dieu de l'Olympe, sans doute jaloux de cette quiétude terrestre, eut alors la cruauté de nous dépêcher précocement un de ses plus impitoyables messagers : le froid ?

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    Ancienne porte dite "Portal Blanc" au Caylar

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Daniel Villafruela)

     

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    Le froid

     

    Il s'imposa en despote au mépris du calendrier. Avant même que décembre eût ouvert ses portes, une nuit, il s'engouffra brutalement dans le préau, offert, il est vrai, à toutes les invasions, et fit irruption dans les classes dont les portes et les fenêtres ne présentaient qu'une protection illusoire devant un adversaire aussi déterminé. Dès ce moment, les bûches sagement empilées se mirent à dégringoler de leur perchoir. Pèlerines à capuchons, passe-montagnes, peaux de moutons envahirent les porte-manteaux. Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux, assis autour du poêle de fonte dont le couvercle rougi et le sourd ronflement traduisaient l'âpreté du combat.

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    "Les fins d'après-midi nous rassemblèrent, un livre sur les genoux,

    assis autour du poêle de fonte..."

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Dès lors, les plus âgés des garçons s'instituèrent les grands ordonnateurs du feu. Ils arrivaient bien avant le début des cours, frappaient à la porte, nous interpellant d'un sonore "Monsieur, c'est nous" qui, parfois, fut notre réveille-matin. Par la fenêtre, je leur lançais les clés de l'école. De notre cuisine nous entendions les heurts de leurs gros souliers martelant le ciment, leurs exclamations, leurs rires, le raclement du tisonnier sur la grille du poêle, le bruit sourd d'une bûche qui échappe à une main engourdie. Quelques instants plus tard, nous venions les rejoindre ; l'atmosphère boréale de la classe, enrichie de quelques degrés, avait toutefois assez perdu de sa rudesse pour que nous puissions nous écrier avec une apparente conviction : "Mais il fait déjà bon !" Ce satisfecit faisait naître un sourire amusé sur le visage de nos garçons. Ensemble nous achevions la mise en train de la rentrée du jour. 

    Au cœur de ce premier hiver, le froid sévit avec une intensité particulièrement opiniâtre. Dans la classe, le mercure du thermomètre parvenait difficilement à se hisser au douzième échelon. Le jour déclinant stoppait inexorablement cette ambitieuse ascension. Alors, seul un repli vers le feu encore rougeoyant permettait de "tenir" jusqu'à l'heure de la sortie.

    Mais ce fut un matin de février que le plus étonnant spectacle nous attendait. Dans les deux classes, sur toutes les tables, alignés dans l'ordre habituel mais retournés, tous les encriers de porcelaine paraissaient défier les lois de la pesanteur. Sur les bureaux, nos deux Watermans de verre, tachés de rouge, avaient pris la même attitude. Le froid, profitant de la nuit complice, avait transformé l'encre en autant de glaçons, métamorphose éloquente que nos élèves avaient rendue plus spectaculaire pour accroître notre surprise. Ce matin-là, le mercure atteignant le zéro nous fit dire qu'il "commençait à faire bon".

    Vers la fin du mois, la maigre ration de boulets épuisée laissa dans le réduit à charbon une poussière salissante qui étouffait les flammes qu'elle était censée ranimer. Nos pionniers du feu s'imposèrent alors une tâche pénible à laquelle, pendant les récréations, les grandes filles prêtèrent leur concours. Malaxant cette poudre avec de l'eau, ils façonnaient de grosses boules mises ensuite à sécher autour du poêle. Au moment voulu, je les déposais sur les braises incandescentes avec une grande délicatesse pour éviter à leur artisanale et fragile confection un désastreux émiettement. Faisant preuve d'une infatigable constance, ils continuèrent jusqu'à la fin de l'hiver cette tâche ingrate sans jamais donner l'impression que cette besogne leur apparût comme une pénible contrainte. Ils trouvaient naturel de participer ainsi à la vie de l'école avec un dévouement et un sérieux dont, aujourd'hui, nous mesurons, mieux encore, l'exceptionnel mérite.

    À l'étage, notre appartement n'avait pas échappé à l'offensive du froid. Ses premières escarmouches nous chassèrent de notre chambre qui, démunie de cheminée, ne disposait d'aucune défense. Abandonnant la salle à manger, nous effectuâmes une retraite jusqu'à la frontière de la cuisine. Dans son alcôve, notre lit trouva une niche douillette. Celui de notre fils se blottit à nos pieds. Le "moine" nous précédait sous les draps  qui réservaient ainsi, à tous, un accueil chaleureux. Désormais, cette pièce fut le seul refuge qui nous permît de soutenir le siège de l'hiver. La cuisinière en constitua l'arme principale. Je me levais, au milieu de la nuit, pour la ravitailler. Un renfort de bûches ranimait sa flamme défaillante et lui permettait de lutter jusqu'au matin. Mais quand le Nord se déchaînait à son tour, la moindre fissure des boiseries soufflait un air glacé qui paralysait le robinet et faisait de l'évier une patinoire en miniature. À la naissance du jour, les vitres des fenêtres, constellées de givre, ne laissaient filtrer qu'une lumière blafarde.

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    Moine utilisé dans les campagnes françaises jusqu'en 1950 environ.

    C'était un récipient métallique contenant des cendres chaudes,

    isolé entre deux luges de bois (Source : Wikimedia Commons. Auteur : Wamito)

     

    Bien souvent, la neige s'acoquinait avec ces deux compères. L'infernal trio menait toute la nuit une effrayante sarabande qui donnait au plateau du Larzac des allures de Grand Nord. Les habitants s'éveillaient dans le traditionnel décor de ces lendemains de tourmente. Le village, pétrifié sous une calotte glaciaire, se trouvait réduit au silence. Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche qui permît le passage du car et libérât le Caylar de son isolement.

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    "Aux alentours, routes et chemins étaient obstrués par de hautes et épaisses congères

    dures comme des rocs dans lesquelles un vieux chasse-neige s'acharnait à ouvrir une brèche..."

    (Source : fr123rf.com)

     

    Las de mener un combat aux armes inégales, nous eûmes l'idée d'utiliser deux pièces de l'appartement contigu au nôtre, mais dépourvu de locataires, et d'en faire notre demeure pédagogique. Ainsi le volume des classes se trouvant sensiblement réduit et l'adversaire tenu en respect par des remparts mieux abrités, nous pourrions bénéficier de conditions climatiques acceptables. Cette solution qui, en d'autres temps ou d'autres lieux, eût apparu singulière et même farfelue et soulevé d'inextricables objections juridiques, obtint aisément -nécessité faisant plus que jamais la loi- l'assentiment de l'Inspecteur et celui du Maire. Avec leur accord, tout notre mobilier scolaire déménagea et nous officiâmes au premier étage. Dans ce cadre plus humain, le poêle rétablit facilement sa primauté et nous permit d'échapper aux vilenies de notre tenace persécuteur.

    Cette initiative hardie mais judicieuse entraîna la réalisation d'un projet jusqu'ici différé, bien qu'il parût s'imposer de lui même : celui de dédoubler une classe par la construction d'une cloison médiane. Il nous fallut attendre octobre 1946 pour trouver des conditions de confort suffisantes et, cette fois, dans le respect de la légalité administrative. La classe libérée changea de destination. Le samedi, sur un mur peint en blanc, un projectionniste ambulant, équipé d'un vieil appareil rescapé de l'Occupation, vint, chaque mois, redonner vie aux acteurs et aux actualités d'avant-guerre. Parfois, le dimanche, un accordéoniste, relayé par un pick-up, y fit tournoyer la jeunesse du canton. Ce lieu d'études porta désormais le nom de Salle des Fêtes.

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    Pick-up ancien (Source photographique : fr.123rf.com)

     

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    Au Théâtre

     

    Les préparatifs des festivités scolaires, dont le clou était une matinée théâtrale, s'y déroulèrent et s'y renouvelèrent chaque année. Le plancher de l'ancienne classe servait de plateau pour toutes les répétitions. Un piano cachant sa vieillesse dans un coin de la salle permit à la maîtresse de rythmer les évolutions de ses jeunes acteurs. Les grands y firent leur apprentissage de comédiens en herbe.

    Tous ceux qui, au village, avaient quelques prétentions vocales furent sollicités. Ainsi eûmes-nous le concours de nombreux émules de Tino Rossi, de Jean Lumière ou de Rina Ketty. Tous ces artistes amateurs, dont les prestations étaient, jusque-là, limitées aux réunions amicales et aux fêtes de famille, aspiraient secrètement à  élargir leur audience. Soucieux de justifier leur ambition, ces dilettantes s'entraînaient, avec beaucoup de rigueur, de longs mois à l'avance, accompagnés par un ancien professeur de piano tout aussi dévoué.

    Les collègues des villages voisins étaient eux aussi invités à faire valoir leurs dons pour le théâtre. Je participais au jeu le plus souvent par plaisir mais aussi quand nous ne trouvions pas d'interprète ou à la suite d'une défaillance de dernière heure. Dans ces cas, il pouvait arriver que mon physique longiligne ne correspondît pas à celui exigé par le personnage. Ainsi, dans un extrait de Pagnol, je fus un Panisse singulièrement rajeuni et dépourvu de rondeurs. Mais les spectateurs montraient en cette circonstance une indulgence à toute épreuve, réservant cependant à nos écoliers leurs plus vifs applaudissements. De notre côté, nous n'avions aucun complexe, notre enthousiasme même accroissant notre témérité, nous eûmes l'audace de mettre Molière à l'honneur, ou tout au moins à l'affiche, grâce à quelques scènes du Bourgeois gentilhomme et du Malade imaginaire. Nous puisions surtout dans le répertoire de Max Régnier, humoriste, acteur de café-théâtre, dont le comique était fort à la mode et très apprécié des radio-auditeurs. Ses sketches avaient l'avantage d'être courts, de n'exiger que deux ou trois personnages et de n'occasionner aucun frais d'habillement car, à défaut de décors, nous faisions tout de même l'effort financier de porter des vêtements appropriés, loués chez un costumier de Béziers. Nos mises en scène n'avaient d'autres directives que notre propre inspiration. Le "succès" qui, chaque année, couronnait notre entreprise fortifia la confiance que nous faisions à nos "dons".

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    Max Régnier (1907-1993)

     

    Cet amateurisme n'excluait pas les lubies ou les caprices, luxe que seuls peuvent s'offrir les "grands" du théâtre ou du cinéma.

    Dans les tous derniers moments qui précédaient le début de la matinée, j'éprouvais l'impérieux besoin de procéder à des ablutions pédestres ! Je ne me souviens plus des raisons qui motivaient cette intempestive fantaisie. Toujours est-il qu'à la manière dont on accomplit un rite, je trempais mes pieds dans une cuvette remplie d'eau tiède au milieu d'une assistance éberluée par le caractère étrange que revêtait cette opération en un pareil moment. J'avoue, aujourd'hui, qu'à la place de mon entourage un tel comportement m'eût inspiré une certaine inquiétude quant à l'équilibre mental de l'officiant ou, tout au moins, qu'il m'eût fait penser à une sorte de cérémonie propitiatoire destinée à assurer le bon déroulement de la présentation. Ce fut peut-être le cas ! J'ose pourtant espérer que, par la suite, mes amis y virent, tout simplement, un moyen de calmer une nervosité bien compréhensible en ces circonstances.

    Il est vrai que nous étions sur le qui-vive tout au long du spectacle. Nos élèves, et surtout les plus jeunes, stimulés par l'auditoire, paraissaient être nés sur les planches. Mais les adultes manquaient parfois d'assurance. À plusieurs reprises, ils nous mirent dans des situations embarrassantes. Ainsi, au moment où le rideau allait s'ouvrir sur la fameuse partie de cartes de Marius, M. Brun -pourtant docteur en droit à la ville- céda à un brusque mouvement de panique.

    Prétextant un oubli soudain de ses répliques, il alla se cacher dans ce qui faisait office de coulisses, exigeant pour reprendre sa place sur la scène que son texte soit mis sous ses yeux. Comme il persistait dans cette attitude en dépit de nos supplications et des encouragements de ses partenaires, chacun se mit avec fébrilité à la recherche de cet indispensable document. Il s'ensuivit quelques instants de désarroi qu'un chanteur, sur l'avant-scène, réussit à masquer au public.

    Tout rentra dans l'ordre dès que notre acteur eût son "talisman" entre les mains. Il interpréta alors son rôle avec une sûreté qui ne devait rien à la présence de sa partition, pourtant complaisamment étalée sous ses yeux, mais sur laquelle pas une seule fois il ne porta le regard.

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    La partie de cartes (Marius par Marcel Pagnol)

    (Photographe : Abraham Pisarek. Deutsche Fotothek. Source : Wikimedia Commons)

     

    Un déjeuner pris au restaurant avant le spectacle réunissait l'Inspecteur primaire et tous les enseignants qui apportaient leur contribution. Monsieur l'Inspecteur répondait avec empressement à notre invitation. La disette qui régnait à Bouzigues, son lieu de résidence, lui imposait de douloureuses restrictions. Ces agapes qui exhalaient un fumet d'avant-guerre lui procuraient une jouissance gastronomique qu'il ne cherchait nullement à dissimuler. Toute hiérarchie disparue, nous nous réjouissions de ce bel appétit. En revanche, notre estomac serré par le trac ne nous permettait de goûter que du bout des lèvres aux mets si traîtreusement alléchants qui nous étaient présentés.

    Une bergerie désaffectée se transformait en théâtre d'un soir. Le maçon du village construisait une scène rudimentaire faite de planches assemblées, supportées par des tonneaux. Monsieur le Curé avait l'obligeance de nous prêter, par l'entremise d'une dame patronnesse, un somptueux rideau rouge, digne du Châtelet, mû par des cordons latéraux. Cette marque de bonne volonté lui valait une place gratuite entre Monsieur le Maire et Monsieur l'Inspecteur. Cependant il ne nous fit jamais l'honneur de l'occuper. La chaise que nous lui réservions -car chacun apportait sa chaise- resta vide à chaque représentation. Sans doute voulait-il sanctionner par là notre présence purement occasionnelle lors de ses propres cérémonies. Monsieur le Maire, lui, n'apparaissait qu'à la toute dernière minute. Le préposé à l'ouverture du rideau attendait qu'il se fût assis pour frapper les trois coups et tirer sur les cordons.

    Un bal clôturait la fête qui se prolongeait jusqu'à une heure fort matinale. Le pick-up emplissait la salle, devenue trop petite, d'une musique assourdissante. Le vin blanc, importé en cachette de la plaine, accroissait encore l'excitation des danseurs. Ma femme ne pouvait résister aux accents d'une valse ou d'un tango. J'avoue qu'en dépit du vacarme, assommé de fatigue, je dormais déjà du sommeil du juste. 

    Les bénéfices de ces soirées permettaient d'affréter un gazogène pour une excursion au bord de la Méditerranée. Enfants et parents jouissaient ainsi, tout un dimanche, d'un changement total de décor. Nous eûmes même la surprise d'assister à l'émerveillement d'un couple découvrant la mer ! Que voulez-vous ? On voyageait avant-guerre beaucoup moins qu'aujourd'hui et, depuis 1940, on ne voyageait même plus du tout.

     

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    M. l'Inspecteur

     

    M. l'Inspecteur devait approcher de la soixantaine mais il nous apparut plus âgé à nous qui faisions encore l'apprentissage du métier. En le voyant se promener à côté de ma femme, dans la cour de l'école, comme un familier des lieux, dès la première semaine d'octobre 1945, je le pris pour le percepteur venu rendre une visite de courtoisie à des membres de cette minuscule communauté de fonctionnaires que les circonstances rendaient encore plus étroitement solidaires. "Je suis votre Inspecteur primaire" me déclara-t-il en me tendant la main. Je n'éprouvai pas à cette déclaration inattendue cette espèce de pincement au cœur, cet émoi soudain que ressent, en général, un enseignant à l'instant d'une telle rencontre. Sa bonne figure de grand-père éclairée d'un sourire bienveillant, sa vareuse de gros drap de couleur grise, son béret, ses gros souliers de marche, le remplissaient de bonhomie.

    Il fit de l'école du Caylar son port d'attache. Sitôt descendu de l'autocar qui, de bon matin, l'emmenait sur le Plateau, il enfourchait notre vieille bicyclette et se lançait sur les petites routes du Causse pour tirer de leur douillet isolement les maîtres du canton, toujours surpris de le voir surgir en aussi pimpant équipage.

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    Rochers sur le Causse du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Castanet)

     

    Un jour d'hiver, ils nous demanda d'être présents au certificat d'aptitude d'une jeune débutante institutrice au poste des Rives. Nous partîmes, à pied, sous un ciel gris et une bise glaciale, tous trois caparaçonnés comme des explorateurs du Pôle. Dans sa petite classe, perdue au milieu de sa dizaine d'élèves, la maîtresse, tout d'abord intimidée, retrouva, très vite, son assurance en présence d'un jury aussi débonnaire. Un satisfecit unanime vint effectivement récompenser ses mérites et valut aux membres de la Commission quelques charcuteries du pays, cadeau qui paraîtra aujourd'hui surprenant mais qui, à cette époque, était un témoignage de remerciements hautement apprécié.

    Au retour, un vent violent et un froid accru nous réservèrent une réception autrement accueillante. Alors, M. l'Inspecteur, ayant assujetti son béret sur la tête et solidement boutonné sa vareuse, prit par le bras chacun de ses deux assesseurs et, d'un pas résolu, s'avança sur la route enneigée. De toute notre carrière, nous n'eûmes jamais plus l'occasion de collaborer d'une façon aussi étroite avec un Inspecteur primaire. Sa sollicitude à notre égard ne se démentît jamais. Elle se manifesta plus tard, alors même que nous ne dépendions plus de sa juridiction.

     

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    Instruction militaire

     

    À la rentrée de l'automne 1946, je reçus avec étonnement une lettre du Ministère des Armées envers lequel je pensais pourtant m'être acquitté de toutes mes redevances. Ce n'était pas en effet un ordre qui m'était envoyé mais une demande fort civile faisant appel à ma bonne volonté. Il s'agissait de familiariser les futures recrues du canton avec les premiers rudiments de l'instruction militaire. En compensation, et à l'issue de cette formation préliminaire, ces appelés auraient le choix des armes au moment de leur incorporation.

    Mises à part mes qualités supposées de pédagogue, je m'interrogeai sur les raisons qui avaient motivé ce choix. Certes j'étais flatté de la légendaire réputation qui, dans nos villages, à ce moment-là encore, auréolait la personne du maître d'école. Au regard de beaucoup, son savoir débordait largement de son cadre professionnel au point de prendre un caractère presque universel. Néanmoins, dans ce cas précis, un gendarme de la brigade ou le garde-forestier du village eût, à mon avis, mieux rempli cet office. Bien modestes et, du moins je le croyais, bien archaïques étaient mes connaissances acquises en ce domaine pendant un stage effectué en 1937 au Parc à Ballons de Montpellier. Ces journées de formation militaire avaient été surtout des heures de plein air et de détente. Certes, pendant l'été 1940 -de funeste mémoire- j'avais été contraint de manœuvrer dans une caserne de Narbonne. L'invasion soudaine et prématurée des légions teutonnes avaient mis une fin brutale à cet entraînement, brisant une carrière, qui eût pu être brillante encore que pleine de périls, en m'empêchant de m'élever au-dessus du grade de deuxième classe.

    Cependant, je m'aperçus que le cruel démenti infligé à nos stratèges n'avait en rien modifié le contenu du "Bréviaire du parfait soldat", très sereinement resté immuable. Dès lors je me sentis à la hauteur de la tâche proposée. J'acceptai donc de réunir deux fois par semaine, dans ma classe, les huit ou dix futurs soldats du canton. Du haut de mon estrade, avec pour tout uniforme ma blouse grise d'instituteur, je me trouvai même fort à l'aise. Pour affermir encore mon autorité, j'élargis le cadre étroit où m'enfermaient les directives reçues en insérant dans mes cours quelques rappels historiques, choisis à propos, dont ces grands élèves n'avaient gardé que de bien vagues souvenirs. La mise en pratique se déroulait dans la cour de l'école où nos gesticulations laissèrent croire qu'il s'agissait de répétitions en vue de la fête de fin d'année.

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    Formation militaire : escalade d'un mur

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Ces cours eurent comme épilogue l'exécution d'une opération fondamentale dans l'apprentissage de l'art guerrier : un tir réel en pleine nature.

    On m'avait fait parvenir, à cet effet, un fusil Lebel modèle 16 accompagné de deux douzaines de cartouches. Cet instrument, six ans auparavant, m'avait transformé en un tirailleur ensommeillé et factice, partant inlassablement à l'assaut des collines narbonnaises, chaque matin reconquises sous le feu serré de nos balles à blanc. Je n'avais retenu de ces attaques déclenchées au chant du coq que le désagrément d'un réveil claironnant et matutinal, et la crainte que cette stratégie napoléonienne n'ait une incidence fâcheuse sur mon avenir immédiat. J'appréhendais donc cette heure de vérité tant, sur ce point particulier, j'avais des raisons de douter de ma compétence. Il me fallut bien, pourtant, en fin de stage, me résoudre à prévenir la gendarmerie du jour, de l'heure et du lieu de nos grandes manœuvres.

    Le relief du plateau nous offrit un choix varié de stands de tir. Une toile agrémentée de cercles concentriques fut placardée contre un énorme rocher. Éloigné d'une centaine de mètres, chaque candidat, placé en position allongée -ainsi en avais-je décidé-, tira deux fois sur cette cible rudimentaire. Les résultats, dûment vérifiés après chaque tir, furent d'une précision qui ne devait rien aux explications données et pas davantage aux mises en garde que j'avais cru indispensable de fournir. Ces jeunes gens, tous chasseurs passionnés et avertis, maniaient le fusil, fût-il de guerre, avec une maîtrise et une dextérité qui laissaient loin derrière celles de leur instructeur. Ce dernier dut pourtant s'exécuter à son tour. Il n'eut, hélas ! même pas l'aide propice du plus léger coup de vent qui eût fait frissonner la toile et donné ainsi le change, mais il bénéficia du généreux réconfort de ses soldats qui voulurent voir dans une perforation au bord deux fois écorné la preuve indiscutable de son adresse.

    Je reçus, plus tard, un diplôme certifiant que j'avais conduit ce stage avec "compétence et dévouement", attestation qui mit fin aux doutes que je pouvais encore nourrir à ce sujet. En revanche, mes candidats furent incorporés dans des armes qui n'étaient pas celles de leur choix. Les Chefs sont souvent les seuls à être décorés.

     

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    Rêves d'un jour

     

    Ce jeudi d'avril 1948, la présence sur la place d'un camion-citerne transportant de l'essence ne pouvait que piquer ma curiosité. L'essence, symbole des jours heureux, combustible disparu dans la tourmente de l'été 1940 mais dont le nom, presque rayé de notre vocabulaire, avait conservé une résonance magique ! Un hasard providentiel voulut que le chauffeur fut un Piscénois, candidat comme moi, quelques années auparavant, au Conseil de révision. Il me fit un accueil très amical, m'avoua que sa cargaison, destinée aux militaires de la Cavalerie, représentait, pour lui, une fructueuse monnaie d'échange. En ma double qualité de concitoyen et de conscrit de la même classe, il estima que j'avais droit à un bidon gratuit de son précieux liquide et à la promesse de renouveler ce cadeau à chacun de ses passages. "Ça, au moins, ça ne sera pas gaspillé !" me glissa-t-il mystérieusement à l'oreille avec un sourire entendu avant de remonter dans sa cabine. De telles dispositions d'esprit ne pouvaient que me séduire. Je fus fidèle à ses rendez-vous ; de son côté il respecta si bien ses engagements que je me trouvai bientôt en possession d'une réserve de carburant suffisante pour nous permettre de rêver à l'achat d'un engin de locomotion.

    Il nous sembla plus raisonnable, au début, de limiter nos ambitions à l'acquisition d'une motocyclette d'occasion. À l'issue de nombreuses démarches et en échange d'une somme modeste, celle qui combla nos vœux voulut bien interrompre une retraite paisiblement vécue au fond d'un garage lodévois et consentit même à gravir l'Escalette, solidement amarrée dans la bétaillère du boucher. Quelques jours après, elle mit une aussi bonne volonté à redescendre avec ses deux passagers caracolant l'un sur sa selle, l'autre sur son porte-bagages. Mais au retour, notre équipée prit une allure toute différente. Notre moto eut une subite défaillance dès qu'elle aborda les premiers lacets de la côte et s'immobilisa, nous contraignant à rebrousser chemin et à remonter avec l'aide du car. Une attitude aussi inattendue qu'inacceptable ne nous laissa d'autre alternative que celle de nous débarrasser, au plus vite, de cette décevante mécanique. Cependant l'amateur aussi averti et candide que nous demeura longtemps introuvable bien que, pour écouler notre marchandise, nous eussions pris la précaution hypocrite, certes, mais indispensable, de passer sous silence le vice caché dont elle était affligée.

    Alors nous nous vîmes contraints d'envisager un sacrifice financier plus substantiel et de prospecter le domaine des automobiles d'un certain âge.

    Un vendeur se présenta en la personne de notre laitier. Il possédait, nous dit-il sur un ton confidentiel, une petite voiture en bon état de marche dont il voulait se défaire pour d'obscures raisons que notre hâte ne nous laissa pas le temps d'approfondir.

    Le jour convenu, il nous fit entrer dans un hangar jouxtant l'étable. Là, d'un geste aussi cérémonieux qu'un démonstrateur au Grand Salon découvrant un nouveau modèle, il enleva la vieille bâche grisâtre qui recouvrait l'objet de nos désirs, mettant à jour une torpédo Peugeot d'âge canonique. Ses lanternes globuleuses, sa manivelle pendant sous une calandre de cuivre, sa carrosserie à deux places disposées "en tandem" lui composaient une silhouette l'apparentant à des modèles d'avant la guerre de 1914. De fait, elle était née en 1920 et répondait au nom de "Quadrilette". "J'en veux trois mille francs" nous dit notre vendeur d'un ton résolu. Pour si incroyable que cela puisse sembler, cette apparition n'avait pas amoindri notre enthousiasme. En dépit de son allure de bisaïeule, cette voiturette n'en avait pas moins tous les attributs d'une automobile. Et puis les trois mille francs exigés ne souffraient aucune contestation. Trois mille francs ! Quelle aubaine ! Cette somme était tellement au-dessous de nos plus optimistes prévisions.

     

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    Peugeot Quadrilette (années de production : 1921-1924)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Arnaud 25)

     

    Curieusement, le moteur se mit à tourner dès les premiers appels de la manivelle. Cette docilité aurait dû nous paraître suspecte car elle pouvait signifier une mise en forme préliminaire. Mais, dans l'état d'euphorie où nous nous trouvions, ce départ facile nous parut aller de soi.

    Je me mis au volant avec une joie fébrile en conducteur n'ayant rien perdu de ses aptitudes en dépit de neuf années d'interruption. Ma femme prit place derrière moi sur l'unique siège disponible. Et nous voilà, tels un aviateur et son mécanicien sur un vieux coucou, au moment de l'envol, emportés par notre machine cahotante et pétaradante qui laissait dans son sillage des bouffées de fumée noire scandant les ratés du moteur.

    Las, cet état de grâce fut de courte durée. Sitôt parcourus les deux premiers kilomètres, nous fûmes soudain environnés de brindilles de paille qui paraissaient naître du dessous de la voiture avant de virevolter au gré des courants d'air. Je stoppai aussitôt. Un coup d'œil nous suffit pour comprendre l'origine de cette éclosion. En l'absence de chambres à air, introuvables à cette époque, notre laitier avait bourré de paille l'intérieur d'un pneumatique arrière. À l'arrêt, elle donnait à la roue une rotondité trompeuse mais, sous l'effet de la rotation, elle s'extirpait de son étouffoir pour papillonner dans la nature. Ainsi, peu à peu, le pneu se dégonflait, rendant la conduite hasardeuse. Cette consternante découverte sonna le glas de nos espérances.

    Le vendeur se montra étonné de notre renoncement. "Vous pouviez poursuivre votre route en toute tranquillité, nous assura-t-il. J'avais fait le "plein" de paille. Vous en aviez pour une bonne vingtaine de kilomètres. Croyez-moi, vous faisiez une bonne affaire." Mais notre emballement du début avait fait place à la suspicion. Nous étions loin de partager sa confiance -au demeurant peut-être simulée- dans son produit de substitution. Nous pensions même que cette duperie pouvait en cacher d'autres, plus pernicieuses.

    Comment prévoir que le temps justifierait ses propos, ce temps qui, aujourd'hui, pare de nouveaux attraits les objets de naguère et fait vendre, à prix d'or, les Quadrilettes amoureusement conservées?

     

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    Épilogue

     

    Cette seconde déconvenue mit un terme à nos recherches, la minceur de notre bourse limitant singulièrement notre champ d'investigation, mais cet échec eut un effet inattendu : il contribua à nous faire prendre une décision envisagée ce printemps-là : celle de demander notre changement.

    Pourtant le sentiment de trahir la confiante affection de nos élèves et l'amitié de tous ceux qui nous avaient apporté leur aide avec tant de générosité nous était insupportable. Nous pensions aussi que cette indépendance dans l'exercice de notre métier, le privilège de pouvoir prendre des initiatives périscolaires de notre choix, toutes ces libertés si difficiles sinon impossibles à retrouver ailleurs, allaient cruellement nous manquer.

    Cependant les interminables hivers aux rigueurs excessives, l'isolement qu'ils engendraient, le caractère spartiate d'un habitat vétuste avaient eu raison de la mauvaise conscience que nous donnait cet abandon. Les temps aussi étaient changés. Notre pays, convalescent depuis trois années, retrouvait peu à peu des forces nouvelles. Les frontières entre les monts et les plaines avaient disparu.

    Aux vacances de juillet 1945, un puissant diesel de déménagement, flambant neuf, ramenait sur la côte, accompagnés de leur jeune garçon, la maîtresse et le maître d'école du Caylar. Ils allaient poursuivre leur carrière au pays de Valéry et de Brassens. C'était un changement profond qui s'amorçait dans leur existence et, plus encore, un bouleversement total de leur vie professionnelle.

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    Le Canal royal à Sète, "pays de Valéry et de Brassens"

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Clemensfranz)

     

    Pendant de nombreuses années, lors de notre voyage traditionnel en Auvergne, nous avons traversé le Caylar sans avoir le "courage" de nous y arrêter, éprouvant même une espèce de crainte d'être reconnus. Enfin, un jeudi d'octobre, délaissant la nationale, nous avons osé faire une halte devant l'école. Poussant la porte d'entrée entrouverte, nous avons traversé le préau et pénétré dans la cour. Une voix, soudain, nous a interpellés : "Madame, Monsieur, qui venez-vous chercher ici ?" Comme des voleurs pris en faute, nous avons fui, sans répondre, poursuivis par cette voix dont l'écho déformé résonnait encore à nos oreilles alors que, déjà, s'annonçaient les gorges de la vallée. "Qu'êtes-vous venus chercher ici, qu'êtes-vous venus chercher ?"

    (Louis Joullié) 

     

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    Peut-être, dans quelque temps, retrouverons-nous Louis Joullié pour de nouvelles aventures, véridiques, que sa plume sait si bien faire revivre sous nos yeux...

     

  • Louis Joullié - Expédition au pays de cocagne (2)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

     

    Expédition au pays de cocagne (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère

     

    À l'image de la France scindée en deux par la volonté de l'Allemand victorieux, la plaine et les rivages languedociens se trouvèrent, sous l'Occupation, coupés de leur arrière-pays montagneux. Une séparation s'établit que n'imposaient point les clauses de l'armistice et n'était pas davantage le fait d'une quelconque fantaisie administrative. Elle ne correspondait pas du tout à l'idée qu'on se fait d'une frontière avec postes fixes et barrières. Routes, mais surtout gares et trains étaient autant de souricières où venaient se faire prendre des contrebandiers d'une espèce nouvelle. On franchissait cette ligne de partage presque à son insu quand, s'éloignant du vignoble, on posait le pied sur les derniers contreforts de la Montagne Noire, des Monts de l'Espinouse ou des ultimes soubresauts cévenols.

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    Monts de l'Espinouse

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Elle était née de la pitoyable détresse alimentaire qui, insidieusement, comme un mal du Moyen Âge, s'était répandue dans le plat pays et l'avait affamé. Lourd, en effet, était le tribut versé à l'ennemi mais grands aussi les égoïsmes. Au sud de cette ligne singulière, la plupart des habitants, les citadins surtout, virent leur visage s'affûter et leur silhouette tendre vers un profil de plus en plus longiligne tandis que le marché noir vidait leur tirelire. Au nord, les montagnards gardèrent leurs rondeurs. Pâturages, potagers et basses-cours constituèrent autant de bastions qui les mirent à l'abri de l'épidémie et firent d'eux des privilégiés. Naguère dédaignés, ils devinrent soudain objets d'envie et d'adulation. Alors, solidement retranchés dans leurs fermes, bien décidés à tirer parti d'une situation aussi propice, beaucoup attendirent que déferlent les cohortes des mendiants montés de la plaine.

    Car ceux du sud ne tardèrent pas à franchir la frontière malgré les interdits et les risques encourus. Ce furent d'abord les affairistes, mercantis de tous bords qui, s'étant affranchis de toutes contraintes, organisèrent un marché qualifié, par euphémisme, de "parallèle". Aigrefins du négoce, éternels profiteurs des époques troublées, jouissant de complaisance et de complicités, disposant de "gazogènes", luxe suprême de ces étranges années, ils procédaient par de larges et fructueux coups de filet. Ils payaient bien ou pratiquaient l'échange ; ils vendaient mieux encore. Les défavorisés vinrent ensuite, poussés par l'aiguillon d'un estomac gavé jusqu'à l'écœurement de rutabagas et de topinambours, tubercules à ce point indigestes qu'ignorés du passé, ils n'eurent pas d'avenir et demeurèrent les sinistres symboles d'une époque funeste. Pour ces déshérités du sort la prospection de la montagne donna lieu à de véritables expéditions. Manants des villes qui ne pouvaient offrir que leur maigre salaire, manants des champs dépourvus du moindre lopin de terre prirent part, à leur tour, à ces modernes croisades de la faim. Je me rangeai sous leur bannière bien que j'eusse l'usufruit d'une portion de jardinet, plus riche de cailloux que de terre arable, mise avec quelque malice à ma disposition par la municipalité. Mais, mon amateurisme aidant, j'obtenais difficilement des récoltes d'une quantité au moins égale à mes semences. 

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    Camion Unic des années 1940 équipé d'un gazogène

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Classiccardinal)

     

    En cette fin d'octobre 1943 la pénurie se fit plus cruelle ; les "queues" s'allongèrent et grossirent devant les commerçants, distributeurs souverains d'une pitance toujours réduite à sa portion congrue et bien souvent aléatoire. L'hiver s'annonçait sous de sombres auspices. Alors je me décidai à tenter, moi aussi, l'aventure. Je m'assurai d'abord du concours d'un bon compagnon. Ensemble nous tirâmes nos bicyclettes de leur oisiveté. Au premier jour de la Toussaint, nous enfourchâmes nos machines, puis, le cœur résolu, l'âme conquérante, nous prîmes la direction d'un de ces fabuleux pays de cocagne. Notre terre d'élection était le Rouergue, notre point de chute Villefranche-de-Panat.

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    Un château en Rouergue : la Forteresse royale de Najac

    (Source photographique : http://www.seigneurs-du-rouergue.fr/chateaux/)

     

    La solennité, toute relative cependant, de notre départ, le harnachement de nos montures nous donnaient l'apparence de "globe-trotters" résolus à couvrir la distance et à braver les difficultés de la route de la seule force de leurs jarrets. En réalité, une fois parcourus les six kilomètres qui nous séparaient d'Agde, la gare la plus proche, un train nous emporta avec armes et bagages jusqu'à la station de Tournemire ; là, un autobus poussif et bondé prit le relais. Auparavant le chauffeur nous avait laissé entendre que la seule façon de participer au voyage était de nous accommoder, notre dignité dût-elle en souffrir, d'une cohabitation avec les impedimenta juchés sur l'impériale. Nous acceptâmes sans protester. Notre dignité avait reçu depuis 1940 tant de coups de griffes qu'elle s'était endurcie au point d'être devenue insensible. À la nuit tombante, saoulés de grand air, le corps endolori par les cahots, engourdis par le froid, nous pûmes enfin prendre pied sur cette terre qu'on nous avait dépeinte pleine de promesses.

    L'auberge rouergate qui nous accueillit effaça très vite les désagréments éprouvés au cours de ce voyage mais elle fit plus encore. Comme dans un conte fantastique, elle recréa pour nous, l'espace d'une soirée, une ambiance d'avant-guerre.

    Dès que nous eûmes franchi le seuil, un fumet de chair grillée s'échappant des cuisines vint délicieusement trahir la présence de quelques volailles embrochées, rôtissant sur un lit de braises tout en éparpillant aux alentours des effluves ressuscités de jour de fête ; dans la salle à manger, un serveur découpait des tranches de gigot de mouton, animal qui avait depuis si longtemps déserté notre table que nous en pensions l'espèce disparue ; sur l'étagère d'un buffet, des salaisons composaient un insolent tableau de ripaille et, sur le marbre d'une desserte, des pâtisseries exhibaient leur séduction avant de s'offrir en guise de bouquet final à ces agapes d'un autre âge. Nous eûmes l'impression d'avoir abordé dans un pays qui, miraculeusement échappé au cours du temps, s'était immobilisé sur ses rives. Ainsi notre aventure commençait par une extraordinaire évasion dans le merveilleux du passé. Le repas fut un festin bien que nos estomacs aux capacités digestives amoindries par une diète obligatoire et chronique eussent modéré les honneurs que nous rendîmes aux mets qui nous furent servis.

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    Festin médiéval dans la cuisine d'un château royal

    (Source : fr.123rf.com)

     

    Nous aurions voulu prolonger ce rêve par une nuit passée à la même enseigne. L'hôtelier put héberger notre équipement mais point son équipage, ses chambres étaient toutes retenues. Cet empêchement nous fit craindre que notre entreprise ne se heurte à la redoutable concurrence de démarcheurs chevronnés et que notre quête alimentaire ne prenne la tournure d'une ruée vers l'or. Mais, pour l'heure, notre souci était de trouver un gîte pour la nuit. Devinant notre perplexité, le serveur s'approcha et, prenant l'air confidentiel et le ton faussement dubitatif de celui qui veut monnayer un renseignement, il nous souffla à l'oreille : "Je pourrais, peut-être, vous tirer d'embarras." Le "peut-être" se mua instantanément en certitude quand il eut compris, à nos mines, que nous avions tacitement accepté un marché aussi subtilement proposé : "Suivez-moi, ajouta-t-il alors à voix basse, je vais vous conduire chez les moines."

    Chemin faisant, notre guide s'employa à éclaircir ces surprenants propos. Il nous révéla l'existence, aux abords de la ville, d'un vieux monastère que le temps, ce prédateur sacrilège, n'avait pas épargné. Le prieur en assurait la restauration en louant des chambres aménagées à la place des anciennes cellules désaffectées. L'époque s'y prêtait qui suscitait un tourisme d'un genre nouveau. Certes, les revenus étaient modestes, mais que voulez-vous, tous les moines n'ont pas la bonne fortune de compter au sein de leur communauté un de ces pères liquoristes dont l'élixir fait tomber une pluie d'or sur leur bienheureuse abbaye !

    Notre chambre avait les murs blanchis à la chaux et le froid y régnait. Deux lits de fer vieillots, dépourvus de draps, en absorbaient la surface. Un réveille-matin bizarrement peint en noir ajoutait encore une note d'austérité à cette atmosphère monacale. Mais peu nous importait le décor. Nous avions hâte, à l'issue d'une journée mouvementée, d'alléger notre fatigue. Alors, tout habillés, nous nous glissâmes sous les couvertures. Mais, tandis que mon camarade appréciait le confort de sa couche au point de s'y endormir tout de suite, je crus, moi, me trouver soudainement emprisonné dans une chambre de Procuste. Mes jambes, dépassant la longueur du lit, se faufilaient entre les barreaux, émergeant jusqu'aux chevilles. J'arrivai difficilement à trouver le sommeil mais il fut peuplé de cauchemars où des processions de moines ricanants se mêlaient aux visions affreuses des suppliciés du brigand de l'Attique.

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    Le lit de Procuste

    (Source illustration : https://www.culture-generale.fr/expressions/)

     

    C'est en empruntant un chemin de terre étroit et raboteux que le lendemain nous partîmes à l'assaut de la montagne dont les flancs parsemés de fermes nous apparaissaient comme de giboyeux terrains de chasse. Nous pédalions d'un jarret raffermi par le repos, avec une détermination renforcée par la crainte de nous voir précédés d'éventuels rivaux. Nos bicyclettes, effarées d'être aussi brutalement soumises à de si rudes épreuves après tant d'années de paisible retraite, grinçaient de toutes leurs dents tandis que bosses et trous arrachaient aux ressorts des selles des grincements réprobateurs. Un plan établi à l'aide de renseignements confidentiels devait faire office de carte d'état-major mais, comme c'est souvent le cas, la topographie des lieux se révéla singulièrement différente des orientations et des indications mentionnées si bien que, très tôt, seul notre instinct de "chasseur" nous servit de guide.

    Nous fîmes halte dès l'apparition de la première bâtisse. Une clôture de barbelés se confondant, par endroits, avec des massifs de ronces l'environnait, enfermant toute une population de poules, de pintades et de dindons qui, avec des caquetages et des gloussements de satisfaction, se gavaient de maïs sous la houlette d'un coq à la crête écarlate.

    Notre apparition ne parut pas troubler la quiétude de ce petit monde dont la présence sembla confirmer notre clairvoyance, confortant par là même notre optimisme. Mais, à l'instant précis où nous tentions d'entrebâiller le portail d'entrée, deux chiens soudainement déchaînés firent irruption. Les yeux brillant d'une haine subite, ils se ruèrent dans notre direction puis, se dressant de toute leur taille, s'appuyèrent aux barreaux de la grille qu'ils lacérèrent de leur rage impuissante. Ces Cerbères, que les mélodies d'Orphée elles-mêmes n'auraient pas réussi à amadouer, nous tinrent en respect dans un concert assourdissant d'aboiements jusqu'à l'arrivée de la maîtresse des lieux. D'un chapelet de jurons, aussi vigoureux qu'incompréhensibles, cette dernière calma les ardeurs belliqueuses de ses bêtes puis, s'adressant à nous avec une égale vivacité de ton, elle nous demanda "ce que nous faisions là et ce que nous voulions". Mon camarade prévint une riposte qu'il pressentait assez vive. Plus diplomate, il répondit avec l'humilité d'un courtisan sollicitant une faveur : "Nous venions voir si, par hasard, vous n'auriez pas quelques œufs à nous vendre." Cet appel à l'aide de la Providence, au milieu de cette basse-cour surpeuplée, fut une finesse qui chatouilla agréablement mon amour-propre. Par ce qu'elle renfermait d'ironie vengeresse, elle nous dédommageait un peu de la rudesse de l'accueil ; elle avait aussi le mérite d'assouplir notre requête en atténuant ce que cette dernière pouvait comporter de téméraire assurance.

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    Hercule domptant Cerbère par Pierre Paul Rubens (1636)

    (Source : Wikimedia Commons)

     

    Plus fine mouche qu'elle ne le laissait paraître, notre fermière nous renvoya adroitement la balle. Nous apprîmes que "le hasard", précisément, avait voulu qu'un froid exceptionnellement précoce ralentît la ponte, que les quelques œufs dont elle disposait eussent, justement, été vendus le matin même, qu'il ne lui en restât plus un seul à nous "donner" ! Comédienne jusqu'au bout, elle déplora qu'un pareil dénuement, au demeurant purement accidentel, l'empêchât de nous satisfaire. Nous devinâmes plus que nous ne vîmes le sourire qui s'ébauchait sur sa figure à l'instant où elle nous tourna le dos. Mais cette ultime marque de sympathie était superflue pour nous faire comprendre que le hasard se confondait avec sa volonté capricieuse et qu'en définitive notre instinct de chasseur, à qui nous avions fait l'honneur d'accorder notre confiance, venait magistralement de nous trahir.

    Des nuages, gris depuis le matin, tombèrent alors quelques larmes d'apitoiement. Nous pensâmes qu'il fallait nous hâter de rechercher un toit plus hospitalier avant que les cieux ne manifestent leur compassion d'une plus éloquente manière.

    Nous reprîmes notre course suivant l'humeur du sentier qui serpentait capricieusement au flanc de la montagne descendant en pente douce vers la vallée. Notre échec avait éteint notre enthousiasme et rabaissé nos prétentions. Pourtant il nous arrivait encore, dans un sursaut d'amour-propre, de mettre pied à terre, de faire quelques pas en direction de la porte d'une clôture. Mais c'étaient aussitôt d'irritants aboiements qui, à la longue, nous auraient poussés à nous comporter comme de véritables maraudeurs. Parfois, nous surprenions un regard furtif qui nous épiait derrière la vitre d'une fenêtre et disparaissait dès qu'il se trouvait surpris, caché par un rideau tiré à la hâte. Cette attitude, dont la naïve coquinerie nous amusait, me rappelait une grand-mère qui, elle aussi, établissait parfois son poste de guet derrière les volets à peine entrebâillés de sa maison campagnarde. Elle avait une peur superstitieuse des romanichels qu'elle appelait des "caraques". Aussi, quand une gitane venait frapper à sa porte, elle s'enveloppait de silence tandis qu'au-dehors la bohémienne, qui n'était pas dupe, l'accablait, dans son jargon, de terrifiantes malédictions auxquelles ma grand-mère ne comprenait, heureusement, pas un mot. Ce jour-là, exaspérés par tant de refus, nous donnâmes libre cours à une colère trop longtemps contenue. Nous n'eûmes pas de jurons assez abominables pour clamer aux alentours l'égoïsme des fermiers, la servilité de nos gouvernants mais surtout la cruelle rapacité de l'Occupant à qui nous devions toutes nos misères. Nos imprécations firent frémir la cime des sapins avant que le torrent ne les noie dans le tumulte de ses cascades. Quand, à court d'injures, à bout de souffle et désorientés, nous arrivâmes sur ses rives, nous suivîmes, machinalement, la direction que le courant semblait nous conseiller. Notre expédition aventureuse s'était, au fil des heures, transformée en une prosaïque promenade touristique.

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    Cascade des Baumes, Saint-Rome-de-Tarn (Aveyron)

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Les sonnailles d'un troupeau de chèvres vinrent, à point nommé, détourner le cours de notre morosité. Le berger qui nous faisait des gestes amicaux ne se méprenait pas sur la signification de notre présence. Il nous interpella familièrement et nous demanda si la "chasse" était bonne. Devant notre mutisme, et tout en poussant ses bêtes devant lui, il se rapprocha de nous. Il avait une drôle d'allure. Avec sa peau de bique serrée autour de la taille par un large ceinturon, sa barbe broussailleuse, son chapeau aux larges bords retroussés sur le devant et surtout sa jambe gauche reposant à partir du genou sur un pilon, il avait l'air d'un rescapé de l'Île au trésor. Sans aucune gêne, avec son bâton il ausculta nos sacs et nos valises. Cet examen lui fournit une réponse à sa question. Alors, sur un ton désabusé, il nous dit : "Vous savez, les gens d'ici, je les connais bien. Ils n'ont que faire de vos billets de banque ; c'est du vin, du tabac, des vêtements qu'il faut leur apporter !" Il parlait d'or, ce berger, mais il ne pouvait savoir que ces clefs précieuses dont on nous avait déjà tant vanté les vertus, nous-mêmes en étions presque totalement démunis. Nous lui en fîmes l'aveu. Il parut alors comme pris à notre égard d'une soudaine et généreuse sympathie. "Je possède un petit champ où j'élève quelques volailles, nous dit-il, je veux bien vous en vendre une, mais d'abord il faut l'attraper, et moi...". Il s'interrompit mais son bâton pointé vers sa jambe mutilée précisa sa pensée. Nous nous empressâmes de le remercier de son offre, la seule qu'on nous ait faite depuis le matin ; nous l'assurâmes que la capture de notre future victime ne serait pour nous qu'un plaisant exercice dont nous nous chargions volontiers. "Dans ces conditions, reprit-il, suivez-moi, vous ferez votre choix vous-mêmes."

    Le champ où notre berger nous conduisit était loin d'avoir la modestie que son propriétaire lui avait attribuée. Il était fort étendu et envahi d'une abondante végétation. On aurait presque pu dire que poules et poulets y vivaient à l'état sauvage. À cette vue nous sentîmes mollir notre belle assurance mais la perspective de nous retrouver à nouveau les poches vides ranima notre courage.

    Nous décidâmes d'agir par surprise. Adoptant les règles les plus éprouvées du parfait chasseur, nous avançâmes, face au vent, en courbant le dos, d'un pas prudent et mesuré, entrecoupé de haltes. Cependant, en dépit de cette approche subtile, notre proie, au dernier moment, d'un prompt et bref battement d'ailes, se retrouvait hors de portée. Autant de fois nous refîmes le même manège, autant de fois nous arrivâmes au même résultat décevant. Alors lassés de ces échecs répétés, nous changeâmes de tactique.

    Maintenant nous poursuivions nos bêtes, nous évertuant à les gagner de vitesse, courant dans tous les sens, changeant de cible à tout moment. Avec des piaillements de détresse, les volailles détalaient devant nous, déployant parfois leurs ailes pour faciliter leur fuite, terrorisées par les cris que nous poussions et le bruit de nos enjambées. Un vent de panique soufflait sur ce champ si paisible à l'ordinaire. À la longue, cette course-poursuite tourna à notre désavantage. Essoufflés, découragés et penauds, nous dûmes admettre notre défaite et nous retirer d'une compétition acceptée avec trop de légèreté.

    Alors se déroula devant nos yeux une scène étonnante. Sans dire un mot, le berger s'avança de quelques pas. Par des cot, cot, cot égrenés d'une voix au timbre familier, il appela sa volaille éparpillée. Ses accents devaient avoir la même résonance enchanteresse que celle du joueur de flûte de Hameln [Hamelin, en Allemagne] car on vit aussitôt accourir spontanément tout ce que ce poulailler champêtre contenait de volatiles. Ensuite, puisant dans un sac qu'il portait en bandoulière des grains de maïs, il les répandit autour de lui. Bientôt il fut environné de toute sa caquetante famille qui s'approchait jusqu'à venir picorer la semence tombée sur son soulier. À un moment donné, il écarta sa jambe handicapée, ploya le buste et, d'une main experte, "cueillit" par une patte un poulet trop téméraire, puis, avec un grand rire, se redressa, brandissant triomphalement son trophée devant nos yeux abasourdis.

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    La plus ancienne représentation du Joueur de flûte d'Hamelin (Hameln)

    (copie d'après le vitrail d'une église de Goslar, en Allemagne)

    (Source : Wikimedia Commons)

     

    On le sentait ravi du bon tour qu'il nous avait joué car il était clair qu'il savait à l'avance quels piètres exécutants nous allions être dans le rôle qu'il nous avait habilement conduits à accepter. Mais pouvions-nous lui reprocher d'avoir voulu, un moment, tromper, fût-ce à nos dépens, la monotonie de sa vie d'ermite ? Nous dûmes, par ailleurs, insister pour payer notre achat. Au moment du départ, il donna à chacun de nous un petit fromage de chèvre et une grande tape amicale dans le dos.

    Cet intermède nous avait néanmoins libérés de notre pessimisme et redonné l'envie de poursuivre notre aventure. Aussi ce fut d'un pas résolu que nous nous dirigeâmes vers la première ferme qui se présenta. Une cloche surplombait le portail qui s'ouvrait sur un jardin. Nous l'agitâmes avec vigueur puis, disposant nos mains en porte-voix, nous poussâmes la hardiesse jusqu'à inciter les habitants des lieux à ne pas transformer en judas les rideaux de leur fenêtre, enfin, criant de plus belle, nous les assurâmes du caractère pacifique de nos intentions.

    Ces impertinentes gaillardises, loin d'effaroucher ceux à qui elles s'adressaient, nous valurent curieusement une réception qui nous fit regretter les propos malveillants que nous avions tenus le matin lors de notre accès de colère. Nous fûmes en effet accueillis dans une pièce assez vaste, à la fois cuisine et salle à manger. Le chien de berger qui assista à notre arrivée nous fit la grâce, à l'inverse de ses congénères, de dédaigner notre présence, se contentant d'un sourd grognement avant de reprendre un sommeil interrompu. De grosses bûches claquaient dans l'âtre, leurs flammes léchaient le fond et les flancs d'un chaudron de cuivre noirci où cuisaient des pommes de terre. "La mangeaille des cochons" nous dit en riant le fermier. Nous ne pûmes nous défendre d'avoir un sourire contraint et un hochement de tête équivoque à cette déclaration qui eût été fort déplaisante si elle n'avait été dénuée de toute ambiguïté. Notre homme ne se doutait pas à quel point nous ne pouvions partager le dédain qu'il affichait pour l'ordinaire de la gent porcine dont, dans notre indigence alimentaire, nous aurions volontiers accepté de partager le repas. Ce manque de considération pour ces tubercules, si précieux pour nous, favorisa l'achat d'une quantité aussi grande que la précarité de nos moyens de transport nous le permettait.

    Malgré ces débuts encourageants, nous jugeâmes plus diplomate de ne point brusquer les choses en dévoilant les denrées auxquelles nous tenions le plus. Ce ne fut qu'après avoir philosophé sur les causes de notre défaite, déploré l'état désastreux où se trouvait réduit notre pays et, en quelques mots, échafaudé une stratégie de revanche sur l'Allemagne, que nous avouâmes nos ambitions immédiates : un ou deux poulets, quelques œufs et surtout un de ces jambons qui pendaient au-dessus de nos têtes, accrochés aux solives et dont les ventres rebondis s'offraient aux volutes de la fumée de bois pour le plus grand plaisir de nos yeux et, par avance, les délices de notre palais. Contre toute attente, la réponse fut immédiate. Sans doute l'avait-on depuis longtemps préméditée. On acceptait de nous "donner" des œufs et même un poulet mais le cochon avait trop de dignité pour être livré sans une contrepartie au moins égale à une bonbonne de vin ! Ainsi le leurre de nos précautions oratoires avait fait long feu. Cette exigence équivalait à un refus. Et cependant tout n'était pas perdu car nous possédions d'autres cartes à "jeter sur le tapis".

    En vue de notre expédition, nous avions en effet réussi à mettre de côté quelques paquets de cigarettes et de tabac patiemment économisés sur nos rations mensuelles déjà chichement mesurées. Pour ma part j'avais, en plus, apporté un caleçon long, neuf d'aspect, ainsi qu'une ample et longue chemise de nuit ornée à l'encolure et sur le devant d'une broderie rouge. C'est dire la faiblesse de nos munitions face à une impitoyable concurrence et à l'âpreté du marché.

    Je déployai pourtant ma lingerie avec assurance, vantant la qualité de la toile -du tissu d'avant-guerre- avec la volubilité et l'apparente conviction d'un représentant de commerce. Ô mânes de mes ancêtres de qui je tenais cet héritage, qu'avez-vous pensé de votre petit-fils s'il vous a été donné de voir les marchandages auxquels il se livrait avec vos biens les plus intimes, si amoureusement conservés dans vos armoires et si fidèlement transmis à vos descendants ? D'autant que, réalisant l'étrangeté et le comique de la situation, je m'amusais intérieurement et sans le moindre remords de la comédie que les circonstances m'obligeaient à jouer.

    Je crus, sur le moment, m'être montré un bonimenteur assez convaincant car on consentit à nous "donner" ce jambon si convoité, accompagné d'une douzaine d'œufs et d'un poulet prestement attrapé, saigné et empaqueté. Que le lecteur ne se méprenne pas ; nous payâmes ces "dons" d'un prix fort honorable. Ainsi fûmes-nous amenés à penser que nos apports en nature ne nous avaient valu, en définitive, que la permission d'acheter ! Néanmoins, nous prîmes congé de ces fermiers avec regret. Au dernier moment, ils eurent le geste de nous offrir un petit en-cas et la moitié d'une miche de pain blanc.

    Nous retrouvâmes avec difficulté nos places sur des bicyclettes envahies de colis. Dès les premiers tours de roue la conduite se révéla acrobatique. Les sacoches suspendues au guidon se balançaient, heurtant les genoux, nous obligeant à pédaler les jambes écartées, tandis qu'à l'arrière les pesantes valises attachées aux porte-bagages se comportaient comme des gouvernails incontrôlables, exigeant de nous, pour maintenir le cap au milieu des pièges du sentier, une virtuosité de funambules. La peur de passer par-dessus bord nous obligea souvent à mettre pied à terre et à pousser nos machines. Aussi vîmes-nous apparaître avec satisfaction les lacets de la grand'route. L'heure tardive à laquelle nous arrivâmes à Villefranche nous empêcha de prendre l'autocar à destination de Saint-Affrique. Bon gré mal gré, nous dûmes continuer le trajet par nos propres moyens. Fort heureusement la route en pente presque continue nous apporta une aide salutaire en nous dispensant de pédaler.

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    Vue de Villefranche-de-Rouergue depuis le Calvaire St-Jean d'Aigremont

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Benth)

     

    Nous aurions pu alors entonner un chant de victoire si nous n'avions, à ce moment-là, repris conscience des dangers auxquels nous restions exposés. Il nous fallait maintenant soustraire notre précieuse cargaison aux yeux inquisiteurs de la maréchaussée sous peine de risquer une confiscation de ces biens si chèrement et si péniblement acquis. Cette inquiétude allait grandissant au fur et à mesure que nous approchions de la ville. Elle nous rendit étrangers à la venue de la nuit qui avait effacé le paysage, à notre insu, paraissant être soudainement tombée sur nous comme tombe un rideau de théâtre qui vient brusquement cacher le décor. Il était grand temps d'atteindre Saint-Affrique car nos bicyclettes, dépourvues d'éclairage, allongeaient encore la liste déjà très fournie de nos infractions.

    Le "gazogène", qui chaque jour tentait la gageure d'assurer la correspondance avec le train s'arrêtant à Tournemire, amena sans ennui jusqu'à cette localité ses voyageurs et leurs bagages. Ce parcours, effectué dans des conditions de confort inconnues à l'aller, nous permit de reprendre haleine ; le bien-être qui en résulta, succédant à tant de fatigues, mit quelque peu en sommeil notre anxiété.

    Avant d'entrer en gare, profitant de la nuit complice, nous fîmes trois lots de nos provisions. Un sac que nous confiâmes, accompagné de nos bicyclettes, au wagon de marchandises rassembla les pommes de terre, denrée qui, d'habitude, obtenait l'acquittement ; les volailles et les œufs, passibles d'une amende, ou tout au moins d'une réprimande verbale suivant l'humeur du préposé, disparurent dans une sacoche ; le jambon, lui, encourait la peine capitale ; il fut dissimulé dans une valise et naïvement confié à la protection d'une couverture de châtaignes. Puis, l'allure dégagée mais le cœur battant, nous nous faufilâmes au milieu des voyageurs pour ne point attirer l'attention encore que cet environnement n'offrît qu'une protection bien illusoire.

    Précédée des éclairs bleutés du caténaire, la locomotrice émergea de la nuit, presque sans bruit, comme si le mécanicien, conscient de la situation "délicate" de la plupart de ses hôtes, s'appliquait à discipliner sa monstrueuse machine pour donner à son apparition le plus de discrétion possible. Compartiments et couloirs étaient bondés au point qu'une fois gravies les marches du wagon, mettre un pied sur la plate-forme constituait une épreuve de force, se frayer ensuite un passage au milieu de l'invraisemblable fouillis de bagages avec l'ambition de trouver une place relevait de l'exploit. Nous ne pûmes aller au-delà des toilettes. Un couple s'y était barricadé, interdisant l'accès à quiconque prétendrait rendre ces lieux à leur véritable destination. Cet encombrement quasi insurmontable, propre à décourager le contrôleur le plus zélé, nous assurait, en revanche, une sécurité presque totale jusqu'au terminus de la ligne. Ce sentiment d'impunité conforta une quiétude qui alla grandissant tout au long du parcours.

    C'est dans ces heureuses dispositions d'esprit qu'à Béziers nous descendîmes du train de la montagne, surnommé à l'époque "le train des haricots" pour trouver une place dans l'express du littoral.

    Dès l'arrêt, nous assistâmes à une procession de valises ventrues entourées de solides ficelles, de sacs multiformes, de paniers à l'osier jauni par le temps. Combien de cochons réduits en pièces, combien de volailles, que de denrées de toutes sortes devaient ainsi défiler dans une clandestinité toute relative! Du coup, notre butin nous apparut bien maigriot et nos ambitions bien timorées. Mais nous pensâmes naïvement que la modestie de nos achats, face à l'audace de ce gros négoce, atténuerait pour nous, le cas échéant, les rigueurs de la loi. La conquête d'une place donna lieu à d'impitoyables affrontements, à des bousculades émaillées d'invectives, cependant que, d'un wagon de première classe où ils étalaient avec arrogance leurs uniformes, les Seigneurs du moment regardaient d'un œil amusé la futile agitation de leurs sujets.

    En quelques minutes l'express atteignit la cité agathoise où il s'immobilisa.

    Cette arrivée qui devait mettre un terme à un reste d'inquiétude nous réserva, bien au contraire, une fort désagréable surprise. Avant même d'avoir pu esquisser un pas vers la sortie, une rumeur, se propageant de bouche à oreille, vint soudain semer le désarroi parmi les voyageurs. L'Octroi* montait la garde aux abords de la gare !

    Ainsi nos craintes qui, à la longue, avaient fini par s'émousser, devenaient tout à coup une dangereuse réalité. Je rassurai aussitôt mon coéquipier à qui cette annonce avait provoqué une légitime émotion. Dans ce cadre qui m'était familier, je connaissais, en effet, le moyen de nous soustraire au piège qui nous était tendu.

    Je m'étais déjà trouvé, trois ans auparavant, dans une semblable situation alors qu'apprenti soldat à la caserne de Narbonne, je m'initiais à l'art de gagner une guerre que nous avions déjà perdue. Il m'arrivait, parfois, le dimanche de "choisir la liberté". Dans ce même train que nous avions emprunté aujourd'hui, je rencontrais d'autres "évadés" épris du même besoin de libération dominicale. Sans permission régulière et par suite sans billet, nous voyagions dans la plus parfaite illégalité et la plus grande insouciance, jouant à cache-cache avec le contrôleur pendant toute la durée du parcours. En gare d'Agde nous descendions à contre-voie pour nous dissimuler derrière un poste d'aiguillage avant de chercher refuge dans la maisonnette du garde-barrière, un cheminot catalan, dont l'amicale complicité nous évitait un éventuel tête-à-tête, qui eût été fâcheux, avec le Chef de gare.

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    Façade de la gare d'Agde

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Spedona)

     

    Le décor n'avait pas changé. Cette nuit-là, nous n'eûmes qu'à refaire les mêmes gestes, qu'à suivre le même itinéraire pour échapper au chausse-trape de la douane, en contrebandiers avertis que nous étions devenus. Une fois le contrôle levé et grâce au concours de notre ami, nous fûmes très vite en mesure d'effectuer l'ultime étape de notre randonnée.

    Dès que nous eûmes pris la route, un vent d'Est, violent, venu du large, nous enveloppa de son aile protectrice. Ses puissantes rafales encore empreintes de senteurs marines donnèrent à nos bicyclettes fatiguées un regain de vigueur. Serviteur zélé, il nous accompagna jusqu'à notre demeure dont il referma la porte, dans un tourbillon d'adieu désinvolte, avant de s'éclipser.

    Notre expédition montagnarde venait de prendre fin !

     

    ÉPILOGUE 

     

    Je dus, hélas ! renouveler plusieurs fois ce genre d'excursions fatigantes et coûteuses sous l'oppression d'une disette de plus en plus contraignante. Car elle persista longtemps encore après que les derniers Germains eussent, enfin, été boutés hors de nos frontières. Las de privations et de vagabondages, ma femme et moi décidâmes alors de devenir citoyens à part entière d'un de ces pays de cocagne. Nous nous installâmes sur le Larzac. Ce plateau à l'aspect sévère et aux hivers pleins de rudesse permettait néanmoins à ceux qui nous accueillirent d'y vivre à l'abri d'un fléau que nous avions cru, jusqu'alors, réservé à des temps révolus et à jamais banni de l'Histoire de France.

     

     

    * L'Octroi : On appelait ainsi pendant l'Occupation les agents du contrôle économique dont le rôle était de traquer les pourvoyeurs du marché noir. Ils surveillaient surtout les trains et les gares. Mais les petites gens n'échappaient pas à la fouille, à la confiscation des denrées transportées et parfois à l'amende quand ils avaient la malchance de se faire prendre.

    (Louis Joullié)

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    Plateau du Larzac

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Sergesal)

     

     

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  • Louis Joullié, un enseignant et écrivain captivant (1)

     

    Louis Joullié (1919-1994), enseignant et écrivain, naquit à Pézenas et vécut toute son enfance dans cette attachante cité héraultaise.

    J'ai cherché vainement une photographie de cet enseignant exceptionnel, homme de théâtre à ses heures, de cet écrivain qui s'enfuyait lorsque des éloges, ô combien mérités ! lui étaient prodigués par ses lecteurs tant sa modestie coutumière était peu encline à les accepter. 

    Dans les villes et villages languedociens où il enseignait avec sa charmante femme, il apportait à son métier sa chaleur communicative et captivait l'auditoire par son immense érudition et une tournure d'esprit empreinte de fantaisie.

    Louis Joullié mourut à Sète, en 1994, laissant de purs joyaux de littérature.

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

    Par les Sentiers de naguère par Louis Joullié (1994 - épuisé)

    Je vous propose de suivre avec moi les "sentiers" tracés par Louis Joullié qui manie avec élégance et précision un style d'écriture d'une grande pureté.

    À son instar, nos regards, tour à tour amusés, bienveillants ou effarés, s'arrêteront sur des sites ou des objets qui, sous sa plume, s'animent, pensent, se révoltent. Nous pénétrerons dans des univers parfois hostiles, souvent amicaux, observés et décrits avec une minutieuse originalité et partagerons avec l'auteur de vivaces péripéties et une certaine nostalgie...

     

    Muletier d'occasion par Louis Joullié (nouvelle extraite de Par les Sentiers de naguère) :  

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    Muletier d'occasion par Louis Joullié

    (Illustration de Marianne S.)

     

    "Cette histoire n'est pas une fiction ; les péripéties de l'action se sont réellement déroulées à une époque que n'ont pas oubliée ceux qui l'ont connue, dans un décor ne devant rien à l'imaginaire. L'auteur de ce récit l'a vécu tel que sa plume le raconte. À défaut d'autres mérites, ces lignes ont, du moins, celui de l'authenticité." (Louis Joullié)

     

    L'hiver 1944-1945, le premier que notre Languedoc vécut libéré de l'Occupation, fut paradoxalement un des plus rudes dont nous eûmes à souffrir. À Bessan, petit village de la plaine héraultaise où ma femme et moi enseignions, la pénurie se fit disette. Le troc devint une institution. Hélas ! le savoir, seul bien que nous eussions pu offrir aux autres, n'avait aucune valeur d'échange. Dans ces temps d'exception, le "primum vivere, deinde philosophare" était devenu le précepte général, même de ceux qui n'entendaient rien au latin. Notre indigence de biens matériels, et en particulier comestibles, faisait de nous les parias d'une société ayant retrouvé certains aspects de la vie primitive. Certes nous ne fûmes jamais faméliques au point de considérer le rat comme digne de figurer au menu -ainsi que le firent les Parisiens assiégés par Bismarck- mais notre pauvreté alimentaire, certains jours, fut assez grande pour que cette gravure d'histoire cessât d'être pour moi une simple image d'Épinal destinée à frapper l'imagination enfantine. Nous continuâmes à vivre dans ce monde étrange où, pour suppléer aux réalités absentes, fleurissaient l'ersatz, le factice, le faux-semblant, le trompe-l'œil : l'orge nommée café, les conserves riches de leurs seules étiquettes, le pain, digne de ce nom, une espèce portée disparue.

      

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    Hôtel de Ville de Bessan (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Le bois le plus grossier avait, de son côté, acquis des lettres de noblesse : il s'était fait essence pour nos automobiles et cuir pour nos souliers. Cette promotion sociale l'avait amené à déserter nos foyers où ne l'attendaient que des tâches subalternes. Notre moderne chauffage central qui étalait un luxe prétentieux continua à n'être qu'un ornement inutile mais, cet hiver-là, l'humble chaleur d'une modeste cuisinière devint un privilège dont nous fûmes exclus. Le froid de janvier devenu trop agressif, nous eûmes la tentation d'imiter la folie destructrice d'un Bernard Palissy, toutefois dans un but plus prosaïque. À la réflexion, la raison l'emporta. Je décidai de profiter du jour de congé hebdomadaire pour battre la campagne à la recherche d'un bien devenu aussi précieux.

    J'avais appris l'existence dans les vignobles avoisinants d'un amoncellement de troncs de madriers et de planches, restes d'une casemate de bois que les Allemands avaient détruite lors de leur départ. Ces vestiges représentaient une mine de combustibles pour ceux qui avaient assez de courage mais aussi de moyens pour en assurer le charroi. Ces deux conditions n'étaient pas aisées à remplir. Ma jeunesse, certes, à cette époque, malgré la rigueur du régime obligatoire, autorisait une semblable entreprise mais il me fut difficile de résoudre le problème du transport. Je pus toutefois aisément emprunter une vieille charrette qui, dans la poussière d'une remise, s'ennuyait sur ses brancards. Restait à trouver le tracteur de ce vétuste outil de travail. Un instant, je pensai m'atteler moi-même en m'aidant d'une courroie qui, fixée sur les côtés de la voiture et passée en bandoulière, conjuguait les efforts de tout le corps à la manière du rémouleur de Giono tirant sur sa bricole. Mais j'abandonnai très vite cette idée, sans doute, un peu, parce que je n'avais qu'une confiance limitée dans ma capacité musculaire ; surtout, je me refusais à donner le spectacle d'un "membre de l'Enseignement" dans une posture jugée peu flatteuse qui risquait d'être fatale au reste de considération dont il jouissait encore. 

     

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    Le Rémouleur par Francisco de Goya (1812)

    (Source : Wikimedia Commons. Photographie : auteur Yelkrokoyade)

     

    Je décidai donc de faire appel à l'énergie animale qui me parut plus fiable et plus avantageuse en raison de la charge importante qu'elle permettait de transporter. Je partis à la recherche d'un animal de trait. À cette époque, posséder un cheval ou un mulet constituait une fortune. Dès le début de la guerre, l'armée les avait réquisitionnés, les considérant sans doute comme des éléments essentiels de notre panoplie militaire. Ces animaux devenus introuvables étaient jalousement gardés par leurs propriétaires. J'entrai néanmoins en relation avec un viticulteur dont le fils avait été mon élève, ce qui expliquait l'audace de ma démarche. Mais les vertus que ce brave homme voulait bien reconnaître à l'enseignant ne lui offraient aucune garantie quant à l'aptitude de ce dernier à conduire un attelage. Je dus, pour le convaincre, user de tous les artifices ; j'allai jusqu'à rappeler mes origines paysannes par la branche maternelle ; ce label, dans mon esprit, était un gage de prédispositions innées pour les choses de la campagne. J'assurai -je n'en étais pas à une assurance près- que j'avais depuis longtemps dépassé le stade du premier essai de ce genre ; les récits que je fis, où j'oubliai mon rôle réduit à celui de spectateur, étaient là pour attester d'un professionnalisme confirmé dans ce domaine. Enfin, dans un élan inconsidéré de générosité, je promis de céder la moitié de mon butin. J'oubliais que celui à qui je m'adressais pouvait dédaigner mes largesses. La terre avait fait de son possesseur le seigneur de cette époque particulière. Mais la bonne volonté de cet homme était telle qu'il parut me croire et se laisser convaincre. Et voilà comment je me retrouvai, le matin de ce mémorable jeudi, tenant par la bride un mulet aux poils roux, à la haute stature, que j'allais m'efforcer d'asservir aux brancards de ma charrette.

    Je ne dus qu'à l'expérience d'un ami de parvenir à mener à bien cette opération. En dépit de mes assurances et de mes dons, j'aurais eu le plus grand mal à démêler puis à fixer les différentes attaches des harnais dont les noms mêmes m'étaient inconnus. Assez vite, la dernière sangle fut bouclée, les rênes bien disposées à portée de mes mains, la grande aventure pouvait commencer.

     

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    Mulet sous un arbre

    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Dès le départ, comme le meunier de la fable, je cédai, à nouveau, à la crainte du "qu'en dira-t-on". Ayant pris place sur la planche de bois servant de banquette, je me trouvais occuper là une situation trop en vue ; ainsi juché, tenant les rênes avec la gaucherie d'un néophyte, il me sembla que j'étalais au regard de tous mon inexpérience et même une dangereuse maladresse. Je me hâtai de descendre de mon perchoir et, prenant mon mulet par la bride, près du mors, je traversai les rues, à pied, à l'heure du repas de midi ; le contact plus direct que j'avais avec l'animal me paraissait raffermir une autorité défaillante et montrer que j'étais bien maître de mon équipage. À la vérité, je m'aperçus, dès que nous eûmes atteint la grand-route, que ma monture trottinait avec une tranquillité souveraine et une superbe indifférence à mon égard. La direction empruntée semblait lui être familière et ma présence parfaitement négligeable. J'en vins à penser que cette sorte d'animal était victime de préjugés et se trouvait être d'un commerce plus facile qu'on ne voulait bien l'avouer. Alors, d'un saut, je m'assis sur le plancher de la carriole, les jambes ballantes, à la manière d'un roulier et je me laissai aller, d'un cœur léger, heureux de ma sortie champêtre, au gré de mon compagnon.

    Un vent du Nord-Ouest froid mais léger avait débarrassé le ciel de ses nuages, laissant le soleil inonder la campagne d'une lumière éclatante ; elle mettait de la gaieté sur la froideur de la terre engourdie, la nudité des arbres et des ceps, la grisaille des champs et des haies, la tristesse des temps. Le claquement sec des sabots sur le sol pierreux, les gémissements inquiétants de la carcasse branlante de la charrette troublaient seuls la quiétude d'une route devenue déserte au fil des ans. Nous arrivâmes assez vite à proximité de Vias, à la naissance du chemin de terre qui, à travers le vignoble, conduisait au "Trésor des Allemands". Par une légère traction des rênes, j'orientai le mulet dans cette nouvelle direction. Le sol était gras et mou, les roues s'enfonçaient dans des ornières profondes, épousant les bosses et les creux, secouant sans ménagement plateau, ridelles et cocher. Le mulet avançait toujours et ne s'arrêta que sur un "ho !" impératif sorti de ma bouche avec toute l'autorité d'un charretier confirmé.

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    Remparts de Vias (Hérault)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Fagairolles 34)

     

    Devant moi s'étendait une vaste excavation remplie d'un incroyable amalgame de rondins, de planches, de madriers ; certains émergeaient à peine du sol, d'autres, d'une taille respectable, auraient exigé pour les soulever la puissance d'une paire de bœufs. Cet inextricable fouillis baignait, par endroits, dans une fange jaunâtre et gluante. Ce spectacle brisa net mon enthousiasme et me figea sur place. La lourdeur du travail à accomplir me parut insurmontable. Cette masse de bois aurait couvert les besoins d'un village tout entier mais elle était quasiment inviolable. Je regardai mon mulet impassible, ma charrette grotesque et je trouvai soudain que nous formions un bien pitoyable trio.

    Je ne sais plus aujourd'hui où je trouvai le souffle nécessaire pour extraire de ce magma quelques rondins de bois ayant "l'échelle humaine". Toujours est-il qu'après plusieurs heures d'efforts entrecoupés de fréquents moments de découragement je réussis à entasser une provision suffisante pour ne point rendre vaine mon équipée. Le soleil avait, entre-temps, épuisé sa lumière et revêtu son manteau du soir ; énorme boule rougeâtre, il incendiait encore le faîte des collines quand, recru de fatigue, je donnai le signal du départ.

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    (Source photographique : fr.123rf.com)

     

    Je repris mon mulet par la bride et, pour l'encourager, je lançai un "hue !" plein de conviction. La bête se raidit, les muscles de ses pattes se tendirent vigoureusement, la charrette s'ébranla avec lourdeur, écrasant la crête des ornières que le froid commençait à durcir. Quelques planches sous la brutale traction et les premiers cahots s'échappèrent du chargement mal équilibré, mais j'avais hâte de rejoindre la route et j'abandonnai là ces indices de mon larcin. Mon équipage avança en brinquebalant. Le mulet ouvrait la marche, l'étroitesse du chemin m'obligeant à marcher derrière la carriole. De là, je regardais avec fierté le fruit de mon labeur et me réjouissais des promesses qu'il renfermait. Elles me réchauffaient le cœur et allégeaient ma fatigue. Nous parcourûmes ainsi une centaine de mètres. Soudain, les grincements de roues sur l'essieu cessèrent, le mulet venait de s'immobiliser. Je me portai aussitôt en avant et constatai avec effarement et inquiétude qu'une tranchée assez large et assez profonde pour interdire le passage de tout véhicule avait été hâtivement creusée. Je ne trouvai point à cet obstacle si promptement réalisé d'autres explications que celle d'une malveillance préméditée. Avais-je emprunté une voie privée, bafoué le droit de passage réservé au seul maître de ces lieux ? Avait-on voulu punir cet acte de lèse-propriétaire ? Ces réflexions firent naître en moi une colère subite qui s'extériorisa par un chapelet d'invectives à l'adresse des auteurs anonymes de cette traîtrise. Le mulet parut tout aussi indigné car il manifesta par une méprisante pétarade le dégoût que lui inspirait un procédé aussi infâme. Notre mutuelle réprobation, pourtant gaillardement exprimée, se perdit dans le silence de la nuit naissante. L'heure, du reste, n'était pas aux vaines récriminations pour si justifiées qu'elles fussent. Il fallait trouver au plus vite une issue qui nous permettrait d'échapper à la souricière qu'on nous avait si lâchement tendue.

    Deux vers de Vigny parlant d'un loup en butte, lui aussi, aux pièges des hommes me vinrent alors aux lèvres :

    "Il s'est jugé perdu puisqu'il était surpris,

    Sa retraite coupée et tous ses chemins pris".

    Cette phrase se mit à tourner mécaniquement dans ma tête comme la complainte d'un limonaire. Cependant je n'assimilai point ma situation à celle du loup et ce rappel littéraire n'était que pure déformation professionnelle.

    Force nous était pourtant de rebrousser chemin ; mais l'exiguïté de ce dernier interdisait un demi-tour exécuté sur place ; par ailleurs, contraindre l'attelage à effectuer une marche arrière s'apparentait, pour moi, à un exercice de haute voltige digne d'un cadre de Saumur. Je n'avais pourtant pas le choix des moyens. J'entrepris donc cette manœuvre périlleuse. 

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    Cadre noir de Saumur. Courbette montée

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Alain Laurioux)  

     

    Saisissant la bride, je m'efforçai en la tirant assez fortement en arrière de faire comprendre à l'animal ce que j'attendais de lui. Peine perdue, le mulet secoua la tête, ses oreilles frissonnèrent mais ses pieds restèrent rivés au sol. J'accompagnai alors ces incitations par des exhortations verbales empruntées au vocabulaire des gens de la campagne. "Arrié", criai-je à tue-tête, "arrié", et je faisais rouler les r, affermissant ma voix, tirant sans ménagement sur le mors avec une nervosité accrue par la résistance obstinée que je rencontrais. Empoignant enfin le rayon d'une roue, je pesai sur lui de toutes mes forces -comme les postillons quand s'embourbait la diligence- et, tout en hurlant des "arrié" désespérés, je tentai d'amener la bête à un recul salvateur. De fait, le mulet tenta brutalement un pas en arrière ; je n'eus pas le temps de m'en réjouir. Dans un fracas épouvantable de bois écroulé, mon quadrupède s'affala comme une masse entre les brancards, les pattes repliées, le ventre touchant le sol; puis il resta immobile, redressant seulement la tête. Une partie de la cargaison avait glissé du plancher affaissé et pesait sur son arrière-train ; sa poitrine se gonflait et se dégonflait au rythme d'une respiration haletante ; des fils de bave pendaient de ses babines. Ce spectacle me jeta dans un complet désarroi. J'étais affolé par la crainte que ses pattes n'aient pu supporter sans dommages la masse pesante du bois et celle de son propre corps. Dans un mouvement machinal, je me mis en devoir de l'alléger de son fardeau mais ma fébrilité rendait mes gestes maladroits et désordonnés. J'essayai, dans mon trouble, de redresser les brancards mais j'eus vite conscience de l'aspect dérisoire de ma tentative. Alors, je fus pris d'une angoisse qui m'ôta toute force et je restai là, écrasé de lassitude et d'abattement.

    L'obscurité avait effacé les contours des reliefs ; la campagne avait pris un aspect uniforme d'où, seules, émergeaient les silhouettes les plus proches ; mon isolement était devenu total. Cependant, le froid très vif et la pensée que d'éventuelles blessures pouvaient entraîner la mort du mulet me tirèrent de ma prostration. Réduit à mes seules forces, j'étais entièrement désarmé ; je devais trouver de l'aide à tout prix et très vite. Cette décision relança mon courage. En quelques minutes, je gagnai la route puis marchai en direction des premières maisons de Vias.

    J'allai d'un pas qui s'accélérait au diapason de mes pensées. La vision du mulet immobilisé dans une position dangereuse ne me quittait pas ; la crainte qu'on ne rendît mon inexpérience responsable de l'accident me harcelait ; au fil des minutes, ces appréhensions se renforçaient, devenaient certitudes. Les premières lueurs du village, enfin, apparurent toutes proches comme autant de signes de réconfort et d'espérance.

    Je décidai de me rendre à l'école où je savais pouvoir compter sur un accueil amical et une aide acquise d'avance. Je trouvai le groupe scolaire au bout d'un alignement de maisons aux portes cochères ; il m'apparut comme une réalité familière et apaisante au milieu d'un cauchemar. Au-dessus des classes s'ouvraient les fenêtres d'un appartement. Je traversai la cour déserte, me perdis dans l'obscurité d'un vestibule, gravis plusieurs marches, puis, sur le palier, frappai à une porte sur laquelle je déchiffrai un nom, celui du directeur. Mon cœur battait d'impatience et d'une indéfinissable appréhension. Un homme vint m'ouvrir ; je me présentai à lui et, sans plus attendre, narrai ma mésaventure. Il ne me laissa pas finir. L'altération de ma voix, mes traits tirés, ma mine défaite parlaient avec plus d'éloquence. Il me fit entrer, me réconforta par quelques paroles rassurantes, chaleureuses, et me pria d'attendre. Il s'absenta un court instant puis revint accompagné de deux jeunes garçons, solides, à l'allure décidée. Ils apportaient avec eux une lanterne et deux grosses cordes.

    Nous partîmes sur-le-champ. La nuit s'était installée, une de ces nuits d'hiver, glaciale, où le ciel languedocien luisant d'étoiles laisse tomber sur la terre une lumière blafarde. Sous son éclairage nous allions, silhouettes inquiétantes, avec nos passe-montagnes ne laissant à nu que le regard, notre démarche résolue, notre attirail suspect. À nous voir, on aurait pu se méprendre sur le but de notre expédition. Nous n'échangeâmes que peu de mots tant nous avions hâte d'être à pied d'œuvre. En peu de temps, nous fûmes sur les lieux de mes "exploits".

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    (Source illustration: fr.123ref.com)

     

    Le mulet paraissait figé dans la même posture ; il gardait toujours la tête relevée mais semblait incapable de mouvoir ses pattes ; des frissons rapides parcouraient sa peau. L'animal fut promptement délesté du bois qui l'oppressait, puis mes "sauveteurs" lui ôtèrent ses harnais, le libérant des entraves qui pouvaient gêner ses mouvements. À la lumière falote de la lanterne, ils firent ensuite passer les cordes sous son ventre en les écartant l'une de l'autre. Chacun, alors, se saisit d'une extrémité et, sur un ordre donné, à l'unisson, nous tirâmes avec force. Cette manœuvre s'accompagnant d'un concert intraduisible d'encouragements pour exhorter la bête à participer à son propre rétablissement. Pendant quelques secondes, tous nos efforts parurent vains ; brusquement, le mulet se dressa sur ses pattes avant et s'y maintint solidement arc-bouté, puis, dans un mouvement brutal, semblable à une ruade, il releva son postérieur ; un instant, il demeura hésitant, mal assuré, cherchant un équilibre plus stable comme un poulain venant de naître qui a déplié ses membres et s'efforce de prendre pied dans la vie. Mais bientôt une sorte de hennissement vint saluer notre victoire et parut exprimer sa reconnaissance. L'un des hommes alors s'approcha, lui caressa longuement l'encolure, tapota affectueusement ses flancs en lui parlant pour le rassurer. Il s'apprêtait à se baisser pour examiner l'état des articulations quand, d'une brusque détente, le mulet fit un bond en avant, franchit la tranchée et détala à toute vitesse sous nos yeux ébahis. Un instant étouffé par la terre du chemin, le bruit de ses sabots résonna sur les pierres de la route puis, peu à peu, s'évanouit dans le lointain : "Ah, le drôle !" s'écria quelqu'un, "nous voulions savoir s'il n'avait aucun mal, il nous a répondu d'une manière qui ne laisse aucun doute sur son état."

    Se tournant vers moi dont il devinait à la fois l'inquiétude nouvelle et l'ahurissement, il ajouta : "Sa fuite brutale est tout à fait rassurante. Soyez sans crainte, votre mulet retrouvera sans aide son écurie ; cette course va lui permettre de s'échauffer, c'est une réaction qui lui sera salutaire." Je l'entendais à peine; je n'avais plus la force de penser. Je remerciai en quelques mots la petite équipe qui m'avait si affectueusement secouru, et je laissai comprendre que là ne se limiterait pas ma gratitude. Tant de fatigue inutile, de coups de théâtre angoissants, de déconvenues me laissaient le corps meurtri et l'esprit vide, tel un boxeur sortant du ring après une défaite. Nous nous séparâmes. Mon impatience était grande maintenant d'aller rassurer les miens. Mais avant de m'enfoncer dans la nuit, je jetai un regard plein d'amertume vers la charrette abandonnée au milieu de ma cargaison éparse. Elle sembla m'exprimer ses regrets, les bras levés vers les étoiles.

    Le mulet, sans fil d'Ariane autre que son instinct, avait bien regagné sa remise. À mon retour, je le trouvai en train de mâchonner avec application une poignée de foin d'un air satisfait et serein. Quand il me vit, ses yeux parurent pétiller de malice ; sa lèvre supérieure se retroussa comme s'il ébauchait un sourire, puis il détourna la tête avec une nonchalante indifférence.

    Je n'étais plus, pour lui, qu'un inconnu.

    (Louis Joullié)

     

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  • Edward Robert Hughes, peintre préraphaélite britannique

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    Edward Robert Hughes

    Portrait par Maull & C° (National Portrait Gallery de Londres)

    (Source photographique : http://licornamuseum.over-blog.com/)

     

    Edward Robert Hughes (1851-1914), peintre préraphaélite anglais, était le neveu du peintre et illustrateur Arthur Hughes associé au mouvement préraphaélite.

    Né à Londres, Edward Robert Hughes choisit d'entrer à la Heatherley School of Fine Art de Londres afin de se préparer pour la Royal Academy of Arts qu'il intégra dès l'âge de dix-sept ans.


    Sa carrière de peintre débuta par des portraits de personnalités fortunées, puis il fut
     l'assistant de William Holman Hunt (1827-1910), peintre dont les œuvres d'une facture extrêmement minutieuse avaient pour base des préoccupations morales et religieuses. William Holman Hunt était également l'un des membres de la confrérie préraphaélite. Edward Robert Hughes aida dans la conception de plusieurs toiles William Holman Hunt qui souffrait d'un glaucome.

     

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    William Holman Hunt

    Autoportrait (1867)

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Expérimentant des techniques ambitieuses, Edward Robert Hughes, perfectionniste, réalisa beaucoup d'études pour ses toiles. Il affectionnait particulièrement l'aquarelle.

    Reconnu par la communauté artistique anglaise, il fut membre de Art Workers Guild, puis de The Royal Water Colour Society

    Ses œuvres avaient pour thèmes la mythologie, le fantastique, le romantisme et comportaient de nombreuses représentations de très belles jeunes femmes. Il exposa au Dudley Museum and Art Gallery à Dudley dans les West Midlands, à la Grosvenor Gallery à Londres, à The Royal Academy of Arts, puis avec The Royal Society of Painters in Water Colours.

    Il s'installa à St Albans dans le Hertfordshire et mourut après une appendicectomie.

     

    (Source biographique : Wikipedia en langue anglaise) 

     

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    Dans mes Albums d'Arts :

    La Veille de la Walkyrie (The Valkyrie's Vigil)

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    La Veille de la Walkyrie (The Valkyrie's Vigil)

    par Edward Robert Hughes

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Pourrait-on rêver d'une Walkyrie plus romantique ? Assise sur les remparts d'un château fort, elle tient avec nonchalance son épée et son casque, semblant confier la sûreté de la forteresse et des domaines environnants davantage à la protection de son bras dénudé, de son tendre regard, qu'à la dissuasion combative que laisse entrevoir son épée.

    Le romantisme de la diaphane tunique bleue aux reflets argentés qu'a revêtue la Walkyrie, de son visage et de son corps nimbés d'une clarté vespérale apaisante, forme un contraste saisissant avec ses accessoires guerriers rendus inutiles par tant de beauté et de douceur.

     

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    Cœur de neige (Heart of Snow) par Edward Robert Hughes

     

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    Cœur de neige (Heart of Snow)

    par Edward Robert Hughes

     

    Une belle jeune femme à l'apparence fragile, couronnée de délicates fleurs blanches, semble insensible au contact glacial du sol neigeux où elle est étendue, vêtue d'une tunique diaphane. D'une main, elle soutient légèrement une des ses jambes repliée, tandis que l'autre pend nonchalamment dans le vide. S'est-elle allongée sur cette couche immaculée pour mourir ? Est-elle une fée des neiges ?

    Victoria Jean Osborne, dans son mémoire de thèse : "A British Symbolist in Pre-Raphaelite Circles : Edward Robert Hughes (1851-1914)" (Un symboliste britannique dans le monde des préraphaélites : Edward Robert Hughes...) (Université de Birmingham, octobre 2009), écrit que le peintre a uni Baudelaire et le symbolisme dans Cœur de neige en faisant référence à cette citation :

    "Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;

    J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;"

    (Baudelaire, les Fleurs du mal - La Beauté) 

     

    (Source : http://www.leicestergalleries.com/

     

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    Idylle de rêve (Dream Idyll) par Edward Robert Hughes

     

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    Idylle de rêve (Dream Idyll), 1902

    par Edward Robert Hughes

     

    Une Walkyrie, nue sur un cheval ailé qu'elle monte en Amazone, se tient fermement à l'une des ailes de son destrier. Elle regarde la ville, presque imperceptible, qui s'étend sous ses yeux avec ses maisons, son fleuve, ses ponts et défile au gré du rythme fougueux du cheval.

    La chevelure d'or de la Walkyrie et son corps dévêtu scintillent sous les nuages vaporeux, illuminant les diverses nuances bleues de la toile.

    La vitesse, l'énergie, l'effort engendrés par le magnifique coursier, congénère de Pégase, sont représentés par une buée diaphane soufflée par les naseaux de l'animal.

    La Walkyrie veut-elle, dans cette fantastique chevauchée mêlant symbolisme, mythologie et opéra, quitter Wotan, le dieu de la Guerre et du Savoir, et le paradisiaque Walhalla pour se fondre dans la vie de la cité qu'elle observe avec tant de curiosité ? 

     

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    Ève du solstice d'été (Midsummer Eve) par Edward Robert Hughes

     

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    Ève du solstice d'été (Midsummer Eve) 1908

    par Edward Robert Hughes

     

    Une fée couronnée de fleurs, vêtue d'une robe aux couleurs de la forêt : vert mousse, roux et ocre, soulève légèrement de ses deux mains sa robe pour dégager ses chevilles. Elle se penche vers les minuscules habitants des bois, farfadets, elfes et lutins.

    La jeune femme serre sous son bras gauche l'instrument de musique qui lui a permis d'appeler le petit Peuple de cette forêt magique accouru avec ses ailes de papillons et ses lumignons.

    Avec Ève du solstice* d'été, Edward Robert Hughes évoque, dans cet univers de légendes, les lucioles et leur "pouvoir" de luminescence.

     

    (Source : http://www.peintre-analyse.com/eve.htm. Glisser la souris sur "Toutes les analyses")

     

    * Solstice d'été : époque de l'année où le Soleil, dans son mouvement apparent sur l'écliptique, atteint sa plus forte déclinaison qui correspond à une durée du jour maximale (le 21 ou le 22 juin, début de l'été).

     

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    La Dame de Shalott (The Lady of Shalott) par William Holman Hunt et Edward Robert Hughes

     

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    La Dame de Shalott (The Lady of Shalott), 1905,

    par William Holman Hunt et Edward Robert Hughes

     

    Edward Robert Hughes aida William Holman Hunt, devenu presque aveugle, pour l'exécution de cette toile.

    Avec nombre de détails tourmentés, une profusion d'objets colorés hétéroclites, de riches ouvrages de tapisserie patiemment élaborés et la multitude de fils emmêlés qui retiennent Lady of Shalott prisonnière d'un mauvais sort, cette toile de William Holman Hunt et d'Edward Robert Hughes reflète toute l'angoisse de la jeune femme prise dans un piège tissé de ses propres mains.

    Une enceinte de cuivre aux supports artistiquement ciselés, faible rempart contre le monde extérieur qu'elle pourrait aisément franchir si, dans son immense et folle détresse, elle n'était ligotée par ses peurs et ses souffrances, entoure d'un cercle maléfique Lady of Shalott et tous les objets familiers de son minuscule univers.

     

    Article en liaison : "John William Waterhouse, peintre préraphaélite dans son univers mythologique" (The Lady of Shalott, 1888) :

    http://aufildespagesavecoceane.hautetfort.com/archive/2016/05/30/john-william-waterhouse-5808472.html

     

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  • Jean-Marie Blas de Roblès, écrivain flamboyant de l'imaginaire

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    Jean-Marie Blas de Roblès

    (Source photographique : http://blasderobles.fr/)

     

    Jean-Marie Blas de Roblès est un écrivain, philosophe et archéologue français.

    Né en 1954 à Sidi Bel Abbès, en Algérie, et rapatrié en France avec ses parents après l'accession à l'indépendance de l'Algérie, il passe son adolescence dans le Var.

    Il étudie la philosophie à la Sorbonne et l'histoire au Collège de France. Diplômé, il part au Brésil enseigner la littérature française, en 1981-1982. Il est nommé à la direction de la Maison de la Culture Française à Fortaleza, la capitale de l'État du Cearà, au Brésil.

    Il part en Chine Populaire, en 1983-1984, et enseigne à l'Université de Tianjin, où il donne les premiers cours sur l'écrivain et philosophe français Jean-Paul Sartre (1905-1980) et sur l'écrivain et critique français Roland Barthes (1915-1980). Il enseigne également à Taïwan.

    Il se rend en Italie où il enseigne à Palerme.

    À partir de 1986, il devient membre de la Mission Archéologique Française en Libye et participe, chaque été, aux fouilles sous-marines d'Apollonia de Cyrénaïque (Apollonie de Cyrène), de Leptis Magna et de Sabratha en Tripolitaine (Libye).

     

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    Apollonia de Cyrénaïque en Libye. Rempart du côté est de l'acropole.

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : David Stanley, from Nanaimo, Canada)

     

    Le Courrier de l'UNESCO, n° 1, en 2009, présente ainsi un texte de Jean-Marie Blas de Roblès, "Le syndrome du scaphandrier" :

    "Aux antipodes de la chasse aux trésors, un chasseur de rêves nous fait part de l'émotion qui l'envahit lorsqu'il "ramène des profondeurs de l'oubli des fragments de beauté nue". [...] l'écrivain français Jean-Marie Blas de Roblès a participé à des fouilles sous-marines au large de la côte libyenne, explorant ainsi cette "part invisible de nous-mêmes" qui doit être protégée avec soin et respect." (Extrait)

     

    En 1985, Claude Sintes, Directeur du Musée de l'Arles antique, propose à Jean-Marie Blas de Roblès de participer à une campagne d'archéologie sous-marine dans le port d'Apollonia, en Libye, pendant l'été 1986.

    "D'un seul coup d'un seul j'avais été transporté dans un monde où Jules Verne le disputait à H. G. Wells ; Vingt mille lieues sous les mers et La Machine à explorer le temps confondus en une même jouissance : la sensation aiguë, la certitude de survoler une Atlantide désertée !" [...] Partout, avec chaque pierre, chaque structure plus ou moins discernable sous sa fourrure d'algues, il y avait, visibles, saisissables sur un simple mouvement du bras, des dizaines, des centaines d'objets qui auraient mérité de se trouver dans les musées [...]

    Il m’est arrivé de trouver un solidus d’or rarissime, mais l’émotion qui m’a coupé le souffle en cet instant ne devait rien à la valeur monétaire de l’objet. Elle tenait à l’éclat de ce petit soleil virevoltant dans le bleu comme un miroir, à l’indicible joie d’avoir ramené des profondeurs de l’oubli un fragment de beauté nue. Un processus très proche, finalement, de ce qui est à l’œuvre dans l’écriture et dont Le Syndrome du scaphandrier, du romancier français Serge Brussolo, constitue à mes yeux l’une des plus justes métaphores : un chasseur de rêves s’enfonce jour après jour dans les ténèbres du sommeil ; de cet univers parallèle, il remonte des sortes d’ectoplasmes, d’étranges fictions qui s’incrustent dans le réel et parviennent à y exister." (Jean-Marie Blas de Roblès) (Extrait)

    (Site : http://unesdoc.unesco.org/) 

     

    Depuis 1996, Jean-Marie Blas de Roblès se consacre exclusivement à l'écriture.

     

    Sources biographiques :

    . Site officiel de Jean-Marie Blas de Roblès http://blasderobles.fr/

    . Wikipédia. 

     

     

    Œuvres :

     

    1982. La Mémoire de riz et autres contes. Nouvelles (Seuil). Prix de la Nouvelle de l'Académie française, 1982.jean-marie blas de roblès,j.-m. blas de roblès écrivain français contemporain,j.-m. blas de roblès bibliographie,la mémoire de riz par j.-m. blas de roblès,l'illusionniste par j.-m. blas de roblès,là où les tigres sont chez eux par j.-m. blas de roblès,athanase kircher,l'île du point némo par j.-m. blas de roblès

    1983. D'un Almageste les fragments : Périhélie. Poésie. Dans ouvrage collectif : L'Alphée, n° 10

    1983. Le repos précieux des monstres désirables. Nouvelle. Dans ouvrage collectif : Obsidiane, n° 23

    1984. Del Baño. Nouvelle. Dans ouvrage collectif Europe, juin-juillet 1984 : Mémoires imaginaires

    1985. Alluvions. Poésie. Dans ouvrage collectif : Mots de passe 1945-1985. Petit abécédaire des modes de vie, sous la direction de Pascal Ory (Autrement)

    1986. D'un Almageste les fragments : Sur des ruines. Poésie. Le Chat bleu, cahier n° 3

    1987. L'Impudeur des choses. Roman (Seuil)

    1989. Le Rituel des dunes. Roman (Seuil)

    1990. Et puis l'énigme sur nos paumes... Poésie. Dans ouvrage collectif : Poésies aujourd'hui par Bruno Grégoire (Seghers)

    1991. Une certaine façon de se taire. Hybride. Dans ouvrage collectif : Quai Voltaire, n° 3

    1998. What is means to be in the forest. Hybride. Dans ouvrage collectif : Zingmagazine, volume 2, New York

    1999 et 2005. Libye grecque, romaine et byzantine. Essai (Édisud, collection Archéologie)

    2003. Sites et monuments antiques de l'Algérie en collaboration avec Claude Sintes. Essai (Édisud, collection Archéologie) 

    2004. Vestiges archéologiques du Liban en collaboration avec Dominique Pieri et Jean-Baptiste Yon. Essai (Édisud, collection Archéologie - Librairie Antoine)

    2006. Alerte et Catacombes. Poésie. Dans ouvrage collectif : Le Mâche-Laurier, n° 24 (Obsidiane)

    2008 et 2016. Là où les tigres sont chez eux. Roman (Zulma). Prix Médicis 2008. Prix du Roman FNAC 2008. Prix du Jury Jean Giono 2008.jean-marie blas de roblès,j.-m. blas de roblès écrivain français contemporain,j.-m. blas de roblès bibliographie,la mémoire de riz par j.-m. blas de roblès,l'illusionniste par j.-m. blas de roblès,là où les tigres sont chez eux par j.-m. blas de roblès,athanase kircher,l'île du point némo par j.-m. blas de roblès

    2008. Méduse en son miroir et autres textes. Nouvelles (Mare Nostrum)

    2009. La loi Cioran. Nouvelle. Dans ouvrage collectif : Décapage, n° 38 (La Table Ronde)

    2009. Le Secutor de Glanum. Nouvelle. Dans ouvrage collectif : 100 Monuments, 100 Écrivains (Éditions du Patrimoine)

    2009. Guérilla. Nouvelle. Dans ouvrage collectif : Décapage, n° 4 (Table Ronde)

    2009. Athanase Kircher. Hybride. Dans ouvrage collectif : Le Tigre, n° 30

    2009. Métaphysique de l'infime. Hybride. Dans ouvrage collectif : Le Tigre, n° 31

    2009. Posture du vide. Hybride. Dans ouvrage collectif : Le Tigre, n° 32

    2009. Une Minute vingt secondes de silence. Hybride. Dans ouvrage collectif : Revue Giono, n° 3 

    2010. La Montagne de minuit. Roman (Zulma). Grand Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres 2010.jean-marie blas de roblès,j.-m. blas de roblès écrivain français contemporain

    2010. Quatre nouvelles : Contrôle d'identité. Comme on se voue. Bandits manchot. Un petit 38. Dans ouvrage collectif : Revue Inculte, n° 19

    2010. Lady be good. Théâtre. Dans ouvrage collectif : La Revue Littéraire, n° 47 (Léo Scheer) 

    2010. L'Idéalisme brûlé. Entretien avec Pierre Michon et Anne-Marie garrat. Dans ouvrage collectif : Pour Lowry (MEET)

    2010. Qu'est-ce qu'un Romain ? Hybride. Dans ouvrage collectif : Je est un autre (Gallimard)

    2011. La Mémoire de riz. Nouvelles (Zulma)

    2011. Sicile antique, en collaboration avec Bernard Birrer et Hervé Danesi. Préface par Juliette de La Genière. Essai (Édisud, collection Archéologie)

    2011. Ignorer le ciel. Hybride. Dans ouvrage collectif : Le Ciel vu de la Terre (Inculte)

    2011. Rempart du rouge. Nouvelle. Dans ouvrage collectif : L'Éloge des cent papiers (Association Verbes) 

    2011. Quéquette bicot. Nouvelle. Dans ouvrage collectif : Villa Europa n° 2 (Villa Europa n° 2, Sarrebruck)

    2012. Les Greniers de Babel. Nouvelle (Invenit)

    2013. La Secte des badasses. Nouvelle. Dans ouvrage collectif Brèves, n° 102 : Le Rêve sans fin

    2014. L'Île du point Némo. Roman (Zulma)

    2015. Hautes Lassitudes. Poésie (Dumerchez)

    2017. Dans l'Épaisseur de la chair. Roman  (Zulma)

     

    Source bibliographique :

    Site officiel de Jean-Marie Blas de Roblèshttp://blasderobles.fr/

     

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

     

    jean-marie blas de roblès,j.-m. blas de roblès écrivain français contemporain,j.-m. blas de roblès bibliographieLa Mémoire de riz par Jean-Marie Blas de Roblès. Nouvelles (Éditions Zulma, 2011)

    "On a envie de dire : Entrez, entrez vite dans la baraque enchantée du conteur ! Machineries diaboliques, pantins articulés, leurres et aberrations piègent chaque récit, et le lecteur, littéralement sous le charme, découvre tour à tour de fabuleux paysages marins, des personnages éternels, des univers hantés. Depuis les grands mythes affolants de l'humanité jusqu'à la plus brûlante actualité qui secoue Maghreb et Machreck, maintes époques sont brassées, maintes civilisations, avec une prédilection pour l'Orient des Mille et Une Nuits.

    Forgées par une science quasi picturale de la description et conduites tambour battant par le bonheur de raconter, ces vingt-deux fictions - autant que d'arcanes majeurs dans le tarot - sont un moment de grande littérature, sur le versant flamboyant de l'imaginaire. Elles ont valu à son auteur le Prix de la nouvelle de l'Académie française." (Deuxième de couverture)

    "Rompu aux jongleries savantes de l'imaginaire, Jean-Marie Blas de Roblès nous entraîne, par la grâce de son écriture, dans les mondes gigognes de l'esprit aux prises avec les mystères ultimes, sans perdre jamais le fil du labyrinthe charnel du désir et de la folie de vivre." (Extrait troisième de couverture)

     

    "L'Échiquier de Saint-Louis

    Une grosse flambée de bois sec ronflait dans la vieille cheminée du manoir, et les lueurs d'incendie qu'elle projetait sur les murs - multipliées à l'infini par les surfaces lustrées des miroirs, des cadres dorés et de ce globe de verre sous lequel un petit lutin, sculpté dans la cire, narguait les flammes qui jouaient sur son vêtement de perles - donnaient à la pièce où je me trouvais la chaleur, l'intimité vacillante et mystérieuse d'une église baroque. La mer, au loin, s'enfournait avec fracas dans les grottes à vif de la côte rocheuse ; ogresse du Nord, elle mangeait les falaises d'Yport en laissant sur le silex écorché les traces de ses dents. Sa respiration de fauve se confondait avec le grognement opiniâtre du brasier.

    - Tu ne veux toujours pas apprendre à jouer ? Il fait un temps à pousser du bois toute la nuit, si seulement tu voulais te donner la peine...

    Mon ami Roetgen, chez qui je vivais déjà depuis quelques jours, venait de rompre le silence avec ce ton gentiment acerbe qui lui était particulier. Je connaissais sa folle passion pour le jeu d'échecs, mais j'avais toujours refusé d'apprendre à "pousser du bois", pour employer son expression. Au début de mes rencontres avec lui, je n'avais pourtant guère de raison pour expliquer mon refus des échecs et, d'ailleurs, de tout jeu en général. Les heures que Roetgen passait devant son échiquier, l'extrême jouissance qu'il semblait en tirer, son insistance, enfin, à vouloir m'inoculer son vice, avaient fini cependant par asseoir mon aversion." (Extrait)

     

    Ibn ruh Al Jahim, "roi de la montagne et prince des Bédouins", offre à Saint Louis un échiquier "rutilant, scintillant de mille feux, un merveilleux échiquier de cristal, de nacre et d'argent. Le tout, comme Joinville l'écrivit par la suite, le tout fait à belles fleurettes d'ambre, liées à belles vignettes de fin or. Un parfum exquis, où le jasmin jouait sa note fraîche et entêtante, commençait à envahir la pièce."

    Les deux souverains s'apprêtent à se mesurer aux échecs. Les personnages ornant le pourtour de l'échiquier représentent des scènes d'un réalisme tel - "l'armée chrétienne avec des chevaliers en armure [...] et son cortège de fantassins déguenillés" - que Saint Louis vit à nouveau les années de guerre en Égypte, "sa capture, l'humiliation et les tortures de l'exil..." et joue presque machinalement. L'enjeu est pourtant très grave...

     

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    Le Joueur d'échecs par Honoré Daumier (1863)

     

    Franchi le cap, ô combien délicat ! de la première des nouvelles intitulée L'Illusionniste, le lecteur, peut-être doté d'une âme sensible, s'étant répété : "Fiction, ce n'est que fiction...", maintenant avide de plonger avec témérité dans les profondeurs abyssales de ce recueil, poursuit avec curiosité, et parfois avec crainte, son voyage imaginaire au fil des récits de Jean-Marie Blas de Roblès.

    Ce lecteur découvre, ou redécouvre, un écrivain passionnant dont l'immense érudition va l'entraîner toujours plus loin.

     

    Mais revenons vers L'Illusionniste : le lecteur pénètre dans un effrayant espace de manipulation où règne Eléazard, "cet esprit d'encyclopédie, d'investigation débridée qui reste la plus grande gloire de la Renaissance", expert en "genèses, cosmogonies", le "mécréant irrémédiable", expert en "religions de tous ordres". Le lecteur se trouve confronté à la réalité : sa propre destinée est l'œuvre qu'il a lui-même conçue...

     

    Et vingt autres nouvelles étranges, surprenantes, fascinantes...   

     

     

    jean-marie blas de roblès,j.-m. blas de roblès écrivain français contemporain,j.-m. blas de roblès bibliographie,la mémoire de riz par j.-m. blas de roblèsLà où les tigres sont chez eux par Jean-Marie Blas de Roblès. Roman (Éditions Zulma, 2008). Prix Médicis 2008. Prix du Roman FNAC 2008. Prix du Jury Jean Giono 2008.

    "Eléazard von Wogau, héros inquiet de cette incroyable forêt d'histoires, est correspondant de presse au fin fond du Nordeste brésilien. On lui adresse un jour un fascinant manuscrit, biographie inédite d'un célèbre jésuite de l'époque baroque. Commence alors une enquête à travers les savoirs et les fables qui n'est pas sans incidence sur sa vie privée.

    Comme si l'extraordinaire plongée dans l'univers d'Athanase Kircher se répercutait à travers les aventures croisées d'autres personnages, tels Elaine, archéologue en mission improbable dans la jungle du Mato Grosso, Moéma, étudiante à la dérive, ou bien Nelson, jeune gamin infirme des favelas de Pirambú qui hume le plomb fondu de la vengeance.

    Nous sommes au Brésil, dans le pays des démesures. Nous sommes aussi dans la terra incognita d'un roman monstre, dont chaque partie s'ouvre sur un chapitre de la biographie de Kircher, "le maître des cent arts", ancêtre de l'égyptologie et de la volcanologie, inventeur du microscope ou de la lanterne magique.

    On songe au réalisme magique des Borges et Cortazar, à Italo Calvino ou Umberto Eco, ou encore à Potocki et son Manuscrit trouvé à Saragosse, sans jamais épuiser la réjouissante singularité de ce roman palimpseste qui joue à merveille des mises en abyme et des vertiges spéculaires." (Deuxième de couverture)

     

    "Lui-même globe-trotter et polyglotte, spécialiste de l'archéologie sous-marine, habitué des déserts africains, Jean-Marie-Blas de Roblès nous offre, autour de la révélation du génie baroque d'Athanase Kircher, une Kyrielle extravagante de portraits contemporains en lice pour la conquête du sens dans un monde forcené et pathétique.

    Là où les tigres sont chez eux est le fruit de dix ans de travail, roman somme qui interroge le genre avec une formidable érudition mise au service d'un merveilleux sens de la narration." (Troisième de couverture)

     

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    Athanasius Kircher (1602-1680)

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    "... Eléazard laissa errer son regard à travers la grande fenêtre qui lui faisait face. Elle s'ouvrait directement sur la jungle, ou plus exactement sur la mata, cette luxuriance de grands arbres, de lianes torses et de feuillages qui avait repris possession de la ville sans que nul n'y trouve à redire. De son premier étage, Eléazard avait le sentiment de plonger au cœur même de l'organique, un peu comme un chirurgien surplombe un ventre offert à sa seule curiosité. Lorsqu'il s'était décidé à quitter São Luís pour acheter une maison à Alcântara, il n'avait eu que l'embarras du choix. Cette ancienne ville baroque, le fleuron de l'architecture du XVIIIe siècle au Brésil, tombait en ruine. Abandonnée par l'histoire depuis la chute du marquis de Pombal, phagocytée par la forêt, les insectes et l'humidité, elle n'était plus habitée que par une infime population de pêcheurs, trop pauvres pour vivre ailleurs que dans des cabanes de tôles, d'argile et de bidons, ou des taudis à moitié écroulés. On y voyait paraître de temps à autre quelque cultivateur, hagard d'avoir si brusquement quitté l'obscurité de la grande forêt pour vendre sa production de mangues ou de papayes aux courtiers faisant la navette avec São Luís." (Extrait)

     

    Eléazard note, dans ses carnets, de judicieuses pensées, dont celle-ci que j'aime particulièrement : 

    "LA VÉRITÉ n'est ni un chemin de traverse ni même cette clairière où la lumière se confond avec l'obscurité. Elle est la jungle même et son foisonnement trouble, son impénétrabilité. Voici longtemps qu'il ne s'agit plus pour moi de chercher une issue quelconque dans la forêt, mais bien de m'y perdre au plus profond." (Extrait)

     

    Dans chacun des chapitres du roman Là où les tigres sont chez eux se déroule une partie de la biographie d'Athanase Kircher, célèbre jésuite de l'époque baroque, tout d'abord étudiant en philosophie, poursuivant des études personnelles de physique, de langues et de mathématiques, puis pratiquant l'astronomie à laquelle il ajoute la physiologie et l'alchimie tout en approfondissant sa connaissance des langues. "À l'âge de vingt-trois ans, Kircher éclipsait sans peine ses collègues, lesquels s'accordaient à lui reconnaître d'incroyables dons de mémoire en sus d'un génie inventif  & d'une habileté mécanique hors du commun." 

    En parallèle, le lecteur fait la connaissance des nombreux personnages qui gravitent autour d'Eléazard von Wogau, correspondant de presse chargé "de l'établissement du texte" de la biographie d'Athanase Kircher, "et de son commentaire". Parmi ces héros, voici Soledade, la jeune domestique d'Eléazard, métissée de Noir et d'Indien, Elaine, professora von Wogau, géologue et ex-femme d'Eléazard, Moéma, fille d'Eléazard et d'Elaine, étudiante, et son amie Thaïs, toutes deux consommatrices de coke. Et bien d'autres...

    Dans ce roman aux étranges et passionnantes sinuosités, passant sans heurt de l'époque baroque du XVIIe siècle à l'époque contemporaine, croisant les destins de personnages si différents, aux recherches et intérêts extrêmement éloignés, d'un continent à l'autre, par-delà les pays, par-delà les siècles, Jean-Marie Blas de Roblès dévoile, à chaque page, un savoir encyclopédique, une érudition éblouissante.

     

    Critiques littéraires :

    "Ce roman encyclopédique et mystificateur, truffé d'élucubrations picaresques, réjouit et fascine. [...] Umberto Eco revu par Indiana Jones chez Malcolm Lowry, avec un zest d'African Queen et de Lévy-Strauss chez les Nambikwara. [...] Une merveilleuse, une vertigineuse galaxie de cette rentrée romanesque." (Patrick Grainville. Le Figaro littéraire)

    "Jean-Marie Blas de Roblès joue avec les illustres références, malmène le réalisme magique, pour un livre en forme d'irrévérence. Là où les tigres sont chez eux est un chahut érudit, d'une grande ambition, un palimpseste qui s'amuse." (Clara Dupont-Monod. Marianne) 

    (Source : http://www.zulma.fr/)

     

     

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    La Montagne de minuit par Jean-Marie Blas de Roblès. Roman (Éditions Zulma, 2010). Grand Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres, 2010.

    "Au cœur de ce roman, un personnage hors du commun : Bastien, gardien d'un collège jésuite et secrètement passionné par tout ce qui concerne le Tibet et le lamaïsme. Tenu à l'écart de son voisinage pour d'obscurs motifs, le vieil homme vit plus solitaire qu'un moine bouddhiste. 

    L'aventure commence à Lyon, par la rencontre entre le vieux sage et Rose, nouvellement emménagée avec son petit Paul. Séduite par l'étrangeté du personnage, cette dernière s'attache à lui au point de lui permettre d'accomplir le voyage de sa vie...

    Vérités et mensonges, fautes et rédemption s'enlacent et se provoquent dans ce roman qui interroge avec une désinvolture calculée les "machines à déraisonner" de l'Histoire contemporaine. Roman à thèse si l'on veut, sous les bonheurs du romanesque pur, la Montagne de minuit se lit comme une exploration intrépide des savoirs et des illusions. " (Deuxième de couverture)

     

    "C'était un vieux jeune monsieur, le gardien du lycée Saint-Luc, l'un de ces faux vieillards à visage d'enfant affublé d'une perruque et de trois ou quatre rides grossièrement maquillées autour des yeux. Les élèves l'appelaient Belette, les professeurs monsieur Lhermine. Un Lyonnais faisant partie des meubles, un pauvre type dont nul n'aurait imaginé qu'il mourrait à Berlin, au plus près du scandale qui avait bouleversé son existence." (Extrait)

     

    Bastien Lhermine, homme effacé et solitaire, passionné par le Tibet et l'élaboration de son mandala de sable, rêvant de voir le Palais du Potala, est le gardien du lycée jésuite Saint-Luc à Lyon. L'arrivée d'un nouveau proviseur porte le coup de grâce à sa vie professionnelle. 

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    Mandala de sable tibétain

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Bastien Lhermine croise dans son immeuble Rose et son petit garçon, Paul. La jeune femme découvre dans les yeux de cet homme discret "quelque chose d'incomparable, une mansuétude, une douceur... Le cœur authentique de la détresse." 

    "[...] on a de tels préjugés sur les gens, on les enferme dans des cages si exiguës, qu'on reste ahuri lorsqu'ils en débordent subitement de tous côtés. Je me suis trouvée bête, dirait-elle [...], je m'en suis voulue de constater combien ma perception de cet homme avait changé, à quel point il était remonté dans mon estime par la seule magie de ses compétences en langues orientales. J'étais vexée de mon étroitesse d'esprit [...]". (Extrait)

     

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    Le Palais du Potala construit au XVIIe siècle

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Antoine Taveneaux)

     

    Critiques littéraires :

    « Blas de Roblès excelle, chemin faisant, dans ses impressions de voyage, vivantes, colorées et terribles, sur le Tibet opprimé [...]. Rien n'est unilatéral dans ce roman délicat comme un effeuillement, grâce à sa composition tressée à plusieurs voix. » (David Fontaine. Le Canard enchaîné)

    (Source : http://www.zulma.fr/livre-la-montagne-de-minuit)

     

    Dans son article intitulé "La Montagne de minuit, de Jean-Marie Blas de Roblès, un Tibet de fantasmes", Benjamin Fau écrit : "L'une des grandes forces de La Montagne de minuit est de poser plus de questions qu'elle n'offre de réponses - car la plupart d'entre elles, préparées et prémâchées par la pensée d'autrui, seraient trop aisées, tronquées et forcément trompeuses. Avec une élégance et une sorte d'évidence émouvante qui parle au coeur autant qu'à la raison, elle se révèle un formidable appel aux pouvoirs de la connaissance face aux dangers de l'obscurantisme. En peu de pages, Blas de Roblès parvient à ouvrir tellement de portes dans l'esprit de son lecteur que son roman, s'échappant de son cadre et de ses circonstances, se fait merveilleuse matière à réflexion et à apprentissage." (Le Monde, 9 septembre 2010)

    (Source : http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/09/09/la-montagne-de-minuit)

     

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    L'Île du Point Némo par Jean-Marie Blas de Roblès. Roman (Éditions Zulma, 2014) 

    "Incroyable machinerie de l'imaginaire, l'Île du Point Némo est un roman d'aventures total, conquérant, tourbillonnaire. Un fabuleux diamant vient d'être dérobé à Lady MacRae. Nous voilà donc embarqués à la poursuite de l'insaisissable Enjambeur Nô. Avec Martial Canterel, richissime dandy opiomane, son vieil ami Holmes (John Shylock), mais aussi Grimod de La Reynière en majordome ou la très inventive Miss Sherrington.

    Par une mise en abyme jubilatoire, cette intrigue rebondissante vient s'inscrire dans les aléas d'une fabrique de cigares du Périgord noir où, comme aux Caraïbes, se perpétue la tradition de la lecture à voix haute. Bientôt reconvertie en usine de liseuses électroniques par Monsieur Wang, voyeur high-tech et directeur de B@bil Books...

    Avec une ironie abrasive, Jean-Marie Blas de Roblès ouvre d'extraordinaires horizons de fiction. Cette folle équipée romanesque est aussi une critique radicale des idéologies et des gouvernances anonymes, tentaculaires, doublée d'une piquante réflexion sur l'art littéraire." (Deuxième de couverture)

     

    "En baroque inventif, Jean-Marie Blas de Roblès fait feu de tout bois dans ce roman des romans : Vingt Mille Lieues sous les mers, l'Île mystérieuse et toute la littérature populaire du siècle romantique alimentent un brasier d'histoires dont la structure d'ensemble relève de factures ultra-contemporaines héritées diversement des Joyce, Bradbury, ou Philip K. Dick. À cet égard comme à tant d'autres, l'Île du Point Némo est un chef-d'œuvre." (Extrait de la troisième de couverture)

     

    "Les Immortels ont beau ressusciter, ils ne se renouvellent pas assez vite pour étaler la vague macédonienne. Et soudain, voici qu'ils se débandent, le centre perse est enfoncé, Darius fuit. C'est au moment où Alexandre voit son char bariolé disparaître dans la poussière qu'un messager réussit à l'atteindre : sur l'aile gauche, Parménion et ses cavaliers thessaliens faiblissent devant les Perses ; sans renfort ils ne tiendront plus longtemps.

    Ce fut l'instant choisi par Miss Sherrington pour secouer l'épaule du maître de maison :

    - Monsieur, s'il vous plaît, Monsieur Canterel...

    Martial Canterel était allongé sur un lit importé à grands frais d'une fumerie de Hong Kong. Le champ de bataille s'étendait au sol, occupant presque toute la surface du parquet ; vingt-cinq mille soldats de plomb qu'il avait passé plusieurs jours à positionner pour reproduire ce moment crucial: Alexandre devait-il rattraper Darious ou secourir Parménion ?" (Extrait)

     

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    Projection hémisphérique de la Terre, centrée sur le point Nemo,

    pôle maritime d'inaccessibilité (source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Le richissime original Martial Canterel et son vieil ami Sir Shyrlock Holmes accompagné de son majordome, Grimod de La Reynière, déploient toute leur perspicacité afin de retrouver l'exceptionnel diamant de Lady MacRae. À Grimod, qui s'étonne de l'étrange logique déductive de Martial Canterel, ce dernier répond :

    "Si je ne craignais pas la contradiction des termes, je parlerais d'une logique de l'irrationnel, un processus mental dont je me suis aperçu qu'il tirait de la marge, des rencontres aléatoires, et en quelque sorte de la poésie pure, la magie de son fonctionnement. En y réfléchissant un peu, je dirais que je ne suis sans doute pas un si mauvais poète." (Extrait) 

    Au gré de la fantaisie des chapitres, le lecteur voyage, je dirais même qu'il est transporté, chahuté, bousculé, dans des aventures ahurissantes qui l'entraînent, sans le laisser reprendre son souffle un seul instant, de l'océan Pacifique... au Périgord noir.

    Une fois encore, l'érudition domine tout au long de ce roman et l'on déplore que le Temps ne puisse s'arrêter pour aller à la recherche soit d'un personnage, pourtant célèbre, dont la biographie mériterait toutefois d'être mieux connue, soit d'un pays dont le nom, presque familier, ne permet cependant pas de le situer avec précision. Comme chacun des livres de Jean-Marie Blas de Roblès, à lire, à relire et savoir s'arrêter pour améliorer encore et toujours ses connaissances... en oubliant le Temps.

     

    Critiques littéraires :

    "Jean-Marie Blas de Roblès conte la folle odyssées de trois hommes jusqu'à la mystérieuse île Nemo.

    [...] Certes, l'odyssée comporte des farcissures, des détours tirés par les cheveux, des arabesques érudites ou farfelues. Blas de Roblès est un baroque en zigzags auquel sa déontologie interdit le tracé orthogonal. Pages significatives sur les lectures pratiquées dans les fabriques de cigares à Cuba. Car ce roman est un hymne au livre, aux mille arborescences de la fiction.

    Ainsi, ce qui semblait, au début, un jeu, un pastiche étourdissant, révèle sa profondeur, sa nécessité vitale. Quel hydrogène, quel hélium que l'imagination de Blas de Roblès !" (Patrick Grainville. Le Figaro, 18 septembre 2014)

    (Source : http://www.lefigaro.fr/livres/)

     

    "Le Grand Huit de Blas de Roblès.

    Ce livre est un hold-up. Un roman d'aventures total, "tourbillonnaire", abrasif. Le genre qu'on ne lit pas souvent (surtout depuis la dictature planétaire de l'autofiction). [...] Quand il décolle, Blas de Roblès, c'est comme s'il restait bloqué sur l'accélérateur.[...] Plus de limites, pas de freins. Sa prodigieuse machine à fiction s'emballe, impossible de l'arrêter. Les paysages, les références, les époques, les rebondissements, les situations absurdes, les mises en abyme et les coups de théâtre défilent comme des fous furieux. [...] Quelle odyssée fascinante et bondissante en Fantaisie, cette ile imaginaire au milieu du tempsn, ce lieu de nulle part cher à Thomas More, cette "Utopie" où l'on ne fait que rêver, inventer, se tromper et dire la vérité : L'Île du point Nemo ! " (Marine de Tilly. Le Point, 26 juillet 2014).

    (Source : http://www.lepoint.fr/culture/)

           

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  • Christian Bobin, l'auteur d'une oeuvre lumineuse

     

     

    christian bobin

    Christian Bobin, en 2011

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur : Ji-Elle)

     

    Christian Bobin, écrivain et poète français, est né en 1951 au Creusot, en Saône-et-Loire. Son père enseignait le dessin technique à l'usine Schneider et sa mère était calqueuse.

    Christian Bobin, enfant, recherche déjà la solitude et s'isole avec ses compagnons de prédilection, les livres.

    Professeur de philosophie, puis infirmier psychiatrique, il est aussi rédacteur à la revue Milieux

    Christian Bobin ne quitte guère sa région natale. Il "fuit les mondanités et préfère explorer le silence. Il y consacre sa vie et son œuvre". Lors d'un entretien avec Marie de Solemne paru dans Psychologies, il différencie deux sortes de solitude :

    "Il y a deux solitudes [...] Une mauvaise solitude. Une solitude noire, pesante. Une solitude d'abandon [...] Cette solitude-là n'est pas celle dont je parle dans mes livres. Ce n'est pas celle que j'habite, et ce n'est pas dans celle-là que j'aime aller [...] C'est l'autre solitude que j'aime. C'est l'autre solitude que je fréquente, et c'est de cette autre dont je parle presque en amoureux." 

    Dans ce même article de Psychologies, le philosophe et écrivain français André Comte-Sponville déclare qu'il considère Christian Bobin comme l'écrivain "le plus doué, le plus original, le plus libre -à l'écart de tout-, mais aussi le plus émouvant [...]" de sa génération, "l'un des rares qui nous éclairent, qui nous élèvent, et parmi ceux-là sans doute le plus purement poète." 

    (Source : http://www.psychologies.com/

    Le poète et écrivain belge Guy Goffette écrit que Christian Bobin "fait entrer une sorte d'innocence et de candeur dans un monde où le cynisme a du succès".

    Christian Bobin, à la recherche de la plus grande simplicité, élague avec soin ses textes. À ses débuts, il écrit : 

    "Croître en clarté, voilà le but." (Source : http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/)

    "Je pense que l'écriture est un travail de guérison [...]. Pas uniquement ma propre guérison mais une guérison (...] de la vie souffrante. De la vie mise à mal par les conditions modernes." (Christian Bobin).  Propos recueillis par François Busnel (L'Express, 11 février 2013).

    (Source : http://www.lexpress.fr/culture/livre/christian-bobin)

    "Christian Bobin est un colporteur de magies quotidiennes. Dès la publication de ses premières plaquettes poétiques, il est apparu comme une voix évidente. Pourtant, il venait sans escorte, sans blindage théorique, sans corset rhétorique, sans aucun formalisme cousu de fil barbelé. Le scandale voulait qu'il ait précisément quelque chose à dire et que sa parole ait un goût de source, un goût de rosée, un goût de matin du monde." (Source : https://www.franceculture.fr/)

    Christian Bobin est un "écrivain solitaire à la pureté franciscaine".

    "Je suis fou de pureté. Je suis fou de cette pureté qui n'a rien à voir avec une morale, qui est la vie dans son atome élémentaire, le fait simple et pauvre d'être pour chacun au bord des eaux de sa mort noire et d'y attendre seul, infiniment seul, éternellement seul."  (Christian Bobin)

    (Source : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/)

    "Ce n'est pas pour devenir écrivain qu'on écrit, c'est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour." (Christian Bobin)

    Christian Bobin cultive souvent le fragment, une forme littéraire en prose d'une grande brièveté. Ses livres dépeignent la gaieté et l'émerveillement, mais la mélancolie, l'absence et la mort y mêlent leur souffle mystérieux. Son style d'écriture est musical, ses mots coulent tantôt d'une source paisible, tantôt d'une cascade bondissante. Ses écrits, empreints de bonté, de douceur, de lumière, de douleurs aussi, se lisent dans la paix du cœur et de l'âme.

     

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    Christian Bobin (Prix des Deux Magots, 1993)

    (Source photographique : http://www.babelio.com/)

     

     

     

    Œuvres :

     

    1977. Lettre pourpre, Éditions Brandes

    1978. Le Feu des chambres, Brandeschristian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    1984. Le Baiser de marbre noir, Brandes

    1985. Souveraineté du vide, Éditions Fata Morgana

    1986. L'Homme du désastre, Fata Morgana

    1986. Le Huitième Jour de la semaine, Éditions Lettres Vives

    1986. Ce que disait l'Homme qui n'aimait pas les oiseaux, Brandes

    1987. Dame, roi, valet, Brandes

    1987. Lettres d'or, Fata Morganachristian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    1989. L'Enchantement simple, Lettres Vives

    1989. La Part manquante, Éditions Gallimard

    1990. Éloge du rien, Fata Morgana

    1990. Le Colporteur, Fata Morgana

    1990. La Vie passante, Fata Morgana

    1990. La Femme à venir, Gallimard

    1991. L'Autre Visage, Lettres Vives

    1991. La Merveille et l'Obscur, Éditions Parole d'Aubechristian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    1991. Une Petite Robe de fête, Gallimard

    1992. Le Très-Bas, Gallimard, collection Folio (Prix des Deux Magots, 1993. Grand Prix catholique de littérature, 1993)

    1992. Un Livre inutile, Fata Morgana

    1992. Isabelle Bruges, Éditions Le Temps qu'il fait

    1993. Cœur de neige, Éditions Théodore Balmoralchristian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    1993. L'Éloignement du monde, Lettres Vives

    1994. L'Inespérée, Gallimard

    1994. L'Épuisement, Le Temps qu'il fait

    1994. Quelques Jours avec elles, Le Temps qu'il fait

    1995. L'Homme qui marche, Le Temps qu'il fait

    1995. La Folle Allure, Gallimard

    1995. Bon à rien, comme sa mère, Lettres Viveschristian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    1996. La Plus que vive, Gallimard

    1996. Clémence Grenouille. Livre pour enfants, Le Temps qu'il fait

    1996. Une Conférence d'Hélène Cassicadou. Livre pour enfants, Le Temps qu'il fait

    1996. Gaël Premier, roi d'Abîmmmmmmme et de Mornelonge. Livre pour enfants, Le Temps qu'il fait

    1996. Le Jour où Franklin mangea le soleil, Le Temps qu'il fait

    1996. Donne-moi quelque chose qui ne meure pas, en collaboration avec Édouard Boubat,                          Gallimard (réédition en 2010)

    1997. Autoportrait au radiateur, Gallimard

    1997. Mozart et la pluie suivi de Un Désordre de pétales rouges, Lettres Vives

    1998. Geai, Gallimard

    1998. L'Équilibriste, Le Temps qu'il fait

    1998. La Grâce de solitude. Dialogues avec Christian Bobin, Jean-Michel Besnier, Jean-Yves                          Leloup et Théodore Monod, Éditions Dervychristian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    1999. La Présence pure, Le Temps qu'il fait

    1999. Tout le Monde est occupé. Roman, Mercure de France

    2001. Ressusciter, Gallimard

    2001. La Lumière du monde, Gallimard

    2001. L'Enchantement simple et autres textes, Gallimard (collection Poésie)christian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    2001. Paroles pour un adieu, Éditions Albin Michel

    2002. Le Christ aux coquelicots, Lettres Vives

    2004. Louise Amour, Gallimard

    2005. Prisonnier au berceau, Mercure de France

    2006. Une Bibliothèque de nuages, Lettres Vives

    2007. La Dame blanche, Gallimard

    2009. Les Ruines du ciel, Gallimard (Prix du Livre de spiritualité Panorama La                             Procure, 2010)christian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poète

    2011. Carnet du soleil, Lettres Vives

    2011. Un Assassin blanc comme neige, Gallimard

    2011. Éclat du Solitaire, Fata Morgana

    2012. L'Homme-joie, Éditions L'Iconoclaste

    2013. La Chair et le Souffle, "Le bouclier" (volume 8, n° 2, pp. 48-56)

    2014. La Grande Vie, Gallimard

    2015. Noireclaire, Gallimard

    2015. La Prière silencieuse, photographies de Frédéric Dupont, Gallimard.

     

    Le Prix d'Académie 2016 a été décerné à Christian Bobin pour l'ensemble de son œuvre.  

     

    (Source bibliographique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Bobin)

    Prix littéraires : 

    1993. Prix des Deux Magots décerné à Christian Bobin pour Le Très-Bas.

    1993. Grand Prix catholique de littérature pour Le Très-Bas.

    2010. Prix du Livre de spiritualité Panorama - La Procure pour Les Ruines du Ciel.

    2016. Prix d'Académie décerné à Christian Bobin pour l'ensemble de son œuvre.

    Dans mes Carnets de Lecture :

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    Une Petite Robe de fête par Christian Bobin (Gallimard, collection Folio, 1991)

     

    "Celle qu'on aime, on la voit s'avancer toute nue. Elle est dans une robe claire, semblable à celles qui fleurissaient autrefois le dimanche sous le porche des églises, sur le parquet des bals. Et pourtant elle est nue - comme une étoile au point du jour. À vous voir, une clairière s'ouvrait dans mes yeux. À voir cette robe blanche, toute blanche comme du ciel bleu.

    Avec le regard simple, revient la force pure." (Christian Bobin. Quatrième de couverture)

     

    Ce livre comprend neuf textes courts. Voici un extrait du premier récit intitulé : Une histoire dont personne ne voulait.

    "Le manuscrit est défraîchi. Il y a une date à la dernière page. Cinq ans. Il vous arrive par la poste. Vous le laissez sur un coin de table, vous n'y pensez plus. Arrive le samedi. Le samedi est un jour où vous êtes très occupé : vous faites le chauffeur de maître pour une poignée d'enfants. On veut aller ici, on veut que tu nous emmènes à la fête, on veut ceci, on veut cela, on veut tout. Vous obéissez avec ravissement, faisant le désespoir des parents qui mettent des heures à contredire cet air d'insouciance que vous amenez avec vous. La vie passe si vite, les jours s'éteignent si tôt. [...]

    Christian Bobin conte l'histoire d'un manuscrit dont personne ne voulait, l'histoire d'un suicide manqué, l'histoire d'une "jeune femme qui tombe sur le carrelage et son âme qui tombe à ses côtés, son âme lourde, plus lourde qu'un oiseau mort, la blanche colombe gazée [...]". La jeune femme qui n'a plus d'âme un jour lit une page de Rilke...  

     

    Et qu'on le laisse en paix : "Au douzième siècle Chrétien de Troyes crée Perceval le Gallois [...], enveloppé de lumière [...]", et qui "va de château en château, de tournois en tournois...". Christian Bobin relate l'immense fatigue de Perceval qui ne sait pas vraiment ce qu'il cherche, sinon qu'il s'agit du Graal dont il ne connaît presque rien, et entraîne le lecteur dans une émouvante contemplation poétique.

     

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      Perceval à la Recluserie 

    (Source illustration : Wikimedia Commons)

     

    La faiblesse des anges offre un éblouissement au lecteur : Racine et son Iphigénie sous la plume de Christian Bobin. La pièce est une "soie de ciel pur [...]. Un livre est grand par la grandeur du désespoir dont il procède, par toute cette nuit qui pèse sur lui et le retient longtemps de naître. Donc cela au départ. Avant le livre, avant l'écriture. Donc cette ombre planante du père, cette nuit fauve dans la tête de Racine, dans son attente du premier vers [...]". 

    Soudain, se déverse "la pluie d'encre sur les nerfs", s'ouvre un "abîme ouvert par ces phrases, par leur résonance en vous, comme une pierre dans le puits d'âme [...]".

     

      

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    Tout le Monde est occupé par Christian Bobin. Roman (Mercure de France, 1999 - Gallimard, collection Folio)

     

    "Je m'appelle Manège, j'ai neuf mois et je pense quelque chose que je ne sais pas encore dire. Entrez dans ma tête. Mon cerveau est plié en huit comme une nappe de coton. En huit ou en seize. Dépliez la nappe, voilà ma pensée de neuf mois : d'une part, les coccinelles n'ont pas bon goût. D'autre part, les ronces brûlent. Enfin, les mères volent. Bref, rien que d'ordinaire. Il n'y a que du naturel dans ce monde. Ou si vous voulez, c'est pareil : il n'y a que des miracles dans ce monde." (Quatrième de couverture)

     

    "Ariane buvait, dansait, riait. Robe bleue, cœur rouge. Un beau mariage. Boissons, danses et confidences. Un château avait été loué pour l'occasion. Château, c'était beaucoup dire - plutôt une grosse ferme avec des salles immenses, des murs épais et des plafonds bas. Ariane buvait, dansait beaucoup et riait encore plus. Personne n'avait jamais réussi à l'éduquer, à lui apprendre les bonnes manières. Les bonnes manières sont des manières tristes. Ariane n'était pas douée pour la tristesse. Elle aimait et elle voulait. Le reste n'importait pas. Vivre est si bref. Donne-moi ce que j'aime. Je n'aime que la vérité. Donne-moi ce que tu es, laisse tomber ce que t'ont appris tes maîtres, oublie ce qu'il est convenable de faire. Telle était la magie d'Ariane : une rare plénitude d'être là, fraîche, simplifiée, simplifiante." (Extrait)

     

    Ariane, fraîche, rieuse, vit avec enthousiasme, plane "endormie, autour du laurier rose ou du tilleul dans le jardin", se marie, se remarie, met au monde après un simple baiser des enfants aux dons exceptionnels...

    "Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour. Qu'ils soient bénis. C'est grâce à eux que la terre est ronde et que l'aube chaque fois se lève, se lève, se lève." (Extrait) 

    Dans la maison d'Ariane, Rembrandt, le chat intellectuel, rôde autour de Van Gogh, le canari inculte qui tourne autour d'un rayon de soleil.

    Ariane a un nouvel amour. "L'amour est une guerre et un repos, une science et un artisanat. L'amour est tout, et même rien avec le tout. Innocence et ruse, innocence avec ruse. Apparaître et disparaître." (Extrait)

    J'ai dévoré ce livre frais, original, délicieux, lumineux...

     

     

    christian bobin,écrivain français,christian bobin écrivain et poèteLouise Amour par Christian Bobin. Roman (Gallimard, 2004)

    "Nous étions dans la ville des rois et dans la maison de Dieu. Je tenais par la main celle qui, sans avoir besoin de rien faire, les surclassait tous." (Quatrième de couverture) 

     

    "J'étais tombé amoureux de Louise Amour avant de la connaître : son nom, plus aveuglant pour moi que la clarté laiteuse des roses trémières ou que la pellicule d'or dont les moines recouvraient le bois de leurs icônes, était apparu à côté du mien sous la rubrique "Senteurs" du magazine Rosiers de France, revue confidentielle à laquelle m'avait abonné ma passion pour cette fleur. Nos deux noms, séparés par une simple virgule, s'avançaient vers le lecteur comme deux mariés sous une voûte de papier glacé. Il était écrit que Louise Amour, créatrice de parfums aussi renommés que Jamais ou Absente, venait d'en inventer un nouveau nommé Madone, en s'inspirant d'un de mes livres. J'étais présenté comme un jeune penseur plein d'avenir. Il n'y avait pas de photographie de Louise Amour dans ce journal, mais l'éclat discrètement ensauvagé de son nom me fascina plus qu'une image." (Extrait)

     

    Un homme de trente ans, solitaire, vit entouré de livres qu'il parcourt avec avidité entre des études de théologie poursuivies en autodidacte et, jusque tard dans la nuit, ses travaux d'écrivain où il rédige des phrases "sur Dieu, le ciel et le vide".

    Un article, paru dans une revue de théologie et consacré à ses deux livres publiés, fait basculer sa vie en une seconde dans un univers aux antipodes du sien, un univers de luxe, une exposition sans fin d'apparences trompeuses. Pour ce penseur, "triompher dans le monde, c'est avoir tout perdu".

    Une carte d'invitation de Louise Amour, créatrice de parfums, le précipite hors d'un nid qui, jusqu'alors, protégeait son "cœur du froid du monde".

    Avec sa prose poétique enchanteresse, Christian Bobin décrit le cheminement du héros vers un amour platonique, une union improbable, et la folie qui l'envahit, folie dont personne ne peut s'apercevoir tant l'homme reste discret, effacé.

    Louise Amour lui propose un rendez-vous à l'ombre de la basilique de Vézelay, "nuage de pierre gris orangé, flottant depuis plus de huit siècles sur un village fortifié, au-dessus d'une colline blonde."

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    La basilique de Vézelay (Yonne)

    (Source photographique : Wikimedia Commons. Auteur photographie : Desiderius Severus)

     

    "J'étais devenu incapable de lire, d'écrire, de dormir, incapable de toute autre occupation que celle de penser à Louise Amour, aux accroches de la lumière sur ses cheveux, aux petites nuances paradisiaques de sa voix [...]" 

    Des retours à l'enfance du héros, dans un milieu modeste, parsèment ce récit de souvenirs émouvants : "Je n'avais rien oublié du décor dans lequel j'avais joué mon rôle d'enfant sauvage, petit page taciturne de sa mère [...]. La pauvreté qui était entrée comme un ange dans la ville, baisant chaque porte de chaque rue, avait empêché la prétention des temps modernes d'entrer ici. C'était dans les fastes de cette pauvreté que j'avais grandi et c'était de son royaume que je m'apprêtais insensiblement à sortir."

    Louise Amour est une véritable ode à la beauté parfaite d'une femme dont le souci majeur, jalousement entretenu, est de "plaire", plaire jusqu'à l'épuisement...

     

     

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    L'Homme-joie par Christian Bobin (Éditions L'Iconoclaste, 2012).

    "J'ai rêvé d'un livre qu'on ouvrirait comme on pousse la grille d'un jardin abandonné.

    Christian Bobin, renouant avec sa fibre narrative, construit son livre en [...] récits : des portraits d'êtres chers (son père), des rencontres (Maria, l'enfant gitane), des figures emblématiques (Soulages, Glenn Gould), des visions, puis une longue lettre à la femme aimée et perdue, "la plus que vive". Entre ces récits viennent des paragraphes courts, parfois écrits à la main, condensés sur une pensée, fulgurants de profondeur et d'humanité.

    Un même fil rouge unifie ces textes, c'est la voix de Bobin à nulle autre pareille, et son regard de poète qui transfigure le quotidien." (Quatrième de couverture)

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    Statue de Glenn Gould, pianiste, compositeur et écrivain canadien (1932-1982)

    à Toronto (source photographique : Wikimedia Commons)

     

    "Partons de ce bleu, si vous voulez bien. Partons de ce bleu dans le matin fraîchi d'avril. Il avait la douceur du velours et l'éclat d'une larme. J'aimerais vous écrire une lettre où il n'y aurait que ce bleu. Elle serait semblable à ce papier plié en quatre qui enveloppe les diamants dans le quartier des joailliers à Anvers, ou Rotterdam, un papier blanc comme une chemise de mariage, avec à l'intérieur des grains de sel angéliques, une fortune de Petit Poucet, des diamants comme des larmes de nouveau-né.

    Nos pensées montent au ciel comme des fumées. Elles l'obscurcissent. Je n'ai rien fait  aujourd'hui et je n'ai rien pensé. Le ciel est venu manger dans ma main." (Extrait)

     

    L'Homme-joie comporte dix-sept textes de prose poétique, dont l'un, intitulé Un Carnet bleu, est une lettre manuscrite adressée par Christian Bobin à "la plus que vive" en 1980, "celle qu'il a aimée et continue d'aimer". L'écrivain révèle au lecteur que l'homme-joie est un "Roi-Soleil" abrité par chaque être humain dans "la grande salle de son cœur". Parfois, "ce roi, cet homme-joie, descend de son trône et fait quelques pas dans la rue."

    L'homme-joie regarde le monde, ce champ de bataille, ses cavaliers noirs avec un "bruit d'épée au fond des âmes." Ce n'est pas important. Ses yeux se posent sur un oiseau "vêtu d'or comme un poème." Cela est important.

    Dans un texte dédié au peintre français Pierre Soulages, Christian Bobin écrit : "La vision de Soulages est plus puissante que la mort, elle l'arrête comme jadis on arrêtait un vampire avec une croix. Ce noir charpente mon cerveau, y tend ses poutres maîtresses dont le deuil n'est qu'apparent; le noir est l'éclair d'un sabre de cérémonie, une décapitation qui ouvre le bal des lumières. Ces œuvres appellent le grand air, leurs falaises réclament un vent furieux." 

     

    Lors d'un entretien avec Catherine Barry (article du 24 novembre 2012 pour Le Point, intitulé "Christian Bobin : La mort est peut-être la carte la plus belle", l'écrivain dit : "Quand mes yeux se fermeront, ils le feront sur une immense bibliothèque constituée par des visages qui m'auront ému, troublé, éclairé. Un visage est éclairant quand un être est bienveillant et qu'il est tourné vers autre chose que lui-même. Le soin qu'il prend de l'autre l'illumine, le rend vivant." 

    (Source : http://www.lepoint.fr/culture/christian-bobin-la-mort-est-peut-etre-la-carte-la-plus-belle)  

     

    Dans chacune des pages de L'Homme-joie s'inscrivent beauté, musique, poésie, pureté, bonheur et souffrance mêlés, vie et mort entrelacées...

     

     

     

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    La Grande Vie par Christian Bobin (Éditions Gallimard, collection Folio, 2014)

    "Les palais de la grande vie se dressent près de nous. Ils sont habités ici par des rois, là par des mendiants. Thérèse de Lisieux et Marilyn Monroe, Marceline Desbordes-Valmore et Kierkegaard. Un merle, un geai et quelques accidents lumineux. La grande vie prend soin de nous quand nous ne savons plus rien. Elle nous écrit des lettres." (Christian Bobin)

    (Quatrième de couverture)

     

     

    "Les anges en robes rouges

    Elles sont arrivées à deux. C'était un vendredi matin en face de la poste du Creusot, dans la caverne en papier du bureau de tabac. L'une est restée dehors. L'autre a jailli d'une revue d'art que je feuilletais. Elles étaient de la même famille. La pluie acharnée et cette femme en bleu lisant une lettre, peinte par Vermeer, étaient de même race, même souche. Deux contemplatives qui s'associaient pour m'aérer le cœur." (Extrait)

    Par la grâce de la forme littéraire qu'il affectionne, le fragment, par la grâce de ses rêveries, Christian Bobin partage avec le lecteur des interprétations très personnelles telles que sa description de La Femme en bleu lisant une lettre par le peintre néerlandais Johannes Vermeer : "La bouche de la lectrice est entrouverte. Elle boit le petit-lait du ciel. Les hommes regardent les femmes et ils en perdent la vue. Les femmes regardent les mots d'amour et elles y trouvent leur âme."    

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    La Femme en bleu lisant une lettre par Johannes Vermeer

    (vers 1662 - 1665)

     

    Christian Bobin, pensant à la vie venue prendre un enfant à Mallarmé, met ces mots dans la bouche de la vie : "[...] maintenant chante, si tu peux. Chante avec ce trou que j'ai fait dans ta gorge. La disparition en plein vol d'un enfant, c'est Dieu qui jette notre cœur aux bêtes."

    Un cheminement ébloui au fil des pages de La Grande Vie m'entraîne de découverte en découverte, de réflexion en réflexion. Dites-moi, est-il possible de trouver une seule phrase de Christian Bobin qui ne soit pas digne de figurer dans un volume de citations ? "L'extrême sensibilité est la clé qui ouvre toutes les portes mais elle est chauffée à blanc et brûle la main qui la saisit." Ou encore : "Des nomades campent dans mes yeux. Les feux qu'ils allument, ce sont les livres que je lis."...

     

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  • Giorgio De Chirico, peintre énigmatique

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    Autoportrait par Giorgio De Chirico (1953)

    (Source photographique : http://surrealisme.skynetblogs.be/)

     

    Giorgio De Chirico est un peintre italien, né à Vólos, en Grèce, en 1888, décédé à Rome, en Italie, en 1978.

    Sa mère, Gemma Cervetto, est d'origine génoise, et son père, Evaristo De Chirico, est originaire de Palerme. Les déplacements dus à la carrière de son père, ingénieur des chemins de fer, font de Giorgio De Chirico un "Italien né hors d'Italie". Il a onze ans lorsque sa famille s'installe à Athènes, en Grèce. Passionné dès l'enfance par l'art, Giorgio De Chirico suit les cours de dessin du Polytekhnikon d'Athènes de 1900 à 1904.

    À la mort d'Evaristo De Chirico, en 1905, son épouse, Gemma, décide que ses fils, Giorgio et Andréa, poursuivront leurs études à Munich, en Allemagne. Giorgio De Chirico éprouvera toute sa vie l'angoisse des voyages et des départs.

    Chez le professeur d'harmonie de son frère Andréa, Max Reger, il s'extasie sur un album contenant des œuvres d'Arnold Böcklin. En 1920, Giorgio De Chirico dédie à Arnold Böcklin un texte exprimant "l'importance d'une telle "révélation" pour la formation d'un artiste."

    En 1908, Giorgio De Chirico rejoint sa mère et son frère à Milan, en Italie. Trois ans plus tard, il s'installe avec sa mère à Florence. Il plonge dans un état dépressif.

    Pendant les années 1910, il conçoit des œuvres représentant un monde théâtral et mélancolique où se dressent des statues sans visage. L'écrivain français Guillaume Apollinaire (1880-1918) puis les surréalistes s'intéressent au concept de la peinture métaphysique de Giorgio De Chirico, proche du surréalisme, et à ses "intérieurs métaphysiques" envahis par des objets hétéroclites.

    Le courant de la peinture métaphysique est centré autour de Giorgio De Chirico, son fondateur. Il ne fait pas école mais laisse ouverte une voie qui est reprise par les surréalistes. De Chirico pense que l’art ne doit pas avoir de rapport avec son propre temps, qu'il ne doit pas participer aux idéologies du moment, aux valeurs sociales ou à l’histoire de son époque, mais se situer en dehors, dépasser et s'élever au-dessus de ces valeurs, poser des questionnements d’ordre supérieur, des questionnements métaphysiques. (Site : http://www.histoiredelart.net/)

     

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    Intérieur métaphysique par Giorgio De Chirico

    (Source photographique : http://lartpourtous.)

     

    "Alors j'eus l'étrange sentiment de regarder ces choses pour la première fois et la composition du tableau se révéla à l'œil de mon esprit. Cependant, le moment est pour moi une énigme en ce sens qu'il est inexplicable. J'aime aussi appeler énigme l'œuvre qui en dérive." (Giorgio De Chirico)

    En 1912, il expose au Salon d'automne à Paris puis, sur les conseils d'Apollinaire, au Salon des indépendants. Apollinaire décrit ainsi ces "curieux paysages pleins d'intentions nouvelles, d'une forte architecture et d'une grande sensibilité"

    Il adhère au mouvement dada, mouvement de révolte né pendant la Première Guerre mondiale, dont la contestation culturelle se manifeste par la truculence provocatrice et la dérision.

    En 1919, à Rome et à Florence, Giorgio De Chirico copie des œuvres de Michel-Ange et de Raphaël. Il évolue vers un style classique, voire académique, qui abonde de références littéraires, antiques, s'accordant avec les positions du mouvement Novecento. Il lit l'écrivain allemand Friedrich Maximilien von Klinger (1752-1831), les philosophes allemands Arthur Schopenhauer (1788-1860) et Friedrich Nietzsche (1844-1900). Sous l'emprise intellectuelle de Nietzsche, il s'éloigne de l'influence des œuvres d'Arnold Böcklin, mais subit toujours la fascination des lieux étranges et mélancoliques.

    En 1924, il se lie d'amitié avec le peintre allemand naturalisé français Max Ernst (1891-1976). Giorgio De Chirico épouse une danseuse russe de la troupe de ballet fondée par Pirandello, Raissa Gourevitch. Il écrit de nombreux textes dans la revue la Révolution surréaliste. Mais il rompt avec les surréalistes deux ans plus tard.

    "André Breton voit en l’artiste le démiurge d’une « mythologie moderne » en formation (1920) avant de l’accuser de régressions anti-modernistes dès 1926." (Site : http://www.babelio.com/)

    En 1929, Giorgio De Chirico publie un ouvrage autobiographique qu'il a rédigé en français, Hebdomeros, ouvrage ressemblant à un roman surréaliste.

    Il multiplie les décors de théâtre, les illustrations et exécute soixante-six lithographies pour les Calligrammes d'Apollinaire.

    "L'univers de Giorgio De Chirico se construit sur une infinité d'évocations et de détails qui sont de lointaines réminiscences de l'enfance et de l'adolescence agitées par les trop fréquents départs et voyages : locomotives et trains, statues, arcades et gares, tours et chevaux." 

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    La mélancolie du départ par Giorgio De Chirico (1916)

    (Source photographique :https://2009sediments.wordpress.com/)

     

    En 1930, Raissa, l'épouse de Giorgio De Chirico lui présente, lors d'une soirée chez des amis peintres, Isabella Far, qu'il épouse en secondes noces et dont il multiplie les portraits.

    Pour le danseur et chorégraphe français d'origine russe Serge Lifar (1905-1986), Giorgio De Chirico réalise, en 1956, les décors et costumes d'Apollon musagète.

    En 1974, De Chirico est élu à l'Académie des Beaux-Arts de Paris.

    Il retourne, pour la dernière fois, en Grèce et réalise les décors d'Orphée et Eurydice du compositeur allemand Christoph Willibald, chevalier von Gluck.

    Son œuvre parfois inquiétante conduit le spectateur à s'interroger sans cesse. Le peintre écrit :

    "Ce que j'entends n'a aucune valeur, c'est seulement ce que je vois qui est vivant et lorsque je ferme les yeux ma vision est encore plus puissante."

    Giorgio De Chirico meurt à Rome à quatre-vingt-dix ans.

     

    Dans Le Monde du 12 février 2009, Philippe Dagen écrit : "De Chirico, le peintre qui fait grincer des dents. Une passionnante rétrospective à Paris révèle des œuvres extravagantes, "honteuses", inconnues."

    Il s'agit d'une exposition de 170 œuvres de Giorgio De Chirico au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, où "le pouvoir [de ces toiles] opère à la manière d'un charme."

    "Ces paysages anormaux, ces natures mortes disproportionnées, ces cieux jaune et vert, ces ombres plus longues et sombres que de raison, ces passants pétrifiés en statues, ces mannequins de couturière qui s'animent, rien de tout cela, que l'on nomme pittura metafisica, n'a perdu de son étrangeté."

    (Site : http://www.lemonde.fr/culture/)


    (Bibliographie : De Chirico. Ouvrage collectif, responsable de la rédaction : J.-L. Chalumeau. Éditions Cercle d'Art, 1995)

     

    Dans "Italies", sous le titre "La représentation de la femme dans les œuvres de Giorgio De Chirico", on peut lire un excellent article d'Anne Verger analysant "les deux catégories de femmes présentes dans l'œuvre de Giorgio De Chirico : la femme dépersonnalisée, anonyme, des œuvres de jeunesse et la femme évidente, reconnaissable, représentée par la mère et les deux épouses de l'artiste."

    (Site : https://italies.revues.org/ 

     

    Article en relation : Arnold Böcklin, peintre des ténèbres

    (http://aufildespagesavecoceane.hautetfort.com/archive/2016/04/18/arnold-bocklin-peintre-symboliste-5790033.html)

     

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    Giorgio De Chirico (portrait par Carl van Vechten)

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

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    Dans mes Albums d'Arts :

     

    Le Rivage de Thessalie (1926)

      

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    Le rivage de Thessalie par Giorgio De Chirico (1926)

     

    Avec Le rivage de Thessalie, Giorgio De Chirico offre, grâce à ses références à des formes antiques, une pluralité de sens à chaque figure. La cheminée pourrait être une tour ou bien un monument.

    L'homme nu, sans regard vers l'extérieur, semble être le modèle mythologique d'une sculpture dont il ne reste plus que le piédestal. À l'appel d'un magnifique cheval blanc, probablement né des flots, l'homme est descendu de son socle de pierre pour le rejoindre.          

     

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    L'atelier de l'artiste à Paris (1933-1934)

     

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    L'atelier de l'artiste à Paris par Giorgio De Chirico (1933-1934)

     

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    Les Ménines par Vélasquez (1656)

     

     

     

     

     

     

     

    Avec L'atelier de l'artiste à Paris, Giorgio De Chirico reprend plusieurs éléments de la toile Les Ménines du peintre espagnol Vélasquez (1599-1660) tels qu'un tableau dans le tableau, un chien, la porte au fond de l'atelier, le portrait du peintre.

    Le personnage féminin vu de dos dans L'atelier de l'artiste à Paris est Isa, la seconde épouse de Giorgio De Chirico. Le chien, dont la tête se trouve à la hauteur du visage d'Isa De Chirico, surprend et inquiète tant il semble dans l'attente d'un mouvement.

     

    (Source bibliographique : De Chirico, ouvrage collectif, responsable de la rédaction : J.-L. Chalumeau (Éditions Cercle d'Art, 1995) 

     

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    Le retour d'Ulysse (1968)

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    Le retour d'Ulysse par Giorgio De Chirico (1968)

    (Source photographique : http://twist97431.e-monsite.com/)

     

    L'œuvre de Giorgio De Chirico influençe les premières années de la carrière de René Magritte. Avec Le retour d'Ulysse, Giorgio De Chirico s'est plu "à mettre en scène le calembour visuel à la manière très littéraire d'un Magritte. [...] Une sorte de parodie amusante des influences qui peuvent circuler entre artistes."

    Ulysse, dans une barque, est transporté... avec les flots, à l'intérieur d'un appartement dont la porte, restée ouverte, a laissé le passage à cette étrange invasion. Par la fenêtre on aperçoit une demeure d'un autre temps. Un tableau représentant une statue au centre d'une place déserte rappelle l'architecture métaphysique des premières toiles de Giorgio De Chirico.

     

    (Source bibliographique : De Chirico. Ouvrage collectif. Responsable de la rédaction : J.-L. Chalumeau (Éditions Cercle d'Art, 1995).

     

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    Mady Ménier écrit : "Les visages de Giorgio De Chirico sont aussi multiples que les prémonitions dont il fut porteur et les interprétations contradictoires auxquelles son œuvre est encore soumise aujourd'hui." (De la Métaphysique au physique pour une histoire contemporaine de l'art, Publications de la Sorbonne, 1995).

    À voir : de nombreuses toiles de Giorgio De Chirico sur le site : http://www.college-madamedesevigne-mauron.ac-rennes.fr/

     

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  • Daniel Pennac (2) Romans philosophiques et/ou rocambolesques

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    Daniel Pennac

    (Source photographique : http://smallthings.fr/lespetitslivres/

     

    Daniel Pennac (Daniel Pennacchioni), né à Casablanca, au Maroc, en 1944, est un écrivain français. Professeur de lettres, il connaît le succès avec une série de romans rocambolesques et ses livres pour la jeunesse.

     

    Daniel Pennac est le dernier enfant d'une fratrie de quatre garçons. Son père est militaire et toute sa famille l'accompagne dans ses déplacements en Afrique, en Asie et en Europe. 

    Daniel Pennac effectue une partie de sa scolarité dans un internat, où l'on ne permet pas aux élèves de lire d'autres ouvrages que leurs livres de classe.

    Professeur de lettres de 1969 à 1995, il enseigne à Soissons et à Paris. En 1973, après son service militaire, il écrit son premier livre, Le Service militaire, au service de qui ?, un pamphlet s'attaquant aux principes du service national : l'égalité, la virilité, la maturité. Il choisit comme nom d'écrivain Daniel Pennac afin de ne pas faire de tort à son père.

    En 1979, Daniel Pennac part au Brésil où il reste deux années. Deux décennies plus tard, il publie un roman prenant sa source au Brésil, Le Dictateur et le hamac. 

    Entre-temps, Daniel Pennac écrit la saga de l'attachante et... surprenante famille Malaussène*, puis une tétralogie pour les enfants où, préoccupé par l'école et l'amitié, il met en scène des héros proches de l'univers enfantin : Kamo.

    En 1995, il met fin à son métier d'enseignant pour se consacrer à la littérature, cependant il va régulièrement à la rencontre des élèves dans leurs classes.

    Du 4 au 6 novembre 2016, Daniel Pennac présidera la 35ème édition de la Foire du livre de Brive.

    (Source : http://www.lefigaro.fr/).

     

    * Voir l'article : Daniel Pennac (1) La famille Malaussène.     

     

    Prix et distinctions :

    La Fée Carabine (roman, Gallimard, 1987) : Prix Mystère de la critique 1988.

    La Petite marchande de prose (roman, Gallimard, 1989) : Prix du Livre Inter 1990.

    Chagrin d'école (récit autobiographique, Gallimard, 2007) : Prix Renaudot 2007.

    Ernest et Célestine (film d'animation de Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar, 2012. Scénario d'après la série d'albums jeunesse Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent) : nommé aux Annie Awards en 2014 dans la catégorie "Meilleur scénario pour un long métrage d'animation".

    Le Prix Ulysse a été décerné à Daniel Pennac, en 2005, pour l'ensemble de son œuvre, ainsi que le Grand Prix Metropolis bleu en 2008.

    (Source biographique : http://www.gallimard)

     

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    Daniel Pennac

    (Source photographique : http://www.babelio.com/auteur/Daniel-Pennac)

     

     

    Œuvres :

    1973. Le Service militaire au service de qui ? (essai. Seuil)

    1978. Les Enfants de Yalta, en collaboration avec Eliad Tudor (roman. Grasset)

    1979. Père Noël, en collaboration avec Eliad Tudor (biographie romancée. Grasset)

    1980. Le Grand Rex (livre illustré. Centurion-Jeunesse)          

    1982. Cabot-Caboche (livre Jeunesse. Nathan ; Pocket Jeunesse)

    1984. L'Œil du loup (livre Jeunesse. Nathan). Court-métrage d'animation L'Œil  du loup (1998) de Hoël Caouissin, sur un scénario de René Laloux, d'après le livre de Daniel Pennac.

    1985. Au Bonheur des ogres (roman. Gallimard). Au Bonheur des ogres (2013) de Nicolas Bary, scénario de Jérôme Fansten, Serge Frydman et Nicolas Bary d'après le roman Au Bonheur des ogres.daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    1987. La Fée Carabine (roman. Gallimard) Prix Mystère de la critique 1988

    1988. La Fée Carabine (scénario, épisode de la série télévisée Série noire d'Yves Boisset, d'après le roman La Fée Carabine de Daniel Pennac)

    1989. La Petite marchande de prose (roman. Gallimard) Prix du Livre Inter 1990

    1991. Le Sens de la houppelande, illustrations de Jacques Tardi (roman graphique. Futuropolis ; Gallimard)

    1991. Les Grandes Vacances, en collaboration avec Robert Doisneau (Hoëbeke)

    1992. Comme un roman (essai. Gallimard)daniel pennac,écrivain français,romans,essais,pièces de théâtre,messieurs les enfants par daniel pennac,chagrin d'école par daniel pennac,comme un roman par daniel pennac,journal d'un corps par daniel pennac

    1992. Kamo. L'agence Babel, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Lcture Junior, Gallimard Jeunesse). Lu par Daniel Pennac (collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse ; collection Écoutez Lire, Gallimard, CD, 2007)

    1992. L'Évasion de Kamo, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Lecture Junior, Gallimard Jeunesse ; collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 1997)

    1992. Kamo et moi, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 2007)

    1993. Kamo. L'idée du siècle, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse ; collection Écoutez Lire, Gallimard, CD, 2007)

    1994. Le Tour du ciel (Peintures de Miro. Album pour enfants. Calmann-Lévy et Réunion des Musées Nationaux) 

    1995. Monsieur Malaussène (roman. Gallimard). Téléfilm italien (2001) de Roberto Capanna d'après le roman Monsieur Malaussène par Daniel Pennac.daniel pennac,écrivain français,romans,essais,pièces de théâtre,messieurs les enfants par daniel pennac,chagrin d'école par daniel pennac,comme un roman par daniel pennac,journal d'un corps par daniel pennac

    1996. Monsieur Malaussène au théâtre (roman. Gallimard)

    1996. Monsieur Malaussène au théâtre (pièce de théâtre. Gallimard) 

    1997. Messieurs les enfants (roman. Gallimard)

    1997. Messieurs les enfants (scénario coécrit avec Pierre Boutron, d'après le roman de Daniel Pennac, Messieurs les enfants, avec une apparition de Daniel Pennac jouant l'homme dans la voiture).

    1997. Qu'est-ce que tu attends, Marie ? (peintures de Monet. Album pour enfants. Calmann-Lévy et Réunion des Musées Nationaux)

    1999. Des Chrétiens et des Maures (roman. Gallimard)

    1999. Aux Fruits de la passion (roman. Gallimard)daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    1999. Sahara, illustrations d'Antonin Louchard (album pour enfants. Thierry Magnier Eds)

    1999. Vercors d'en haut : la Réserve naturelle des hauts-plateaux (livre illustré. Milan)

    2000. Gardiens et Passeurs (essai. Fondation Banques CIC pour le livre)

    2000. La Débauche, dessins de Tardi (bande dessinée. Futuropolis ; Gallimard)

    2000. Bartleby le scribe de Herman Melville dans la traduction de Pierre Leyris (CD audio, collection À voix haute. Gallimard)  

    2001. Bon Bain les bambins, illustrations de Ciccolini (collection Gaffobobo. Gallimard)

    2001. Le Crocodile à roulettes, illustrations de Ciccolini (collection Gaffobobo. Gallimard) 

    2001. Le Serpent électrique, illustrations de Ciccolini (collection Gaffobobo. Gallimard)

    2003. Le Dictateur et le hamac (roman. Gallimard)

    2004. Merci (roman. Gallimard). Grazie, téléfilm italien (2004) d'après le roman Merci.daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    2004. Merci, lu par Claude Piéplu, illustrations de Quentin Blake (CD audio, collection Écoutez Lire. Gallimard)

    2004. Merci, mise en scène et réalisation de Jean-Michel Ribes. Musique "Jeux pour deux", 1975, de François Vercken (DVD, conception graphique d'Étienne Théry. Gallimard)

    2006. Merci suivi de Mes Italiennes (chronique d'une aventure théâtrale et de Merci, adaptation théâtrale. Gallimard)

    2006. La Lunga Notte del dottor Galvan (téléfilm italien) 

    2006. Némo (livre illustré.  Hoëbecke)

    2007. Écrire (livre illustré.  Hoëbecke)

    2007.  La Vie de famille, en collaboration avec Robert Doisneau (Hoëbeke) 

    2007. Chagrin d'école (récit autobiographique. Gallimard) Prix Renaudot 2007daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    2009. Histoires comme ça (série télévisée d'animation de Jean-Jacques Prunès, narrateur : Daniel Pennac)

    2010. Bartleby le scribe (téléfilm de Jérémie Carboni, adaptation de la nouvelle Bartleby d'Herman Melville, narrateur : Daniel Pennac)

    2010. Lucky Luke contre Pinkerton en collaboration avec Tonino Benacquista, dessins de Achdé (bande dessinée. Lucky Comics)

    2012. Cavalier seul en collaboration avec Tonino Benacquista, dessins de Achdé (bande dessinée. Lucky Comics)

    2012. Le Roman d'Ernest et Célestine (roman pour la Jeunesse. Casterman - Gallimard Jeunesse)daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    2012. Ernest et Célestine (film d'animation de Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar. Scénario d'après la série d'albums jeunesse Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent). Nommé aux Annie Awards en 2014 dans la catégorie "Meilleur scénario pour un long métrage d'animation".

    2012. Le 6e Continent (pièce de théâtre. Gallimard, Collection Blanche)

    2012. L'Œil du loup, lu par Daniel Pennac, illustrations de Catherine Reisser. Mis en musique par Karol Beffa. Avec l'Orchestre de chambre de Paris. (CD audio, collection Écoutez Lire. Gallimard Jeunesse)

    2012. Ancien Malade des hôpitaux de Paris (pièce de théâtre. Gallimard, Collection Blanche)  

    2012. Journal d'un corps (roman. Gallimard). Prix des lecteurs de l'Express 2012. daniel pennac,écrivain français,romans,essais,pièces de théâtre,messieurs les enfants par daniel pennac,chagrin d'école par daniel pennac,comme un roman par daniel pennac

    2012. Les Dix Droits du lecteur, animé par Gérard Lo Monaco (livre pop-up. Gallimard Jeunesse)

    2013. Journal d'un corps (album illustré, mis en dessin par Manu Larcenet. Futuropolis)

    2015. Un Amour exemplaire, dessins de Florence Cestac (bande dessinée. Dargaud)

    2015. Eux, c'est nous. Livre collectif : L'instinct, le cœur et la raison par Daniel Pennac, suivi de Réfugiés en 8 lettres par Jessie Magana et Carole Saturno, illustrations de Serge Bloch (livre jeunesse. Gallimard Jeunesse. Publication par 40 éditeurs jeunesse)

    2017. Le Cas Malaussène. I - Ils m'ont menti (Gallimard)

     

    (Source bibliographique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Pennac

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

     

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    Messieurs les enfants par Daniel Pennac. Roman (Éditions Gallimard, 1997).

     

     

    "- L'imagination, ce n'est pas le mensonge.

    Crastaing hurlait ça sans élever la voix.

    - L'imagination, ce n'est pas le mensonge !

    Son cartable vomissait nos copies sur son bureau.

    - Vous le faites exprès ?

    Personne ne le faisait exprès. Il aurait fallu être cinglé pour le faire exprès.

    - Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ?

    Trente ans plus tard, il le répétait encore :

    - L'imagination, ce n'est pas le mensonge !" (Extrait)

     

    M. Crastaing est le type du professeur inoxydable, sans âge. Il transforme ses élèves en "statues de sel" avant même son entrée dans la classe. Depuis trente années, il clame de sa voix de craie : "L'imagination, ce n'est pas le mensonge !" 

    Mais quel est ce dessin que tentent de s'arracher trois lascars : Igor Laforgue, Joseph Pritsky et Nourdine Kader ? D'innombrables petits bonshommes, certains lourdement armés, pourchassent un individu, qui est probablement leur professeur car une immense banderole portant une formule vengeresse et outrageuse se déploie, bien en évidence, sur la feuille. Les trois garnements revendiquant cette œuvre géniale, la même sanction leur est attribuée, une rédaction.

    "Sujet :

    Vous vous réveillez un matin et vous constatez que, dans la nuit, vous avez été transformé en adulte. Complètement affolé, vous vous précipitez dans la chambre de vos parents. Ils ont été transformés en enfants.

    Racontez la suite."

    Qui sont ces adultes dont les enfants vont devoir prendre l'âge, la taille et les responsabilités ?

    Le père d'Igor Laforgue est mort à trente-huit ans, après avoir franchi "à peu près sain les portes d'un hôpital" et en être ressorti "contaminé jusqu'à l'os par ceux-là mêmes qui devaient se contenter de lui ôter les amygdales". Devenu fantôme grâce à l'insistance d'Igor qui s'obstine à s'entretenir avec lui au cimetière du Père-Lachaise, il est le narrateur de ce récit.

    Tatiana Laforgue, la mère d'Igor, conseillère conjugale pour magazines féminins, "maigrichonne et fébrile qui clope comme un cendrier et regarde, avec une tristesse d'outre-tombe, son enfant jouer les grands", tente vainement de trouver le digne remplaçant de son défunt mari.

    Le père de Joseph, Pope Pritsky, "le sourire plein d'épingles", tient une boutique de tailleur pour "Personnalités vraiment exceptionnelles".

    Derrière le comptoir de la boutique, se trouve la femme de Pope, la jolie Moune Pritsky, à la "voix délicieuse et stratège" ainsi qu'aux charmes physiques très convaincants.

    Le père de Nourdine, Ismaël Kader, ancien chauffeur de taxi, dont la femme s'est enfuie avec un postier, peint dans son garage. "C'est beaucoup plus que la prière, la peinture d'Ismaël. Ça ne demande rien à Dieu ni à personne. [...] Six mois qu'Ismaël a vendu le taxi pour s'enterrer dans le garage, avec ses pinceaux, sous le niveau des hommes, et il n'y a pas d'endroit où la lumière soit plus paisible qu'entre les murs peints du garage d'Ismaël ; la soie de ses pinceaux met le soleil au mur..."

    Joseph, Nourdine puis Igor s'attellent à leur rédaction punitive... et le lecteur savoure un roman philosophique de fiction !

     

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    Chagrin d'école par Daniel Pennac. Récit autobiographique (Éditions Gallimard, 2007). Prix Renaudot 2007. 

     

    "Commençons par l'épilogue : Maman, quasi centenaire, regardant un film sur un auteur qu'elle connaît bien. On voit l'auteur chez lui, à Paris, entouré de ses livres, dans sa bibliothèque qui est aussi son bureau. La fenêtre ouvre sur une cour d'école. Raffut de récré. On apprend que pendant un quart de siècle l'auteur exerça le métier de professeur et que s'il a choisi cet appartement donnant sur deux cours de récréation, c'est à la façon d'un cheminot qui prendrait sa retraite au-dessus d'une gare de triage. Puis on voit l'auteur en Espagne, en Italie, discutant avec ses traducteurs, blaguant avec ses amis vénitiens, et sur le plateau du Vercors, marchant, solitaire, dans la brume des altitudes, parlant métier, langue, style, structure romanesque, personnages..." (Extrait)

     

    "Chagrin d’école [...] aborde la question de l’école du point de vue de l’élève, et en l’occurrence du mauvais élève. Daniel Pennac, ancien cancre lui-même, étudie cette figure du folklore populaire en lui donnant ses lettres de noblesse, en lui restituant aussi son poids d’angoisse et de douleur". (Gallimard)

     

    À la Fondation Suisse de la Cité Internationale Universitaire de Paris, Daniel Pennac, reçu par Olivier Barrot dans l'émission "Un Livre, un jour", en décembre 2007, se souvient de sa scolarité d'ancien cancre et évoque le cas d'enfants submergés par les problèmes familiaux.

    (Source : http://www.ina.fr/video)

     

    "J'étais un cancre gai. C'est ce qui m'a sauvé." (Daniel Pennac)

    "Daniel Pennac fend l'armure. Chagrin d'école est un superbe texte autobiographique dans lequel l'auteur des Malaussène dévoile pour la première fois son passé de cancre." (François Busnel - L'Express)

    Lors d'un entretien, le 1er octobre 2007, pour L'Express :

    François Busnel : "Pourquoi ce livre sur les cancres alors que la figure du cancre, loin de faire honte, devient au contraire un statut ou une frime ?" 

    Daniel Pennac : "Oui, c'est devenu une façon de se mettre en valeur, surtout chez les gens qui ont réussi. En société, on avoue sa cancrerie pour la vanter. On se flatte d'avoir été un enfant rétif au système scolaire. Mais je n'y crois pas trop. En vérité, ce type d'aveu trahit souvent un écho de la douleur passée. C'est un martyre de ne rien comprendre à rien dès le début de l'apprentissage de l'alphabet. On peut compenser par le chahut, par l'opposition systématique à l'adulte ou à l'institution. Mais le fond demeure. Je ne crois guère les gens qui posent la cancrerie comme une décoration."

    (Source : http://www.lexpress.fr/culture/) 

     

    J'ai tout d'abord pensé que Chagrin d'école était destiné aux enseignants et aux parents dont les enfants éprouvaient des difficultés scolaires. Puis, de très belles pages ont retenu mon attention : elles s'adressaient à tous, à moi aussi, elles contenaient de profondes réflexions, et tant de vérités, tant d'enseignement !

    "Une constatation préalable : adultes et enfants, on le sait, n'ont pas la même perception du temps. Dix ans ne sont rien aux yeux de l'adulte qui calcule par décennies la durée de son existence. C'est si vite passé, dix ans, quand on en a cinquante ! Sensation de rapidité qui, d'ailleurs, aiguise l'inquiétude des mères pour l'avenir de leur fils. Le bac dans cinq ans, déjà, mais c'est tout de suite ! Comment le petit peut-il changer si radicalement en si peu de temps ? Or, pour le petit, chacune de ces années-là vaut un millénaire ; à ses yeux, son futur tient tout entier dans les quelques jours qui viennent. Lui parler de l'avenir c'est lui demander de mesurer l'infini avec un décimètre. Si le verbe "devenir" le paralyse, c'est surtout parce qu'il exprime l'inquiétude ou la réprobation des adultes. L'avenir, c'est moi en pire, voilà en gros ce que je traduisais quand mes professeurs m'affirmaient que je ne deviendrais rien." (Extrait)

     

    Combien j'ai aimé lire que la "mémoire était une bibliothèque à enrichir" plus qu'un "muscle à entraîner" !

    "On laisserait s'envoler des pages pareilles comme des feuilles mortes, parce que ce n'est plus de saison ? Ne pas retenir de telles rencontres, est-ce envisageable ? Si ces textes étaient des êtres, si ces pages exceptionnelles avaient des visages, des mensurations, une voix, un sourire, un parfum, ne passerions-nous pas le reste de notre vie à nous mordre le poing de les avoir laissé filer ? Pourquoi se condamner à n'en conserver qu'une trace qui s'estompera jusqu'à n'être plus que le souvenir d'une trace...[...] Au nom de quel principe, ce gâchis ? " (Extrait) 

     

     

     

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    Comme un Roman par Daniel Pennac. Essai (Éditions Gallimard, 1992)

     

    "Les droits imprescriptibles du lecteur

    1. Le droit de ne pas lire.

    2. Le droit de sauter des pages.

    3. Le droit de ne pas finir un livre.

    4. Le droit de relire.

    5. Le droit de lire n'importe quoi.

    6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).

    7. Le droit de lire n'importe où.

    8. Le droit de grappiller.

    9. Le droit de lire à haute voix.

    10. Le droit de nous taire." 

    (Quatrième de couverture)

     

    Critique littéraire :

    "Le plus admirable, c'est que Daniel Pennac, lui l'écrivain, le professeur de lettres, le lecteur insatiable de romans, n'en veut aucunement à cette jeunesse fâchée avec le livre. Inquiet de voir la désaffection à l'égard des grands écrivains se généraliser, il ne cède pas pour autant au pessimisme. Bien au contraire ! Pour en avoir fait, comme le poète Georges Perros, l'expérience, il sait qu'il suffirait de mettre en place une pédagogie fondée sur la contagion de l'enthousiasme. En un mot, de tout reprendre dès le début. Fichez-leur la paix avec vos fiches infernales ! Faites-leur la lecture à voix haute, comme autrefois !" (L'Express - extrait)

    (Source : http://www.lexpress.fr/culture/livre/1992)

     

    "Le verbe lire ne supporte pas l'impératif. Aversion qu'il partage avec quelques autres : le verbe "aimer"... le verbe "rêver"...

    On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : "Aime-moi !" "Rêve !" "Lis !" "Lis ! Mais lis donc, bon sang, je t'ordonne de lire !"

    - Monte dans ta chambre et lis !

    Résultat ?

    Néant.

    Il s'est endormi sur son livre. La fenêtre, tout à coup, lui a paru immensément ouverte sur quelque chose d'enviable. C'est par là qu'il s'est envolé. Pour échapper au livre. Mais c'est un sommeil vigilant : le livre reste ouvert devant lui." (Daniel Pennac. Extrait de Comme un Roman)

     

    Le narrateur pourrait être l'un des parents de l'enfant qui, sachant depuis peu aligner les mots, se trouve désormais dans l'obligation de lire tout en rêvant de refermer son livre, de s'envoler par la fenêtre. Mais comment avouer son aversion pour la lecture à ses parents, comment éviter cette déception à ceux qui, voilà peu de temps, ravis par son éclosion au langage, étaient devenus ces merveilleux conteurs ? "C'était une aptitude que nous ne nous connaissions pas. Son plaisir nous inspirait. Son bonheur nous donnait du souffle. Pour lui, nous avons multiplié les personnages, enchaîné les épisodes..."

    L'enfant éprouvait un véritable chagrin de ne pouvoir donner satisfaction à ses parents. Il ne jouait pas la comédie, sa souffrance était bien réelle. Les inévitables questions sont alors posées : "Était-il sourd ? Dyslexique, peut-être [...] ? Paresseux ? [...] 

    Non, il allait à son rythme, voilà tout, et qui n'est pas nécessairement celui d'un autre, et qui n'est pas nécessairement le rythme uniforme d'une vie, son rythme d'apprenti lecteur, qui connaît ses accélérations et ses brusques régressions, ses périodes de boulimie et ses longues siestes digestives, sa soif de progresser et sa peur de décevoir..."

     

    Comme un Roman est un hymne à la lecture, et plus précisément un hymne à la liberté de lire, lire uniquement selon ses désirs, ses goûts, en ne se laissant jamais imposer le conformisme édicté par la société. Mais, avant tout, cet essai de Daniel Pennac, dont les généreux conseils pédagogiques sont si précieux et convaincants, enseigne comment offrir à l'enfant l'enthousiasme contagieux de l'amour de la lecture...

     

     


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    par Daniel Pennac. Roman (Éditions Gallimard, 2012). Prix des lecteurs de l'Express 2012.

     

    "13 ans, 1 mois, 8 jours       Mercredi 18 novembre 1936

    Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d'autre chose.

    30 ans et 3 mois       Jeudi 10 janvier 1974

    Si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d'abord aux femmes. En retour, j'aimerais lire le journal qu'une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin du mystère. En quoi consiste le mystère ? En ceci par exemple qu'un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l'encombrement de leur sexe.

    86 ans, 9 mois, 16 jours       Lundi 26 juillet 2010

    Nous sommes jusqu'au bout l'enfant de notre corps. Un enfant déconcerté.

     

    De 13 à 87 ans, âge de sa mort, le narrateur a tenu le journal de son corps. Nous qui nous sentons parfois si seuls dans le nôtre nous découvrons peu à peu que ce jardin secret est un territoire commun. Tout ce que nous taisions est là, noir sur blanc, et ce qui nous faisait si peur devient souvent matière à rire."

    (Quatrième de couverture)

     

    "64 ans, 2 mois, 18 jours       Lundi 28 décembre 1987

    Une blague stupide faite par Grégoire et son copain Philippe à la petite Fanny m'a rappelé la scène originelle de ce journal, la trame qui l'a fait naître.

    Mona, qui aime faire le vide, a ordonné un grand feu de vieilleries dont la plupart dataient du temps de Manès : chaises bancales, sommiers moisis, une charrette vermoulue, des pneus hors d'usage, autant dire un autodafé gigantesque et pestilentiel. (Ce qui, à tout prendre, est moins sinistre qu'un vide-greniers.) Elle en a chargé les garçons qui ont décidé de rejouer le procès de Jeanne d'Arc. J'ai été tiré de mon travail par les hurlements de la petite Fanny, recrutée pour tenir le rôle de la sainte. Pendant toute la journée, Grégoire et Philippe lui ont vanté les mérites de Jeanne dont Fanny, du haut de ses six ans, n'avait jamais entendu parler. Ils lui ont tant fait miroiter les avantages du paradis qu'elle battait des mains en sautant de joie à l'approche du sacrifice. Mais quand elle a vu le brasier dans lequel on se proposait de la jeter toute vivante, elle s'est précipitée chez moi en hurlant. (Mona, Lison et Marguerite étaient en ville.) Ses petites mains m'ont agrippé avec une terreur de serres. Grand-père ! Grand-père ! J'ai tenté de la consoler avec des "là, là", des "c'est fini", des "ce n'est rien" (ce n'était pas rien, c'était même assez grave, mais je n'étais pas au courant de ce projet de canonisation). Je l'ai prise sur mes genoux et j'ai senti qu'elle était humide. Plus que cela, même, elle avait fait dans sa culotte, elle s'était souillée de terreur. Son cœur battait à un rythme effrayant, elle respirait à coups minuscules. Ses mâchoires étaient à ce point soudées que j'ai craint une crise de tétanie. Je l'ai plongée dans un bain chaud. C'est là qu'elle m'a raconté, par bribes, entre deux restes de sanglot, le destin que ces deux abrutis lui avaient réservé.

    Et me voilà renvoyé à la création de ce journal." (Extrait)

     

    Daniel Pennac, par l'intermédiaire d'un narrateur dont le corps est le véritable "héros" de ce livre, narrateur qui lègue à sa fille Lison une pile de cahiers décrivant, de ses douze ans jusqu'à ses quatre-vingt-sept ans, les transformations de son corps, ses maux, ses peurs et ses victoires, compose un journal original, étrange, dont les premières pages naissent sous la plume d'un enfant qui met en œuvre son mental et son corps pour ressembler à l'écorché du dictionnaire Larousse. Il y parvient.

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    L'Écorché par Léonard de Vinci

     

    Maquisard, le narrateur constate la suprématie de l'esprit sur le corps : "Je ne sais pas si quelqu'un s'est jamais penché sur la question de la santé dans les guerres clandestines mais c'est un sujet à creuser. J'ai vu très peu de malades parmi mes camarades. Nous avons tout imposé à nos corps : la faim, la soif, l'inconfort, l'insomnie, l'épuisement, la peur, la solitude, le confinement, l'ennui, les blessures, ils ne regimbaient pas. Nous ne tombions pas malades. Une dysenterie occasionnelle, un refroidissement vite réchauffé par les nécessités du service, rien de sérieux. Nous dormions le ventre creux, nous marchions la cheville foulée, nous n'étions pas beaux à voir, mais nous ne tombions pas malades." (Extrait)

     

    Le narrateur qui n'a jamais parlé de sa prime jeunesse à sa progéniture décide de lever le voile sur les débuts de son existence : "Vois-tu, je suis né d'une agonie. Mon père était un de ces innombrables morts vivants rendus par la Grande Guerre à la vie civile. L'esprit saturé d'horreurs, les poumons détruits par les gaz allemands, il tenta vainement de survivre. Ses dernières années (1919-1933) furent le combat le plus héroïque de sa vie. Je suis né de cette tentative de résurrection. Ma mère avait entrepris de sauver son mari en me concevant. Un enfant lui ferait le plus grand bien, un enfant c'est la vie ! J'imagine qu'il n'eut d'abord ni force ni appétit pour ce projet, mais ma mère le requinqua suffisamment pour que je fasse mon apparition le 10 octobre 1923. En pure perte ; le lendemain de ma naissance mon père retombait en agonie. Ma mère ne nous pardonna pas cet échec, ni à lui ni à moi. (Extrait)

     

    Critiques littéraires :

    "L'auteur nous plonge dans le journal intime d'un homme dont le corps a connu mille morts et autant de résurrections.

    Ce journal d'un corps n'est pas autobiographique puisque son auteur est né en 1923 et meurt en 2010 ! Mais ce détour par l'imaginaire est fécond, il nous évite ces journaux qui prétendent à l'authenticité en sacrifiant la littérature. Or c'est elle qui atteint la vérité profonde. Les fantasmes en disent plus long sur nous-mêmes que la recension du vrai factuel dont on rebat les oreilles. Le récit commence avec une histoire de peur, d'enfant ligoté dans une forêt par ses petits camarades au cours d'un jeu guerrier. Une colonie de fourmis menace de le dévorer. L'angoisse originelle par excellence, celle de l'ogre. Et des peurs, ces pages en regorgent." (Patrick Granville - Le Figaro, 15 février 2012.) (Extrait)

    Site : http://www.lefigaro.fr/livres/

     

    Journal d'un corps, de Daniel Pennac (Prix des lecteurs de L'Express), est une réelle performance littéraire.

    "Daniel Pennac prouve encore avec son [...] roman qu'il fait partie des meilleurs écrivains français - et inutile d'ajouter "de sa génération" -. L'écriture est travaillée, belle et efficace. [...] 

    On pourrait y voir [...] un texte "exhibitionniste". Mais, pas de doute, l'objectif de Daniel Pennac est de toucher le lecteur dans ce qu'il a de plus intime [...]. Cette intimité narrée fait écho chez soi, on la penserait unique, privée, impossible à partager, et la voilà étalée dans un roman !" (Amélie Grossmann-Etoh, 23 avril 2012 - L'Express)  (Extrait)

    Site : http://www.lexpress.fr/culture/livre/

     

    Daniel Pennac au Théâtre du Rond-Point à Paris.

    "[...] le "Journal d'un corps" de Daniel Pennac a touché le cœur de la metteuse en scène Clara Bauer. Elle a choisi l'auteur lui-même pour vivre les mots de son roman en clôture de la saison du Théâtre du Rond-Point à Paris. Une belle aventure partagée avec les spectateurs."

    Seul sur scène, Daniel Pennac lit, pendant une heure et demie, Journal d'un corps. "Le plaisir des mots se trouve ici décuplé par l'interprétation candide de Daniel Pennac."  (Odile Morain, franceinfo, 8 juillet 2014) . (Extrait)

    Site : http://culturebox.francetvinfo.fr/scenes/theatre/

      

    À voir aussi : https://www.youtube.com/watch 

     

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  • Daniel Pennac (1) La famille Malaussène

     

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    Daniel Pennac  

     

    Daniel Pennac (Daniel Pennacchioni), né à Casablanca, au Maroc, en 1944, est un écrivain français. Professeur de lettres, il connaît le succès avec une série de romans rocambolesques et ses livres pour la jeunesse.

     

    Daniel Pennac est le dernier enfant d'une fratrie de quatre garçons. Son père est militaire et toute sa famille l'accompagne dans ses déplacements en Afrique, en Asie et en Europe. Daniel Pennac évoque ainsi son père qu'il assimile au plaisir de la lecture :

    "Pour moi, le plaisir de la lecture est lié au rideau de fumée dont mon père s'entourait pour lire ses livres. Et il n'attendait qu'une chose, c'est qu'on vienne autour de lui, qu'on s'installe et qu'on lise avec lui, et c'est ce que nous faisions."

    Daniel Pennac effectue une partie de sa scolarité dans un internat, où l'on ne permet pas aux élèves de lire d'autres ouvrages que leurs livres de classe :

    "En sorte que lire était un acte subversif. À la découverte du roman s'ajoutait l'excitation de la désobéissance..." (Daniel Pennac)

    Professeur de lettres de 1969 à 1995, il enseigne à Soissons et à Paris. En 1973, après son service militaire, il écrit son premier livre, Le Service militaire, au service de qui ?, un pamphlet s'attaquant aux principes du service national : l'égalité, la virilité, la maturité. Il choisit comme nom d'écrivain Daniel Pennac afin de ne pas faire de tort à son père.

    En 1979, Daniel Pennac part au Brésil où il reste deux années. Deux décennies plus tard, il publie un roman prenant sa source au Brésil, Le Dictateur et le hamac. 

    Entre-temps, Daniel Pennac écrit la saga de l'attachante et... surprenante famille Malaussène, puis une tétralogie pour les enfants où, préoccupé par l'école et l'amitié, il met en scène des héros proches de l'univers enfantin : Kamo.

    "Kamo, c'est l'école métamorphosée en rêve d'école, ou en école de rêve, au choix." (Daniel Pennac) 

    En 1995, il met fin à son métier d'enseignant pour se consacrer à la littérature, cependant il va régulièrement à la rencontre des élèves dans leurs classes.

    Du 4 au 6 novembre 2016, Daniel Pennac présidera la 35ème édition de la Foire du livre de Brive.

    (Source : http://www.lefigaro.fr/).

     

    "L'homme se construit des maisons parce qu'il sait qu'il est vivant, mais il écrit des livres parce qu'il sait qu'il est mortel. Il habite en bande parce qu'il est grégaire, mais il lit parce qu'il est seul. Cette lecture est pour lui une compagnie qui ne prend la place d'aucune autre, mais qu'aucune autre compagnie ne saurait remplacer. Elle ne lui offre aucune explication définitive sur son destin mais tisse un réseau de connivences entre la vie et lui. Infimes et secrètes connivences qui disent le paradoxal bonheur de vivre alors même qu'elles éclairent l'absurdité tragique de la vie. En sorte que nos raisons de lire sont aussi étranges que nos raisons de vivre. Et nul n'est mandaté pour nous réclamer des comptes sur cette intimité-là." (Daniel Pennac. Extrait de Comme un Roman).      

     

    Prix et distinctions :

    La Fée Carabine (roman, Gallimard, 1987) : Prix Mystère de la critique 1988.

    La Petite marchande de prose (roman, Gallimard, 1989) : Prix du Livre Inter 1990.

    Chagrin d'école (récit autobiographique, Gallimard, 2007) : Prix Renaudot 2007.

    Ernest et Célestine (film d'animation de Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar, 2012. Scénario d'après la série d'albums jeunesse Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent) : nommé aux Annie Awards en 2014 dans la catégorie "Meilleur scénario pour un long métrage d'animation".

    Le Prix Ulysse a été décerné à Daniel Pennac, en 2005, pour l'ensemble de son œuvre, ainsi que le Grand Prix Metropolis bleu en 2008.

    (Source biographique : http://www.gallimard)

     

    Voir l'article : Daniel Pennac (2) Romans philosophiques et/ou rocambolesques

     

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    Daniel Pennac

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

     

    Œuvres :

    1973. Le Service militaire au service de qui ? (essai. Seuil)

    1978. Les Enfants de Yalta, en collaboration avec Eliad Tudor (roman. Grasset)

    1979. Père Noël, en collaboration avec Eliad Tudor (biographie romancée. Grasset)

    1980. Le Grand Rex (livre illustré. Centurion-Jeunesse)          

    1982. Cabot-Caboche (livre Jeunesse. Nathan ; Pocket Jeunesse)

    1984. L'Œil du loup (livre Jeunesse. Nathan). Court-métrage d'animation L'Œil  du loup (1998) de Hoël Caouissin, sur un scénario de René Laloux, d'après le livre de Daniel Pennac.

    1985. Au Bonheur des ogres (roman. Gallimard). Au Bonheur des ogres (2013) de Nicolas Bary, scénario de Jérôme Fansten, Serge Frydman et Nicolas Bary d'après le roman Au Bonheur des ogres.daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    1987. La Fée Carabine (roman. Gallimard) Prix Mystère de la critique 1988

    1988. La Fée Carabine (scénario, épisode de la série télévisée Série noire d'Yves Boisset, d'après le roman La Fée Carabine de Daniel Pennac)

    1989. La Petite marchande de prose (roman. Gallimard) Prix du Livre Inter 1990

    1991. Le Sens de la houppelande, illustrations de Jacques Tardi (roman graphique. Futuropolis ; Gallimard)

    1991. Les Grandes Vacances, en collaboration avec Robert Doisneau (Hoëbeke)

    1992. Comme un roman (essai. Gallimard)daniel pennac,daniel pennac écrivain français,daniel pennacchioni,la petite marchande de prose par daniel pennac,monsieur malaussène par daniel pennac,le zèbre belleville paris,salle de spectacles le zèbre belleville paris,aux fruits de la passion par daniel pennac,au bonheur des ogres par daniel pennac

    1992. Kamo. L'agence Babel, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Lecture Junior, Gallimard Jeunesse). Lu par Daniel Pennac (collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse ; collection Écoutez Lire, Gallimard, CD, 2007)

    1992. L'Évasion de Kamo, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Lecture Junior, Gallimard Jeunesse ; collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 1997)

    1992. Kamo et moi, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 2007)

    1993. Kamo. L'idée du siècle, illustrations de Jean-Philippe Chabot (collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse ; collection Écoutez Lire, Gallimard, CD, 2007)

    1994. Le Tour du ciel (Peintures de Miro. Album pour enfants. Calmann-Lévy et Réunion des Musées Nationaux) 

    1995. Monsieur Malaussène (roman. Gallimard). Téléfilm italien (2001) de Roberto Capanna d'après le roman Monsieur Malaussène par Daniel Pennac.daniel pennac,daniel pennac écrivain français,daniel pennacchioni,la petite marchande de prose par daniel pennac,monsieur malaussène par daniel pennac,le zèbre belleville paris,salle de spectacles le zèbre belleville paris,aux fruits de la passion par daniel pennac,au bonheur des ogres par daniel pennac

    1996. Monsieur Malaussène au théâtre (roman. Gallimard)

    1996. Monsieur Malaussène au théâtre (pièce de théâtre. Gallimard) 

    1997. Messieurs les enfants (roman. Gallimard)

    1997. Messieurs les enfants (scénario coécrit avec Pierre Boutron, d'après le roman de Daniel Pennac, Messieurs les enfants, avec une apparition de Daniel Pennac jouant l'homme dans la voiture).

    1997. Qu'est-ce que tu attends, Marie ? (peintures de Monet. Album pour enfants. Calmann-Lévy et Réunion des Musées Nationaux)

    1999. Des Chrétiens et des Maures (roman. Gallimard)

    1999. Aux Fruits de la passion (roman. Gallimard)daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    1999. Sahara, illustrations d'Antonin Louchard (album pour enfants. Thierry Magnier Eds)

    1999. Vercors d'en haut : la Réserve naturelle des hauts-plateaux (livre illustré. Milan)

    2000. Gardiens et Passeurs (essai. Fondation Banques CIC pour le livre)

    2000. La Débauche, dessins de Tardi (bande dessinée. Futuropolis ; Gallimard)

    2000. Bartleby le scribe de Herman Melville dans la traduction de Pierre Leyris (CD audio, collection À voix haute. Gallimard)  

    2001. Bon Bain les bambins, illustrations de Ciccolini (collection Gaffobobo. Gallimard)

    2001. Le Crocodile à roulettes, illustrations de Ciccolini (collection Gaffobobo. Gallimard) 

    2001. Le Serpent électrique, illustrations de Ciccolini (collection Gaffobobo. Gallimard)

    2003. Le Dictateur et le hamac (roman. Gallimard)

    2004. Merci (roman. Gallimard). Grazie, téléfilm italien (2004) d'après le roman Merci.daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    2004. Merci, lu par Claude Piéplu, illustrations de Quentin Blake (CD audio, collection Écoutez Lire. Gallimard)

    2004. Merci, mise en scène et réalisation de Jean-Michel Ribes. Musique "Jeux pour deux", 1975, de François Vercken (DVD, conception graphique d'Étienne Théry. Gallimard)

    2006. Merci suivi de Mes Italiennes (chronique d'une aventure théâtrale et de Merci, adaptation théâtrale. Gallimard)

    2006. La Lunga Notte del dottor Galvan (téléfilm italien) 

    2006. Némo (livre illustré.  Hoëbecke)

    2007. Écrire (livre illustré.  Hoëbecke)

    2007.  La Vie de famille, en collaboration avec Robert Doisneau (Hoëbeke) 

    2007. Chagrin d'école (récit autobiographique. Gallimard) Prix Renaudot 2007daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    2009. Histoires comme ça (série télévisée d'animation de Jean-Jacques Prunès, narrateur : Daniel Pennac)

    2010. Bartleby le scribe (téléfilm de Jérémie Carboni, adaptation de la nouvelle Bartleby d'Herman Melville, narrateur : Daniel Pennac)

    2010. Lucky Luke contre Pinkerton en collaboration avec Tonino Benacquista, dessins de Achdé (bande dessinée. Lucky Comics)

    2012. Cavalier seul en collaboration avec Tonino Benacquista, dessins de Achdé (bande dessinée. Lucky Comics)

    2012. Le Roman d'Ernest et Célestine (roman pour la Jeunesse. Casterman - Gallimard Jeunesse)daniel pennac,daniel pennac écrivain français

    2012. Ernest et Célestine (film d'animation de Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar. Scénario d'après la série d'albums jeunesse Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent). Nommé aux Annie Awards en 2014 dans la catégorie "Meilleur scénario pour un long métrage d'animation".

    2012. Le 6e Continent (pièce de théâtre. Gallimard, Collection Blanche)

    2012. L'Œil du loup, lu par Daniel Pennac, illustrations de Catherine Reisser. Mis en musique par Karol Beffa. Avec l'Orchestre de chambre de Paris. (CD audio, collection Écoutez Lire. Gallimard Jeunesse)

    2012. Ancien Malade des hôpitaux de Paris (pièce de théâtre. Gallimard, Collection Blanche)  

    2012. Journal d'un corps (roman. Gallimard)

    2012. Les Dix Droits du lecteur, animé par Gérard Lo Monaco (livre pop-up. Gallimard Jeunesse)

    2013. Journal d'un corps (album illustré, mis en dessin par Manu Larcenet. Futuropolis)

    2015. Un Amour exemplaire, dessins de Florence Cestac (bande dessinée. Dargaud)

    2015. Eux, c'est nous. Livre collectif : L'instinct, le cœur et la raison par Daniel Pennac, suivi de Réfugiés en 8 lettres par Jessie Magana et Carole Saturno, illustrations de Serge Bloch (livre jeunesse. Gallimard Jeunesse. Publication par 40 éditeurs jeunesse)

    2017. Le Cas Malaussène. I - Ils m'ont menti (Gallimard)

     

    (Source bibliographique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Pennac)

     

     

    Dans mes Carnets de Lecture :

     

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    Au Bonheur des ogres par Daniel Pennac. Roman (Éditions Gallimard, 1985).

     

    "Côté famille, maman s'est tirée une fois de plus en m'abandonnant les  mômes, et le Petit s'est mis à rêver d'ogres Noël.

    Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).

    Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.

    Pourquoi moi ?

    Je dois avoir un don..."

    (Quatrième de couverture)

     

    "La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée.

    - Monsieur Malaussène est demandé au bureau des Réclamations.

    Une voix de brume, tout à fait comme si les photos de Hamilton se mettaient à parler. Pourtant, je perçois un léger sourire derrière le brouillard de Miss Hamilton. Pas tendre du tout, le sourire. Bon, j'y vais. J'arriverai peut-être la semaine prochaine. Nous sommes un 24 décembre, il est seize heures quinze, le Magasin est bourré. Une foule épaisse de clients écrasés de cadeaux obstrue les allées. Un glacier qui s'écoule imperceptiblement, dans une sombre nervosité. Sourires crispés, sueur luisante, injures sourdes, regards haineux, hurlements terrifiés des enfants happés par des pères Noël hydrophiles." (Extrait)

     

    Le Bonheur des ogres est le premier roman de la saga Malaussène. Benjamin Malaussène doit remplir l'ingrate fonction de "bouc émissaire du Magasin" : dans la cage en verre des Réclamations, avec la complicité de son collègue Lehmann, il s'accuse de toutes les incompétences du monde et assume la responsabilité de la totalité des défaillances des appareils électro-ménagers vendus à une clientèle mécontente, hargneuse, colérique.

    Les rôles du duo, Lehmann le venimeux, Malaussène le lamentable, fonctionnent à merveille. Le client devenu éponge de compassion, repart avec un nouveau bon de commande sans déposer la plainte promise à son arrivée afin de ne pas avoir le suicide du pitoyable Malaussène sur la conscience.

    Outre cette fonction de bouc émissaire, Benjamin, le grand "frère de famille", veille sur tous ses demi-frères et sœurs semés par une mère volage et insouciante.

    Voici le Petit qui dessine des ogres Noël anthropophages, Jérémy qui ne surveille pas toujours son langage mais a la capacité "de retrouver le sourire de ses cinq ans, en cas d'urgence", la douce Clara à la voix de "velours bien vert", passionnée de photographie, Thérèse l'astrologue au "regard fixe de nonne anorexique", et Louna en instance de maternité, peut-être de... célibat.

     

    Soudain, une explosion... la première bombe déposée dans le Magasin, bien d'autres suivront, toujours lors de la présence de Benjamin... 

    "Un amas de corps hérissés de bras et de jambes obstrue l'escalier roulant. Les clients remontent quatre à quatre l'escalier qui descend, mais refluent sous la poussée d'une vague venue d'en haut. Le temps de s'expliquer, tout le monde arrive au pied de l'escalator et bascule sur le bouchon humain. Ça grouille et ça hurle."

     

    Ce premier livre de la saga Malaussène est, lui, annonciateur d'explosions de joie et de rires à la découverte de toujours plus de trouvailles "pennaciennes" désopilantes !

     

    Le film Au Bonheur des ogres, réalisé par Nicolas Bary, d'après le roman de Daniel Pennac, est sorti en 2013 (scénario de Jérôme Fansten, Serge Frydman et Nicolas Bary).

    À voir aussi le site : http://www.ina.fr/video avec une présentation d'Olivier Barrot. 

     

     

      

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    La Petite Marchande de prose par Daniel Pennac. Roman (Éditions Gallimard, 1989). Prix du Livre Inter 1990.

    " - L'amour, Malaussène, je vous propose l'amour !

    L'amour ? J'ai Julie, j'ai Louna, j'ai Thérèse, j'ai Clara, Verdun, le Petit et Jérémy. J'ai Julius et j'ai Belleville...

    - Entendons-nous bien, mon petit, je ne vous propose pas la botte ; c'est l'amour avec un grand A que je vous offre : tout l'amour du monde ! 

    Aussi incroyable que cela puisse paraître, j'ai accepté. J'ai eu tort."

    Transformé en objet d'adoration universelle par la reine Zabo, éditeur de génie, Benjamin Malaussène va payer au prix fort toutes les passions déchaînées par la parution d'un best-seller dont il est censé être l'auteur.

    Vol de manuscrit, vengeance, passion de l'écriture, frénésie des lecteurs, ébullition éditoriale, délires publicitaires, La petite marchande de prose est un feu d'artifice tiré à la gloire du roman. De tous les romans." (Quatrième de couverture)

     

    "C'est d'abord une phrase qui m'a traversé la tête : "La mort est un processus rectiligne." Le genre de déclaration à l'emporte-pièce qu'on s'attend plutôt à trouver en anglais : "Death is a straight on process"... quelque chose comme ça.

    J'étais en train de me demander où j'avais lu ça quand le géant a fait irruption dans mon bureau. La porte n'avait pas encore claqué derrière lui qu'il était déjà penché sur moi :

    - C'est vous, Malaussène ?

    Un squelette immense avec une forme approximative autour. Des os comme des massues et le taillis des cheveux planté au ras du pif.

    - Benjamin Malaussène, c'est vous ?

    Courbé comme un arc par-dessus ma table de travail, il me maintenait prisonnier dans mon fauteuil, ses mains énormes étranglant les accoudoirs. La préhistoire en personne. J'étais plaqué à mon dossier, ma tête s'enlisait dans mes épaules et j'étais incapable de dire si j'étais moi. [...]"

    C'est alors qu'il a décidé de nous mettre à niveau : d'un  coup de reins, il nous a arrachés au sol, mon fauteuil et moi, pour nous poser en face de lui, sur le bureau. Même dans cette position, il continuait à dominer la situation d'une bonne tête. [...]" (Extrait)

     

    Benjamin Malaussène occupe la fonction de "bouc émissaire" aux Éditions du Talion, dirigées par la reine Zabo. Son rôle consiste à se déclarer responsable de tous les refus de manuscrits, de la mise au chômage des imprimeurs livrant les ouvrages avec une semaine de retard, de recevoir tous les insatisfaits, les briseurs de mobilier, sous l'œil de Julius le Chien, impassible, "gueule tordue et langue pendante," qui regarde "passer la Seine, ses péniches, ses cageots, ses godasses, ses amours..."

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    "la Seine, ses péniches..."

    (Source photographique : http://fr.123rf.com/)

     

    Lassé, Malaussène rend son tablier de bouc. Mais le véritable motif de sa démission est le futur mariage de sa sœur Clara. Benjamin Malaussène a toujours veillé sur ses frères et sœurs, tous de pères différents, mis au monde par une mère plus soucieuse de ses aventures amoureuses que de ses enfants.

    Parmi les enfants Malaussène, outre Benjamin, "le frère de famille", qui a élevé tous ses frères et sœurs, voici : 

    Louna, infirmière, mariée à un médecin, Laurent. Louna est la seule à ne plus vivre sous l'aile de Benjamin.

    Thérèse, "susceptible comme un fil dénudé", qui "même fringuée de paillettes à la proue d'une école de samba, garderait cette raideur inoxydable que lui confère l'intimité des astres".

    Clara "et son inséparable appareil photo", Clara, le "duvet d'âme", qui s'interpose toujours entre les querelleurs "à l'heure de l'engueulade quotidienne". 

    Jérémy, très inventif et turbulent, c'est lui qui imagine les noms ou surnoms des membres de la tribu.

    le Petit, qui n'a peur de rien sauf de ses cauchemars, qui ne peuvent être calmés qu'en lui posant ses lunettes rouges sur le nez.

    Verdun, née furieuse, "avec ses six mois d'existence et de colère, Verdun et ses petits poings serrés face au monde", est toujours prête à exploser.

    Dans La Petite Marchande de prose, naît C'est Un Ange, fils de Clara Malaussène et de Clarence de Saint-Hiver. C'est Un Ange, neveu de Benjamin Malaussène, ne connaîtra pas son père. 

    Partie intégrante de la famille, Julius le Chien, à l'odeur épouvantable, dont les crises d'épilepsie annoncent immanquablement un drame.

     

    Autour de la tribu Malaussène gravitent d'étonnants personnages :

    Julie Corrençon, fille d'un gouverneur colonial opiomane, belle et indépendante journaliste d'investigation, le grand amour de Benjamin.

    Loussa de Casamance, "ami en édition", ex-tirailleur sénégalais, qui rêve de traduire le Code civil en chinois.

    Hadouch Ben Tayeb, petit truand, ami d'enfance de Benjamin.

    Amar, le père de Hadouch Ben Tayeb, un restaurateur de Belleville.

    Yasmina, la femme d'Amar, leur "maman à tous".

    Mo le Mossi et Simon le Kabyle, lieutenants de Hadouch.

    Thian, inspecteur de police franco-vietnamien, le porteur attitré de la petite Verdun.

    Stojilkovicz, un Yougoslave qui traduit, en prison, Virgile en serbo-croate, après avoir lâché dans les rues de Belleville de vieilles dames armées jusqu'aux dents grâce à "un vieux stock de pétoires" afin qu'elles puissent se défendre.  

    Cissou la Neige, amateur de cocaïne, serrurier pour un huissier. Il remplace avant la saisie les meubles en bon état par du mobilier à jeter afin que les personnes en difficulté puissent conserver leurs biens.

    Et bien d'autres personnages ahurissants...

     

    L'éditrice, la reine Zabo, propose à Benjamin d'endosser le personnage d'un écrivain à succès, mais anonyme, J.L.B. (J.L. Babel), la "machine à best-sellers, la poule aux encriers d'or". De péripéties rocambolesques en situations macabres toujours pimentées d'humour, le lecteur se mêle, sans jamais se lasser, à la tribu Malaussène et aux rebondissements incessants nés de l'imagination fertile de Daniel Pennac...

     

     

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    Monsieur Malaussène par Daniel Pennac. Roman (Éditions Gallimard, 1995). Téléfilm italien (2001) de Roberto Capanna d'après le roman Monsieur Malaussène par Daniel Pennac. 

    "- La suite ! réclamaient les enfants. La suite ! La suite !

    Ma suite à moi c'est l'autre petit moi-même qui prépare ma relève dans le giron de Julie. Comme une femme est belle en ces premiers mois où elle vous fait l'honneur d'être deux ! Mais, Julie, crois-tu que ce soit raisonnable ? Julie, le crois-tu ? Franchement... hein ? Et toi, petit con, penses-tu que ce soit le monde, la famille, l'époque où te poser ? Pas encore là et déjà de mauvaises fréquentations !

    - La suite ! La suite !

    Ils y tenaient tellement à leur suite que moi, Benjamin Malaussène, frère de famille hautement responsable, bouc ressuscité, père potentiel, j'ai fini par me retrouver en prison, accusé de vingt et un meurtres.

    Tout ça pour un sombre trafic d'images en ce siècle Lumière.

    Alors, vous tenez vraiment à ce que je vous la raconte, la suite ? " (Quatrième de couverture)

     

    "Et ta future grand-mère apparut sur le seuil. Celle-là aussi, il faut que je te la présente. Elle a le cœur immédiat et l'entraille généreuse, ta future grand-mère. Benjamin-moi-même, Louna, Thérèse, Clara, Jérémy, le Petit, Verdun, nous autres de la tribu Malaussène, sommes tous les fruits de ses entrailles. Même Julius le Chien a pour elle des regards de puîné.

    Qu'est-ce que tu dis de ça, toi qui es le produit d'une longue interrogation procréatoire : "Faut-il faire des enfants dans le monde où nous sommes ? Le Divin Parano mérite-t-il qu'on ajoute à son œuvre ? Ai-je le droit d'enclencher un destin ? Ne sais-je point que mettre une vie en marche c'est lancer la mort à ses trousses ? [...] Tu crois qu'elle s'est posé ce genre de question, ta grand-mère ? Rien du tout ! Un enfant par coup de cœur, telle est sa loi. L'essai chaque fois transformé et le souvenir du papa aussitôt évacué. [...] Mais tu ne peux pas juger, toi, dans ton petit habitacle opalin... Il paraît que vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez, là-dedans, et que tout y baigne dans une lueur bleutée. Veinard... La seule chose que je t'envierai jamais : un bail de neuf mois dans le ventre de Julie." (Extraits pp. 27-28)

     

    Critique littéraire :

    "Sauver le Zèbre, le dernier cinéma de Belleville, que pouvait-il [...] arriver de pire [à Benjamin Malaussène] ? Monsieur Malaussène, bouquet final de la série, est un véritable feu d'artifice. Malaussène est impliqué simultanément dans deux affaires criminelles : l'assassinat en série de putes repenties qui ont la particularité d'avoir l'épiderme tatoué de tableaux de maîtres, et la quête sanglante d'un film extraordinaire qui doit être l'événement du Centenaire du cinéma. Dans le même temps, il se bat toujours contre les promoteurs qui font main basse sur Belleville et se débat dans les angoisses de la paternité. La grossesse de Julie, le combat pour sauver le Zèbre [...], l'héritage cinématographique du vieux Job et de Liesl (la nièce de Karl Craus), la maison piégée dans le Vercors, la grossesse de Gervaise, nonne, vierge et inspecteur de police, tout cela paraît sans rapport et finit pourtant par constituer un canevas presque logique." (Gérard Meudal, Libération, 1995. "L'Évangile selon Pennac : Monsieur Malaussène").

     

    Monsieur Malaussène et quelques nouveaux personnages :

    Maître La Herse, huissier de Belleville.  

    Clément Clément, Graine d'Huissier, étudiant stagiaire de La Herse.

    Nourdine et Leila, enfants amis de la tribu Malaussène.

    Suzanne O' Zyeux bleus (ainsi baptisée par Jérémy), la tenancière du cinéma le Zèbre.

    Gervaise, la fille du vieux Thian, vierge enceinte et inspecteur de police.

    Titus et Silistri, inspecteurs de police au grand banditisme détachés à la protection de Gervaise, accusés d'avoir engrossé Gervaise, la protectrice virginale de prostituées artistiquement tatouées.

    Pescatore, "barbeau toscan tatoué aux armes de saint Michel", veille aussi, avec ses anges noirs, "maquereaux repentis", sur Gervaise. Pescatore et ses anges noirs sont eux aussi soupçonnés d'avoir violé Gervaise. 

    Théo, "qui n'a jamais aimé que les blonds".

    Berthold, chirurgien, le "génie de la plomberie humaine".

    Marty, le médecin de la famille, "qui les avait tous sauvés deux ou trois fois d'une mort certaine".

    Matthias Fraenkhel, le gynécologue de Julie, "l'accoucheur des stars et des monarques".

    Barnabé Fraenkhel, fils de Matthias. Il éprouve une hostilité de sauvage envers la photographie ; il est la négation absolue du cinématographe.  

    Job Fraenkhel et sa femme Liesl, les parents de Matthias, tournent en secret depuis soixante-quinze ans le "Film Unique" qu'ils lèguent à Julie. Liesl, quatre-vingt-quatorze ans, refuse la morphine afin d'enregistrer sur son magnéto sa lente agonie 

    et... Maman. "C'était maman et ce n'était pas maman. C'était maman sans son intérieur. D'habitude maman n'arrive jamais seule. Elle arrive précédée de son ventre, d'habitude... annoncée par l'ambassade de son imminente maternité. Là, point de ventre. [...] No future." 

    Enfin, Monsieur Malaussène Malaussène (prénom : Monsieur Malaussène), dont je ne puis rien dire de plus afin de ne pas déflorer ce roman.

     

    Et toujours Benjamin Malaussène, "frère de famille hautement responsable", Cissou la Neige, "le sésame de la saisie, le rossignol de l'expulsion, le passe-partout favori du cabinet La Herse", Yasmina, la reine Zabo, éditrice du Talion, et la propre tribu de Benjamin : Clara, Thérèse, Louna, Jérémy, le Petit, Verdun, C'Est Un Ange, "Julie ma Julie" et "Julius mon chien". "Sans oublier la smala Ben Tayeb au grand complet", et d'autres encore...

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    Mais... n'est-ce pas Julius le Chien ?

    (Source photographique : http://fr.123rf.com/)

     

    Soudain, se profile la destruction du dernier cinéma de Belleville, le Zèbre, transformé provisoirement en théâtre... et en dortoir, avec l'assentiment de Suzanne O' Zyeux bleus, par le bouillonnant Jérémy -la reine Zabo a décidé qu'il serait un grand écrivain- et les enfants Malaussène, à l'exception de Benjamin qui loge toujours dans une ancienne quincaillerie :

    "Le plus impressionnant, c'était le silence. Même Jérémy se taisait. Rayure après rayure, le zèbre avait bel et bien disparu. Jusqu'à laisser un trou gris ciel dans le fronton du cinéma.

    Tout Belleville avait vu l'animal se dissoudre dans l'espace.

    Mais, après tout, le zèbre n'était qu'une effigie de bois, un dessin sans épaisseur. Quand ils s'attaqueraient à la pierre, ce serait autre chose. Ils ne pourraient tout de même pas faire disparaître un cinéma ! Un cinéma, c'est un immeuble ! Ce n'est pas seulement une façade, c'est un ventre, avec un hall, un balcon, une scène, des sièges, les meubles de Belleville dans ses coulisses... la tripaille des câbles et des tuyauteries, le volume de toute chose... Ça ne s'efface pas comme ça ! [...]

    Le silence de la foule s'alourdit.

    Voilà que le bleu du fronton commençait à pâlir ! La couleur se diluait ! [...] Tout fut emporté. [...] Le vide rongeait les affiches collées sur la façade du Zèbre, à présent. Le vide éteignait les affiches une à une et dissolvait les murs. Le vide rampait silencieusement le long du trottoir, effaçant chaque pierre, et il ne resta bientôt plus qu'une grille de fer noir dressée au pied de la façade disparue. [...] Il ne restait plus que le cadenas doré, flottant seul dans l'espace. [...]

    Quelque chose d'inattendu était en train de se produire. Jérémy le comprit au regard furieux que le brigadier échangea avec le flic son voisin. Quelqu'un avait forcé le barrage. [...] Thérèse traversait le no man's land qui les séparait du cinéma, à grands pas, droite comme la justice, raide comme les matraques qui auraient dû l'en empêcher, seule au monde. Sa démarche avait l'autorité de celles qui ouvrent en deux la muraille des murs. Elle se dirigeait droit vers le cadenas flottant. [...]

    Là-bas, debout devant le vide, Thérèse sortit une clef de sa poche et ouvrit le cadenas. Puis on vit nettement l'effort de ses bras et chacun put entendre le grincement familier d'une grille invisible.

    Thérèse fit un pas en avant et disparut à son tour.

    Avalée par le néant."

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    Salle de spectacles Le Zèbre, quartier de Belleville, Paris

    (Source photographique : Wikimedia Commons)

     

    Julie est à l'hôpital, "le ventre vide". Benjamin, fou de douleur, se lance dans une course insensée dont la description est un morceau d'anthologie !

    "J'ai avalé des couloirs et dévalé des escaliers, quelques flics se sont aplatis contre les murs, des dossiers se sont envolés, des têtes ont jailli, leurs portes ne s'étaient pas encore refermées que je sautais déjà par-dessus la Seine. Prenez un Malaussène, faites-lui mal, il court. Il pourrait réquisitionner un taxi, plonger dans le métro, s'accrocher à la queue d'un avion, non, il court ! Il met le trottoir en branle, engloutit l'asphalte, fait défiler les balcons au-dessus de sa tête. Les passants qui se retournent l'ont déjà perdu de vue, les marronniers n'ont pas le temps de se compter... il court, Malaussène, il court le plus droit possible et saute le plus haut qu'il peut, les chiens le sentent passer au-dessus de leurs truffes et les flics ne le voient pas traverser les carrefours, il développe sa foulée parmi les coups de gueule et de klaxon, le hurlement de la gomme et la stridulation des sifflets, l'envolée des pigeons et le coulé des chats au dos creux, il court, Malaussène, et on ne voit pas trop qui pourrait courir plus vite, faire ainsi tourner le monde sous ses pieds, si ce n'est un autre Malaussène peut-être, un autre malheur en mouvement, et tout compte fait ils doivent être nombreux ces coureurs affligés, si on en juge par la rotation de la terre, car elle tourne sous les pieds de l'homme qui court, la terre [...] "

     

     

     

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    Aux Fruits de la passion par Daniel Pennac. Roman (Éditions Gallimard, 1999).

     

    "La tribu Malaussène et ses proches ont le regret de vous annoncer le mariage de Thérèse Malaussène avec le comte Marie-Colbert de Roberval, conseiller référendaire de première classe.

    Cet avis tient lieu d'invitation."

    (Quatrième de couverture) 

     

    "On devrait vivre a posteriori. On décide tout trop tôt. Je n'aurais jamais dû inviter ce type à dîner. Une reddition hâtive, aux conséquences désastreuses. Il faut dire que la pression était énorme. Toute la tribu s'était acharnée à me convaincre, chacun dans son registre, une puissance de feu terrible :

    - Comment, gueulait Jérémy, Thérèse est amoureuse et tu ne veux pas voir son mec ?

    - Je n'ai jamais dit ça.

    Louna a pris le relais :

    - Thérèse trouve un monsieur qui s'intéresse à elle, un phénomène aussi improbable qu'une tulipe sur la planète Mars, et tu t'en fiches ?

    - Je n'ai pas dit que je m'en fichais.

    - Même pas un chouia de curiosité, Benjamin ?

    Ça, c'était Clara, sa voix de velours...

    - Tu sais ce qu'il fait au moins, dans la vie, l'ami de Thérèse ? a demandé le Petit, derrière ses lunettes roses.

    - Des contes !

    - Des contes ?

    - C'est ce qu'a dit Thérèse : il fait des contes !

    Interdire notre quincaillerie à un conteur, c'était anéantir le système de valeurs du Petit. De ma propre personne à Loussa de Casamance, en passant par l'ami Théo, le vieux Risson, Clément Clément, Thian, Yasmina ou Cissou la Neige, le Petit n'avait rien fréquenté d'autre depuis sa naissance.

    - C'est vrai, ai-je demandé un peu plus tard à Julie, ce thérèsophile est un conteur ?

    - Conteur ou garagiste, a répondu Julie, il faudra que tu y passes, autant céder tout de suite. Organise un dîner." (Extrait pp. 15-16)

     

    Dès les premières pages, le lecteur est remis en présence de certaines de ses anciennes connaissances appartenant à la tribu Malaussène et à ses satellites. Et voici Thérèse Malaussène amoureuse ! "Thérèse à la roideur si fragile !" Thérèse, la "spirite en verre de Murano. Tellement cassante..." . Voyant cette roseur soudaine sur les joues de Thérèse, Benjamin avait espéré une innocente tuberculose et placé tout son espoir dans le bacille de Koch. "On peut attraper la tuberculose par romantisme, Thérèse n'en manquait pas. Six mois d'antibiotiques et il n'y paraîtrait plus."

     

    Les nouveaux personnages : 

    Marie-Colbert de Roberval (MC2), conseiller à la Cour des comptes, époux de Thérèse.

    Charles-Henri de Roberval (CH2), frère de Marie-Colbert. Il s'est pendu.

    Le vieux Semelle, "dans l'emploi du grand-père-artisan-retraité-méritant [...] avec son couscous merguez, son costard-serpillière..."

    Rachida, la fille de Kader, le taxi.

    Mondine, une des protégées de Gervaise.

    Hervé, "l'amour momentané de la vie de Théo"

    Et... Maracuja Malaussène...

     

    Daniel Pennac, lors d'un entretien avec les Éditions Gallimard, évoque les contraintes d'écriture qu'il s'impose : "Il faut qu'il y ait une mort compensée par une naissance, une crise d'épilepsie de Julius le Chien, un cauchemar du Petit ou quelque chose d'équivalent. Et une conversion de stéréotypes. Ici, c'est ce procès bourgeois d'un mariage jugé inconvenant par une famille elle-même très inconvenante ! " 

    Source : http://www.gallimard.fr/catalog/entretiens/

    Benjamin consulte ses amis qui lui conseillent unanimement de laisser agir Thérèse. Il se rend à la crèche de Gervaise baptisée Aux fruits de la passion. Elle y emploie Clara qui arrive tous les matins avec Verdun, C'Est Un Ange et Monsieur Malaussène qui sont tous, eux aussi, des fruits de la passion.

    Voilà arrivé le soir de la présentation de Marie-Colbert de Roberval à la famille Malaussène. Ce n'était pas un conteur, mais un conseiller à la Cour des comptes. "Le Petit était encore à l'âge où on place ses espoirs dans l'homonymie ; il entendait ce qu'il voulait entendre."  Thérèse avait rencontré son futur époux à son travail : elle disait la bonne aventure dans une minuscule caravane tchèque posée sur quatre parpaings, boulevard de Ménilmontant, sous les murailles du Père-Lachaise, et MC2 était venu la consulter...

     

    Une version plus courte de ce roman a été publiée en feuilleton dans Le Nouvel Observateur, du 8 juillet au 27 août 1998, sous le titre La Passion selon Thérèse.

     

     

    Trois autres romans de Daniel Pennac complètent la saga Malaussène :

    . Au Bonheur des ogres (Gallimard, 1985)

    . La Fée Carabine (Gallimard, 1987)

    . Des Chrétiens et des Maures (Gallimard, 1999).

    Peut-être, un jour, poursuivrai-je cet article s'il a le bonheur de vous intéresser...

    Est-ce utile de préciser que j'ai beaucoup aimé cette famille fantasque, originale, dont chacun des membres est prêt aux actes les plus héroïques pour le sauvetage de l'un d'entre eux ?  

    Merci, Monsieur Daniel Pennac !

     

    Voir aussi, si vous le souhaitez, l'article : Daniel Pennac (2) Romans philosophiques et/ou rocambolesques.

     

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  • Carl Larsson, peintre suédois farouche et indépendant

     

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    Autoportrait par Carl Larsson (1895)

     

    Carl Larsson est un peintre suédois, aquarelliste, fresquiste et dessinateur. Il naît en 1853 à Stockholm et décède en 1919 à Sundborn en Suède.

     

    Meurtri par son enfance malheureuse dans le quartier le plus pauvre de Stockholm, il se décrit comme "un vilain petit prolétaire chétif, mal aimé, sans cesse houspillé...". Il fréquente une école pour les enfants des familles démunies où un professeur décèle son talent pour le dessin et la peinture. Ce professeur lui conseille de s'inscrire à la principskola de l'Académie royale des Arts de Suède fondée en 1773 par le roi Gustave III de Suède. Carl Larsson s'engage avec succès dans cette voie.

    Il reçoit la Médaille Royale, la plus haute distinction habituellement assortie d'une bourse d'études à l'étranger, mais l'Académie suédoise des Beaux-Arts lui refuse la bourse de voyage. Il se rend à Paris en 1876-1877 et passe plusieurs mois avec l'école de Barbizon.

    Afin d'échapper à la misère, il illustre des contes et travaille comme retoucheur-photographe, mais il est dépressif et ce triste état, qui ne l'a pas quitté depuis Stockholm, le poursuit à Paris. Le peintre est tenté de mettre fin à son existence.

    Le Salon de 1881 lui refuse une toile intitulée La Fille de la Sorcière.

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    La Fille de la Sorcière par Carl Larsson (1881)

     

    Carl Larsson découvre à Grez-sur-Loing, près de Fontainebleau, une communauté d'artistes scandinaves. Parmi eux se trouve Karin Bergöö, dont le père est un homme d'affaires suédois. Carl Larsson épouse Karin en 1883, qui lui inspire une aquarelle intitulée La Jeune Mariée.

    Georg Nordensvan, le biographe de Carl Larsson, trace en 1884 une étonnante description de l'artiste : "un volcan en ébullition au cratère ouvert à tous vents, un esprit inquiet oscillant d'un extrême à l'autre, s'essayant à tout, parfois désespéré au point de jeter sa palette contre les murs, parfois d'humeur exubérante, sourire jusqu'aux oreilles et regard fripon, agitant son bonnet de Pierrot, ou encore sombre et solitaire, convaincu que la paix de l'âme ne s'obtient que par une soumission absolue à la fatalité."

     

    Les Salons de 1883 et 1884 acceptent enfin des toiles de Carl Larsson.

    Ses aquarelles sont exécutées avec une grande finesse de trait, des nuances chaudes ou encore des teintes parfois translucides et vaporeuses. Il peint les joies simples de la campagne, des scènes tendres et touchantes de sa vie familiale -Karin et Carl Larsson ont huit enfants-, le charme de sa maison.

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    A Studio Idyll par Carl Larsson (1885)

    (Karin Larsson et sa fille Suzanne à Paris)

     

    Les jeunes artistes suédois souhaitent créer le "Salon des Opposants" à Stockholm, en 1885. Carl Larsson se charge d'organiser l'exposition qui obtient un vif succès.

    En 1886, Carl Larsson est nommé directeur de l'École du Musée d'Art de Göteborg, où il est également professeur.

     

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    Intérieur de la galerie Fürstenberg à Göteborg par Carl Larsson (1885)

     

    En 1889, le père de Karin offre au jeune couple la maison de Sundborn, un bien de famille, dans la région de Dalécarlie, province historique du centre de la Suède.

    Carl Larsson se voit attribuer les fresques monumentales du grand escalier du Musée national de Stockholm. Il conçoit six fresques à l'huile qui deviennent la cause de graves soucis car, au cours de leur réalisation, il contracte une maladie des yeux qui empire au fil des ans.

    Il peint les aquarelles destinées à l'album Notre Maison (1894-1896), série où il reproduit des intérieurs appartenant à des familles bourgeoises, friandes de ces élégants albums qui connaissent une importante diffusion. Les jeunes couples sur le point de fonder un foyer trouvent l'inspiration du décor de leur futur logis dans l'univers coloré de Carl Larsson. Ses aquarelles influencent toujours, au XXIe siècle, la décoration intérieure en Suède.

    En 1908 et 1909, il peint les aquarelles de l'album Du Côté du Soleil, éclatantes d'un bonheur peut-être factice, d'une félicité surfaite.

     

    Le peintre, farouche et indépendant, est loin de suivre le conformisme de la peinture suédoise. Cependant, ses œuvres plaisent à la bourgeoisie qui apprécie leur originalité et leur cachet pittoresque. Au-delà des influences françaises, il reste fidèle à l'art ancien des écoles du Nord et conserve l'amour du détail, du dessin précis aux contours sombres qui lui permet d'user avec bonheur de couleurs claires.

    Il écrit ses mémoires : Moi, puis il décède à Sundborn, en 1919, à la suite d'une hémorragie cérébrale.

     

    "Larsson invente un style où la ligne élégante contient la couleur vive. Cette solution esthétique, consensuelle, entre tradition classique (qui rappelle la manière du peintre français Ingres) et modernité impressionniste, plaît dans son pays comme à l'étranger." 

    (Source : https://www.connaissancedesarts.com/)

    En 2014, une exposition, intitulée "Carl Larsson, l'imagier de la Suède" et présentant cent vingt œuvres : aquarelles, peintures, estampes et meubles, s'est tenue au Petit Palais, à Paris.

    (Source : http://www.petitpalais.paris.fr)

    Voir aussi la sélection de visuels de l'exposition "Carl Larsson, l'imagier de la Suède" :

    http://www.spectacles-selection.com/ 

     

    L'écrivain français Philippe Delerm, sur France Inter, en 2014, s'exprime au sujet de l'exposition d'œuvres de Carl Larsson, "Rester du Côté du Soleil" : "La peinture de Larsson peut paraître semblable à des images d'Épinal, un rien mièvre, et trop sage. En fait, Larsson est un grand technicien de l'aquarelle, et derrière les images sages se cache beaucoup de mélancolie."

     

    Sources bibliographiques et biographiques :

    . Carl Larsson. Aquarelles par Bo Lindwall. Traduit du suédois par Anna Gibson (Édition Bibliothèque de l'image, 1994). 

    . Wikipédia.

     

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    Dans mes Albums d'Arts :

    L'Étang de Grez-sur-Loing (1883)

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    L'Étang de Grez-sur-Loing par Carl Larsson (1883)

     

    Des bâtiments gris et des arbres aux branches dénudées se reflètent dans l'étang ocré par les nuages glissant posément devant un soleil boudeur. Au premier plan, dans la partie de droite, Carl Larsson a usé des teintes vaporeuses et floues dont il aime tant la présence dans ses aquarelles pour peindre la rive, le chemin, les arbustes, un pot de terre renversé...

    Ces nuances vaporeuses se retrouvent dans l'étang et sur son autre rive. Du linge sèche au-dessus d'un champ, apportant une note d'intimité campagnarde. Devant le porche du bâtiment, des blocs disjoints servent de passerelle pour traverser l'étang.

    Une douce paix enveloppe ce paysage si calme dans sa simplicité...

     

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    Fleurs de pommier (1894) 

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    Fleurs de pommier par Carl Larsson (1894)

    Cette aquarelle dont le titre pétille d'humour, car la fillette, Brita, une des filles de Karin et Carl Larsson, qui enlace gracieusement un pommier en fleur tandis qu'elle esquisse de sa main libre soulevant le bord de sa robe une  ravissante révérence, pourrait, elle aussi, être qualifiée de fleurs de pommier tant ses joues couleur pomme d'api et son joli bonnet rose en dessinent une image d'enfant "craquante".

    Le pommier s'appuie sur un tuteur et se hâte de dépasser le toit de la maison familiale. Les couleurs du chemin qui mène à la maison aux chauds murs rouges située à l'arrière-plan, les végétations qui l'accompagnent, sont vaporeuses et transparentes.

    Carl Larsson a peint, avec la toile Fleurs de pommier, une charmante scène bucolique.

     

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    La Maison (1894-1896)

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    La Maison par Carl Larsson (1894-1896)

     

    Cette aquarelle, extraite de l'album "Notre Maison", me charme par la finesse de ses traits, par le rappel du procédé de la gravure avec ses contours sombres laissant éclater les joyeuses et chaudes couleurs de la maison familiale et les diverses nuances de la végétation foisonnante.

    Au premier plan, voici les vaporeuses arabesques des fleurs et des herbes. Approchons-nous de la maison pour voir cet arbre en fleur s'amusant à la dépasser afin de caresser le ciel. Une minuscule barrière verte se confond avec la végétation et semble dire au visiteur : "Le peintre m'a déposée là, tel un clin d'œil plein d'humour, car regardez bien tous les accès tracés par les arbustes !"

    Cette maison idyllique semble protéger, par le mystère de ses vitres sombres, le secret d'un paisible bonheur.

     

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    La Pêche aux écrevisses (1894-1896) 

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    La Pêche aux écrevisses par Carl Larsson (1894-1896)

     

    Cette aquarelle est également extraite de l'album "Notre Maison". Elle met en valeur les visages et les attitudes des deux jeunes femmes et des enfants qui occupent la moitié de la toile avec la table déjà préparée, l'abondante pêche d'écrevisses, le feu de bois et la barque.

    Deux hommes et un enfant, vus de dos, poursuivent leur fructueuse pêche dans une eau d'une grande pureté.

    Des arbres, peints avec une extrême finesse complètent la sensation de fraîcheur et l'atmosphère de paix régnant sur ce tableau qui dut subir de multiples reproductions, tant sur les passeports que sur des boîtes de produits de consommation...

     

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    Brita et moi (1895)

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     Brita et moi par Carl Larsson (1895)

     

    L'autoportrait de Carl Larsson est exécuté "surmonté" de sa fille Brita, rieuse et ravie de la situation malgré sa position instable sur les épaules de son père.

    À l'arrière-plan, on aperçoit la décoration conçue par Karin Larsson, cette dernière ayant mis fin à sa carrière artistique pour se consacrer à ses nombreux enfants et à son intérieur.

     

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    La Cuisine (1898)

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    La Cuisine par Carl Larsson (1898)

     

    La Cuisine est aussi une aquarelle extraite de l'album "Notre Maison" que les jeunes couples suédois consultent encore pour s'inspirer des décorations imaginées par Karin et Carl Larsson. La félicité règne dans ce tableau représentant une tranche de vie familiale empreinte de bonheur domestique.

    Au centre, Carl Larsson a peint deux de ses filles. La plus grande prépare du beurre à l'aide d'une baratte. La cadette suit attentivement les gestes de sa sœur. Au premier plan, à gauche, le peintre a placé une chaise d'une chaude couleur rouge, couleur qui égaye souvent les aquarelles de Carl Larsson dans l'album "Notre Maison". À droite, un chaton blanc se tient à côté d'une cuisinière en fonte et semble très intéressé par ce qu'il est seul à voir.

    À l'arrière-plan, à gauche, un tonneau vert, destiné sans doute à recevoir l'eau nécessaire à la cuisine, est posé sur le sol. Un petit récipient blanc, près du tonneau, contient probablement de l'eau pour le chaton. Un rideau au-dessus de la fenêtre entrouverte semble s'envoler au gré d'une fraîche brise...

     

    À lire aussi : une excellente description de La Cuisine dans le site http://pharouest.ac-rennes.fr

     

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    Une Fée (1899)

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    Une Fée par Carl Larsson (1899)

     

    J'avance avec une vive curiosité dans cette forêt enchanteresse, ce lieu sauvage paradisiaque où la végétation croît dans un merveilleux désordre et une débauche de couleurs tendres. Arbres, arbustes et fleurs aux nuances transparentes, vaporeuses encore dans cette aquarelle, me conduisent vers la Fée.

    Je découvre avec surprise une petite fille aux joues rouges et rebondies, une poupée qui détient ce lourd rôle de fée et serre contre elle un bouquet de fleurs qu'elle imprègne de sa tendresse avant, peut-être, de l'offrir aux humains qu'elle rencontrera dans cette forêt aux mille sortilèges... 

     

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  • Hommage aux héros

     

    HOMMAGE AUX HÉROS !

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    (source photographique : fr.123rf.com)

     

    Je voudrais rendre hommage à tous les héros qui, prêts à donner leur vie sans hésiter pour mettre fin aux massacres perpétrés par des terroristes, font preuve d'un courage exceptionnel.

     

    Que ces héros restent anonymes ou bien qu'ils soient médiatisés, qu'ils reçoivent ou non la Légion d'Honneur ou la Médaille d'une nation reconnaissante, ces hommes valeureux, ces belles âmes invincibles, méritent respect et hommages...

  • John William Waterhouse, peintre préraphaélite dans son univers mythologique

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    John William Waterhouse (vers 1886)

     

    John William Watherhouse (1849-1917), peintre britannique néoclassique et préraphaélite, naquit en Italie, à Rome. Ses parents, Isabela et William Waterhouse étaient peintres. Lorsque John William Waterhouse eut cinq ans, sa famille s'établit en Grande-Bretagne, à Londres.

    Le père de John William Waterhouse lui enseigna son art jusqu'à son admission à la Royal Academy, en 1870. Ses premières œuvres furent de facture très classique. En 1872, il exposa à la Société des Artistes britanniques. En 1874, à vingt-cinq ans, il présenta l'allégorie classique Sleep and his half-brother Death (Le Sommeil et son demi-frère la Mort) à l'exposition d'été de la Royal Academy où ce tableau fut très admiré. Presque tous les ans, jusqu'à sa mort, il poursuivit sa participation à l'exposition de la Royal Academy.

     

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    Sleep and his half-brother Death (Le Sommeil et son demi-frère la Mort)

    par John William Waterhouse (1874)

     

    Il voyageait régulièrement à l'étranger, surtout en Italie, de 1877 à 1880. Il épousa la fille d'un professeur d'art, Esther Kenworthy, en 1883. Le couple n'eut pas d'enfant.

    En 1895, John William Waterhouse fut élu membre de la Royal Academy of Arts. Le financier Alexandre Henderson (1850-1934) lui apporta son soutien et lui acheta de nombreux tableaux entre 1903 et 1917.

    Très admiré pour son imagination, John William Waterhouse fut l'un des peintres britanniques les plus appréciés du XIXe siècle. Il connut la célébrité grâce à ses tableaux de femmes inspirés des thèmes de la littérature anglaise et de la mythologie grecque. Il éprouvait une grande passion pour les mythes d'Homère et d'Ovide, tels qu'ils ont été interprétés par William Shakespeare, Alfred Tennyson et John Keats. J. W. Waterhouse créa un type distinctif de beauté féminine intemporelle qui domina sa peinture. Fasciné par les mythes d'enchanteresses, il consacra une partie de son œuvre à la représentation de femmes fatales au charme vénéneux.

     

    "Très connu de son vivant, John William Waterhouse disparaît ensuite rapidement dans le flot des peintres victoriens actifs à la fin du XIXe siècle. [...] Son éclectisme et son imagerie surannée expliquent en partie l'oubli dans lequel il tombe après sa mort. [...] On note cependant un regain d'intérêt pour sa peinture depuis les années 2000 : ses œuvres figurent désormais  dans plusieurs expositions monographiques ou collectives.

    Sans révolutionner l'art de son temps, Waterhouse modernise l'esthétique préraphaélite par une approche moins réaliste et plus poétique de la peinture. La liberté de traitement et la spontanéité d'exécution dont il fait preuve à partir des années 1880 [...] le placent en marge des dizaines d'artistes anglais qui, au tournant du siècle, peignent toujours les mêmes thèmes dans le même style." (Delphine Gervais de Lafond)

     

    "Il se révèle comme un "préraphaélite moderne", imprégné qu'il était de l'émotivité colorée de Rossetti, Millais et Holman Hunt, mais aussi entièrement pénétré par les innovations techniques captivantes qui surviennent en France à la fin du XIXe siècle." (Elizabeth Prettejohn)

     

    Bibliographie :

    . John William Waterhouse, le préraphaélite moderne par Delphine Gervais de Lafond (Éditions 50 Minutes, 2015).  

    . J. W. Waterhouse (1849-1917) : Le préraphélite moderne par Elizabeth Prettejohn (BAI, 2009).

     

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    Dans mes Albums d'Arts :

     

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    The Lady of Shalott (1888) par John William Waterhouse

     

    Le plus grand poète de l'ère victorienne, lord Alfred Tennyson (1809-1892) écrivit le célèbre poème romantique The Lady of Shalott, dont voici des extraits :

     

                    "La Dame de Shalott

    De chaque côté de la rivière s'étendent

    De longs champs d'orge et de seigle,

    Qui couvrent les plateaux et rejoignent le ciel ;

    Et à travers les champs la route mène

    Au très imposant Camelot ;

    Et les gens vont et viennent,

    Regardant où poussent les lys

    Autour d'une île là en bas,

    L'île de Shalott.

    [...]

    Quatre murs gris et quatre tours grises

    S'ouvrent sur un espace de fleurs,

    Et l'île silencieuse garde dans sa chaumière

    La Dame de Shalott.

    [...]

    Là, elle tisse de nuit et de jour

    Un tissu magique aux couleurs éclatantes,

    Elle a entendu une rumeur dire

    Qu'une malédiction s'abattrait sur elle si elle restait

    À regarder en bas vers Camelot.

    [...]

     Et parfois à travers le miroir bleu

    Les chevaliers vont à cheval deux par deux

    Elle n'a pas de loyal et fidèle chevalier,

    La Dame de Shalott.

    Mais dans son tissu elle se réjouit quand même

    De tisser les spectacles magiques de son miroir,

    Car souvent durant les nuits silencieuses

    Des funérailles avec parades, lumières,

    Et musique, allaient à Camelot ;

    [...] 

    Un bref salut des bords de sa chaumière,

    Il chevaucha entre les gerbes d'orge,

    Le soleil vint éclaboussant à travers les feuilles,

    Et s'enflamma sur les guêtres cuivrées

    Du brave Messire Lancelot.

    [...]

    Elle descendit et trouva une barque

    Laissée à l'eau au-dessous du saule,

    Et à l'angle de la proue elle écrivit

    La Dame de Shalott.

    [...]

    Et à la fin du jour

    Elle desserra la chaîne et s'allongea ;

    Le courant l'emporta au loin

    La Dame de Shalott. [...]"

    (Sir Alfred Tennyson)

     

    La Dame de Shalott, victime de la méchanceté d'une fée maléfique, reçut l'interdiction de regarder directement les spectacles et autres péripéties du monde extérieur. Condamnée à voir ce monde si vivant uniquement dans le reflet de son miroir, elle entreprit de tisser jour et nuit ce qu'elle apercevait, confiant à sa tapisserie les joies et chagrins éprouvés par des êtres humains dont elle ne pouvait qu'envier une existence dont elle était si cruellement éloignée.

    Par une journée ensoleillée, la Dame de Shalott aperçut Lancelot dans son miroir. Refusant de ne voir que le reflet du chevalier, elle abandonna son miroir pour véritablement l'observer et déclencha ainsi la malédiction annoncée par la fée. Sous la tempête qui se produisit alors, la Dame de Shalott s'enfuit de sa demeure, prit une barque, en recouvrit l'un des bords avec la longue tapisserie tissée durant toute sa captivité et inscrivit sur la proue de l'embarcation : "La Dame de Shalott". Elle navigua en chantant une complainte vers Camelot où se trouvait Messire Lancelot. Son sang se gela peu à peu et son corps fut trouvé par Lancelot, les dames et les chevaliers de Camelot qui prièrent pour le repos de son âme.

     

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    The Lady of Shalott (1888)

    par J. W. Waterhouse

     

    La Dame de Shalott, vêtue d'une robe blanche ornée d'une ceinture noire et de broderies ocre s'harmonisant avec la large tapisserie étendue sur la partie tribord de l'embarcation, tient la chaîne qui l'attache encore à la vie. Sa longue chevelure rousse semble parée pour affronter la tempête qui éteindra la dernière des trois chandelles, près de la proue, symbolisant la vie.

    La Dame de Shalott, qui tente d'échapper à un destin imposé dès sa naissance, est la seule touche de clarté du tableau. La barque, l'eau, la végétation automnale et, à l'arrière-plan, les arbres immenses créent un environnement sombre, étouffant, présage d'un drame inéluctable...

     

    Lien indiqué dans son commentaire par Jean-Claude que je remercie infiniment :

    https://www.youtube.com/  (The Lady of Shalott by Loreena McKennit with Lyrics)

     

    Article en liaison avec "Edward Robert Hughes, peintre préraphaélite britannique" (La Dame de Shalott, 1905, par William Holman Hunt et Edward Robert Hughes :

    http://aufildespagesavecoceane.hautetfort.com/archive/2017/01/25/edward-robert-hughes-peintre-preraphaelite-britannique-5903196.html

      

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    Ulysse et les Sirènes (1891) par John William Waterhouse

     

    Ulysse, héros grec, roi légendaire d'Ithaque, fils de Laërte, époux de Pénélope et père de Télémaque, a ordonné à ses rameurs de se protéger de la musique et des voix des sirènes, réputées comme les plus belles du monde, mais aussi extrêmement dangereuses, car les marins, envoûtés par leurs chants, ne songent plus à diriger leur embarcation qui se fracasse contre les falaises. Les sirènes peuvent ainsi dévorer les cadavres. Ces génies funèbres et sanguinaires ont une tête et un buste de femme sur un corps d'oiseau. Les marins portent un bonnet emprisonnant leurs oreilles, J. W. Waterhouse ayant remplacé, pour une raison de visibilité, par des bonnets de diverses couleurs la cire d'abeille conseillée par la magicienne Circé.

    Ulysse, poussé par une intense curiosité, veut entendre les voix et les chants des sirènes. Il s'est fait attacher au mât et six sirènes convergent vers lui. Une septième tente d'envoûter un rameur.

    Le bateau semble être enfermé entre d'immenses falaises sombres et abruptes et son équipage livré à la perversité des sirènes au visage et à la somptueuse chevelure des femmes préraphaélites qu'aime peindre J. W. Waterhouse.

    Ulysse fixe intensément son regard sur deux yeux peints au creux de la poupe afin de ne pas succomber aux mélopées suggestives et fascinantes des sirènes. Conscients du péril qu'ils encourent, les marins rament vigoureusement pour éloigner le navire des hallucinantes musiciennes.

    Source : http://artifexinopere.com/?p=1136

     

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    Windflowers (1903) par John William Waterhouse

     

    John William Waterhouse a peint une série de tableaux de femmes luttant contre le vent dans des paysages bucoliques.

    Dans la toile Windflowers, une jeune femme vue de profil, le visage aux traits fins, de longs cheveux auburn, vêtue d'une tunique blanche aux bordures couleur des fleurs de l'impatiente (ou balsamine) assorties à sa robe dont on aperçoit les manches et le bas, avance pieds nus, résistant au vent qui la pousse. Elle maintient sa chevelure d'une main et, de l'autre, tente de protéger  dans un pan retroussé de sa tunique un bouquet de fleurs qu'elle vient de cueillir.

    La végétation ployant sous le vent, les innombrables fleurs des champs entourant la jeune femme, le ruisseau qui traverse le paysage, les arbres en fleur contribuent à la charmante poésie de ce tableau. À l'arrière-plan, les montagnes mauves que l'on aperçoit entre les arbres verdoyants prolongent cette harmonie de douces nuances.

     

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    Boréas (1903) par John William Waterhouse

     

    Avec la toile Boréas John William Waterhouse peint une jeune femme brune, vue de profil, aux traits fins, drapée dans un voile indigo qui l'enserre gracieusement. Un de ses bras est dénudé et maintient en un geste charmant le voile sur sa tête alors que le tissu, gonflé par le souffle puissant du vent du nord, dont la personnification est Borée dans la mythologie grecque, se transforme en une corolle semblant vouloir protéger le visage de la jeune femme. Une fleur blanche est posée sur son oreille. Sa robe d'un bleu profond, également en voile, est ornée de fleurs.

    Parmi la végétation sombre, quelques fleurs blanches apportent des notes claires, tandis qu'à l'arrière-plan d'énormes nuages floconneux, d'une blancheur de neige, sont, comme la jeune femme qui résiste, poussés par le vent du nord.

     

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    Ophelia (1910) par John William Waterhouse

     

    John William Waterhouse a peint trois versions de la mort d'Ophélie, mais aucune d'entre elles ne montre l'héroïne shakespearienne se noyant, contrairement aux toiles conçues par John Everett Millais, peintre britannique (Ophélie, 1851 - 1852), et par les peintres français Eugène Delacroix (La Mort d'Ophélie, 1853, entre autres tableaux d'une série représentant la mort d'Ophélie) et par Alexandre Cabanel (Ophélie, 1883).

     

    Ophélie, ou Ophelia, a inspiré de nombreux peintres du XIXe siècle. Personnage de la tragédie Hamlet (ou La Tragique Histoire d'Hamlet, prince de Danemark, 1603) de William Shakespeare, Ophélie est la fille de Polonius, chambellan et conseiller du roi du Danemark. Bouleversée par le gâtisme de son père, la jalousie de son frère et l'attitude incompréhensible de Hamlet qui feint de ne pas l'aimer, elle devient folle et se noie.

    "C'est là qu'elle est venue, portant de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres que les bergers licencieux nomment d'un nom plus grossier, mais que nos froides vierges appellent doigts d'hommes morts." (Extrait des Œuvres complètes de William Shakespeare, tome 1, 1859, Paris, Pagnerre - cité par Delphine Gervais de Lafond).

     

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    Ophélie (1851-1852) par John Everett Millais

     

    Le poète français, génie précoce, Arthur Rimbaud (1854-1891), fut aussi inspiré par la triste Ophélie :

     

                                      "Ophélie

                                              I

    Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles

    La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

    Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...

    - On entend dans les bois lointains des hallalis.

     

    Voici plus de mille ans que la triste Ophélie

    Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;

    Voici plus de mille ans que sa douce folie

    Murmure sa romance à la brise du soir.

     

    Le vent baise ses seins et déploie en corolle

    Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;

    Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,

    Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

     

    Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;

    Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,

    Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :

    - Un chant mystérieux tombe des astres d'or."

     

                                          II

    Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !

    Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !

    - C'est que les vents tombants des grands monts de Norwège

    T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

     

    C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,

    À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;

    Que ton cœur écoutait le chant de la Nature

    Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

     

    C'est que la voix des mers folles, immense râle,

    Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;

    C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,

    Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

     

    Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !

    Tu te fondais à lui comme une neige au feu :

    Tes grandes visions étranglaient ta parole

    - Et l'Infini terrible effara ton œil bleu ! 

     

                                       III

    Et le poète dit qu'aux rayons des étoiles

    Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,

    Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,

    La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys."

    (Arthur Rimbaud)

     

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    Ophelia (1910) par J. W. Waterhouse

     

    John William Waterhouse a peint ici une jeune femme au masque tragique, l'air égaré. Ses longs cheveux, d'une couleur proche de celle de l'arbre auquel elle s'appuie un instant, le corps penché en avant, peut-être dans sa course folle à la rencontre de la Mort, sont parsemés de fleurs sauvages.

    Elle tient dans un pan de sa robe deux bouquets de fleurs. À l'arrière-plan, sur un pont en bois, deux femmes la regardent, tandis qu'Ophelia leur tourne le dos. Derrière elle, des nénuphars, sur l'eau, semblent attendre l'imminente fin tragique de la pauvre désespérée.  

     

    Bibliographie : Sir John Everett Millais et l'obsession du détail par Delphine Gervais de Lafond (Éditions 50 Minutes). 

     

    Autres liens indiqués dans son commentaire par Jean-Claude (grand merci à ce Lecteur) :

    http://likeamelody.fr/ (Vintage : Nick Cave et Kylie Minogue - Where the Wild Roses Grow)

    . http://www.universalmusic.fr/2434-alain-bashung (Alain Bashung : Fantaisie Militaire) 

    . http://disc-cover (P J Harvey et Ophelia).

     

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  • Afin de ne jamais oublier...

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    Fraternité des peuples

     

    attentats de paris et de bruxelles

    C'était le 22 mars 2016... (dessin de Plantu)

    attentats de paris et de bruxelles

    (dessin de @BIDUDessinateur)

     

    attentats de paris et de bruxelles

     

    ASSEZ !

    (Dessin du 12 juin 2016)